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j’ai péché !

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Je m’en souviens encore comme si cela datait d’hier. C’était un peu avant la rentrée scolaire d’octobre 1996. Je n’avais que dix ans.

Comme d’habitude, le dimanche précédent la reprise des cours, mes frères et sœurs et moi étions parés de nos vêtements de fête et conduits par nos parents au service du pasteur Petit-Frère. Nous étions toujours assis au premier rang, car mes parents étaient des dévots austères et sévères, jouissant d’une bonne renommée dans leur communauté. Ils étaient proches de ce pasteur qu’ils admiraient, et leurs maigres économies étaient reversées à l’Église pour mettre en application les saintes Écritures et s’assurer des bonnes grâces du chef suprême de la communauté. À la maison, ils ne rataient jamais une occasion de nous fustiger pour nos écarts, en répétant de façon menaçante les slogans intimidants, angoissants et lourds de sens de notre pasteur bien‑aimé. Par conséquent, à défaut de l’aimer, je craignais par-dessus tout cet homme d’Église qui dans nos vies faisait presque de l’ombre à Jésus‑Christ.

D’habitude, je me laissais aller à mes rêvasseries lors de ses sermons éculés, encensés par les « Amen » retentissants de ses fidèles mais, ce dimanche-là, le thème qu’il abordait avait capté mon attention. Le message avait été sans équivoque : il y avait des péchés pardonnables et des péchés impardonnables. Parmi les péchés impardonnables, il y avait tous les péchés que l’on commettait en ayant pleinement conscience qu’ils étaient interdits. Dans ces cas, il n’y avait pas d’autres issues :le salut divin vous était refusé et vous étiez bons pour l’enfer. Il l’a répété encore et encore, tous ceux qui étaient coupables de ces péchés impardonnables bruleraient  à jamais en enfer.

Je n’ai pas pu m’empêcher de passer en revue les péchés que j’avais commis pendant tout l’été :

–        Quand mes parents m’interdisaient d’aller jouer au football avec les autres enfants du quartier, je les surveillais et m’échappais pour rejoindre les autres.

–        Lorsqu’ils me questionnaient au sujet de mes allées et venues de la journée, j’omettais mes escapades et mentais effrontément sur l’accomplissement d’activités plus nobles qui auraient dû remplir mon temps. Et si jamais quelqu’un leur rapportait qu’il m’avait aperçu en un lieu où je n’aurais pas dû être, eh bien, je démentais ce dénonciateur avec véhémence.

–      Lorsque mon jeune frère qui essayait de tout faire comme moi me poussait à bout, je lui tapais dessus sans aucun remords.

Ma liste de péchés impardonnables me paraissait bien longue et pourtant elle était non‑exhaustive. J’avais par exemple, sciemment évité de me remémorer de ces jours où, caché dans la pénombre, je guettais ma voisine qui allait se baigner nue ou presque, dans la cour d’à côté. Au fond de moi, j’avais toujours su que ce n’était pas bien, mais la tentation était bien trop grande.

Une panique sourde m’envahit et je me mis à suer à grosses gouttes.  Il n’y avait pas de doute, j’allais finir tout droit en enfer.

Ce dimanche-là, je rentrai à la maison en silence, complètement abasourdi et je m’isolai dans ma chambre pour pleurer sans témoins. Je ne pouvais pas risquer d’être la risée de mes frères et sœurs. J’ai pleuré et prié le plus fervemment possible… Malgré mes prières, supplications et promesses, je n’étais pas sûr que Dieu accepte de faire une exception pour moi.

À partir de ce jour, la vie me parut sans intérêt. Jouer au football et mater ma voisine ne m’ont plus intéressé. J’ai perdu l’appétit et je n’ai plus réussi à me concentrer à l’école. En cours de catéchèse et tous les autres dimanches qui ont suivi ce jour fatidique, je transpirais sans arrêt. J’imaginais sans cesse les géhennes de l’enfer, l’intensité du feu, les cris de douleur que pousseraient les autres damnés comme moi et mes nuits étaient ponctuées de cauchemars dans lesquels j’essayais par tous les moyens d’échapper à ce destin sans jamais pouvoir réussir.

J’ai perdu du poids et pour la première fois de toute ma carrière scolaire, j’ai ramené des résultats exécrables. Mes parents m’ont bousculé et m’ont interrogé, exaspérés… Je n’avais aucun souci, ils pourvoyaient à tous mes besoins, et la seule chose que l’on me demandait était de ramener un bon carnet. Je restais tétanisé, inquiet de leur faire part de mes préoccupations sur mon salut divin compromis pour toujours. Il aurait fallu que je leur fasse part de ma liste de péchés pour qu’ils constatent par eux-mêmes qu’ils étaient de la catégorie « impardonnable » mais mon instinct de conservation était assez exercé pour reconnaitre que je serais incapable de faire face à la foudre de ces derniers après ma confession. Ils ne supporteraient pas que je sois pécheur… et cancre de surcroît!

Les jours aidant, j’ai continué à vivre avec une amertume sans pareil. Je n’ai plus été premier de ma classe et mon jeune frère dont la personnalité n’a pas tardé à s’affirmer devint vite celui qui me couvrait de coups que j’encaissais sans rien dire, histoire de faire pénitence. Je n’étais plus que l’ombre de moi-même et mon quotidien s’apparentait à celui des prisonniers dans le couloir de la mort. Angoissé et terré dans mon coin, je surveillais mes moindres pensées et gestes avec pour objectif ultime d’éviter de pécher tout en sachant qu’au fond de moi que mon sort était déjà scellé. Ma paranoïa frisait presque la folie…

Il m’a fallu du temps pour me sortir de ce marasme psychologique mais fort heureusement mon adolescence est venue m’apporter une fougue débridée et des idées rebelles que j’ai nourries sans relâche par mes lectures peu conventionnelles, si l’on se réfère aux carcans dans lesquels ont voulu m’enfermer ce pasteur et les miens. Et là, j’ai abandonné ma quête de rédemption… Je faisais fausse route.

Aujourd’hui, j’ai triomphé de l’abrutissement collectif et je suis enfin un être libre. Je marche désormais la tête altière, le pas léger, l’esprit ouvert. Et toi ?

 

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