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Il pleut des balles autour de Bel Air. Ces marchands ne bougent pas.

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Depuis le début des années 2000, le Bel Air était sur la liste des quartiers rouges de Port-au-Prince

Ce samedi 30 juillet 2022, la rue Monseigneur Guilloux au Centre-Ville de Port-au-Prince paraît calme, mais la tension est palpable.

Devant le lycée Alexandre Pétion, situé entre les rues Monseigneur Guilloux et Montalais, de temps en temps un bus laisse descendre un passager, rapidement.

Les clients d’une banque commerciale, alignés, semblent aux aguets et paraissent préoccupés.

Comme pour leur donner raison, plusieurs détonations se font entendre non loin de là. Un groupe de jeunes femmes qui descendaient d’un bus se précipitent dans un corridor en face du lycée.

Les marchands eux, qui se sont étalés le long de la rue, ne bougent pas. Ils sont habitués. Depuis plus de trois ans, le Bel Air, autrefois quartier chic de Port-au-Prince, n’est plus qu’un vaste champ où groupes armés s’affrontent périodiquement.

Le samedi 23 juillet 2022, le quartier connaissait un autre épisode de violences qui a duré jusqu’au 27 juillet. La population civile a été comme d’habitude la première victime des échanges de tirs et des incendies. Mais ces nouveaux affrontements entre G9 et G-pèp, deux gangs armés de la capitale, n’étonnent plus les habitants du Bel Air.

Magalie Paul, enseignante, confie que depuis deux ans, par peur des balles perdues, elle s’est résolue à dormir à même le sol avec ses deux enfants.

« Je prie avec mes deux enfants, pour que Dieu nous protège », avoue-t-elle.

Cependant elle a conscience des limites de cette précaution. Avec une pointe de sarcasme, elle affirme que dormir par terre ne la sauvera pas des flammes si on incendie sa demeure. C’est une pratique courante des gangs.

Dans les parages du lycée, Robert Brutus, marchand ambulant de canne à sucre, arrête sa brouette quelques instants, pour écouler sa marchandise, avant de poursuivre son chemin. Il passe dans cette rue du lundi au samedi. Brutus qui a vécu toute sa vie au Bel Air, avoue avoir quitté le quartier en 2021 à cause de l’insécurité. Il loge désormais au Fort national, un quartier à proximité.

« Nous n’avons jamais passé une journée sans entendre le sifflement d’une balle, affirme Brutus. Quand il y a école, je m’arrête devant le lycée Pétion, mais je doute que ces élèves apprennent quoi que ce soit dans cette ambiance. Au Bel Air, les gens vivent comme dans les films de guerre ».

Lire aussi : Le lycée Alexandre Pétion de Bel-Air en détresse

Depuis le début des années 2000, le Bel Air était sur la liste des quartiers rouges de Port-au-Prince. Puis il a connu un long moment d’accalmie, jusqu’en 2019. Cette année-là, le chef de gang Jimmy Chérizier, alias Barbecue, s’était illustré par sa violence, en attaquant le quartier, brûlant des maisons sur son passage. Depuis, expliquent des habitants du Bel air, le quartier n’a pas connu un seul jour de paix.

Pierre, étudiant à l’université d’État d’Haïti, vit encore au Bel Air. Selon lui, en plus de l’insécurité, d’autres problèmes du quotidien rendent la vie difficile. « Nous n’avons pas beaucoup d’eau, explique-t-il. L’accès à l’eau est de plus en plus difficile et des rues comme Tirmas peuvent connaître une pénurie du précieux liquide pendant plusieurs mois. »

Il y a par contre un meilleur accès à l’électricité, affirme Pierre. De plus, explique l’étudiant, il y a une nouvelle géographie du quartier qui impose aux chauffeurs de bus de choisir certains itinéraires au profit d’autre.

La route qui mène au Fort national depuis le Bel Air est devenue par exemple, une route principale afin d’éviter la rue monseigneur Guilloux, où les balles perdues sont monnaies courantes.

Depuis l’année 2020, les chauffeurs de transport public évitent la zone de Delmas 18, qui débouche sur des localités comme Sans fil, ou encore la rue Timas, où les affrontements sont souvent violents entre G9 et G-Pèp.

Des chauffeurs de mototaxis eux-mêmes n’osent généralement pas s’aventurer au Bel Air. Réginald Louis, un motocycliste, probablement dans la quarantaine, refuse les passagers qui vont dans cette zone. Sa limite se situe au lycée Alexandre Pétion. ‘Je n’y vais pas, non seulement pour ma vie, mais aussi pour ma moto. Je ne vais pas me la faire voler juste pour aller déposer un client là-bas.’

L’accès aux soins de santé est également compliqué. L’ONG Médecins sans frontières, présente dans le quartier, assure certains soins, notamment pour les blessés par balles. Sinon, de l’autre côté de la ville, c’est l’hôpital de l’université d’État d’Haïti qui reçoit les survivants du Bel Air.

Robert Brutus se rappelle avec nostalgie l’époque où il pouvait rentrer chez lui à pied, après les festivités du carnaval national, par exemple. Les chars partaient de la mairie de Port-au-Prince, au bicentenaire, devenu aussi une zone de non-droit.

Photos | Des habitants du Bel Air dorment sur le Champ de Mars. La mairie les ignore.

Maintenant, certaines rues du Bel Air ressemblent à des champs de guerre, avec des sacs remplis de sable, érigés en rempart. L’Église catholique, chapelle Notre-Dame du perpétuel secours, a pendant longtemps suspendu ses services religieux. Ce n’est que depuis le mois de juillet, peu de temps avant la nouvelle attaque du G9, que les messes essayent de reprendre.

‘Tout le monde vit dans la peur. On sait que les attaques vont reprendre. On ignore uniquement le moment exact où cela arrivera’, confie le marchand de cannes à sucre.

La guerre pour le contrôle du Bel Air s’explique, d’après un rapport du Réseau national de Défense des droits humains sorti en mai 2021, par un besoin de contrôle de certaines localités dans la perspective des prochaines élections.

Selon R. Pierre c’est pour en finir avec la tradition militante du quartier que les affrontements se font aussi réguliers.

‘Si on fait une histoire des luttes populaires en Haïti, depuis la chute de la dictature, le Bel Air a toujours joué un rôle dans les manifestations politiques’, croit-il. De plus, surplombant une partie du bas de la ville de Port-au-Prince, le contrôle du Bel Air assure une manne financière. Contrôler le Bel Air, c’est aussi contrôler les zones avoisinantes de l’ancienne cathédrale de la capitale, reconnues pour être un grand marché.

Bel Air, Port-au-Prince en 2015. Photo de Yoni Rubin

Ce texte a été mis à jour pour corriger une erreur dans la date de visite du Centre ville. 14.32 10.08.2022

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Melissa Beralus
Melissa Béralus est diplômée en beaux-arts de l’École Nationale des Arts d’Haïti, étudiante en Histoire de l’Art et Archéologie. Peintre et écrivain, elle enseigne actuellement le créole haïtien et le dessin à l’école secondaire.

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