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Grann Na c’était son nom. On ne lui connaissait pas de mari, et personne ne pouvait affirmer avec certitude qu’elle avait effectivement mis au monde ces nombreuses personnes qui l’appelaient maman. Néanmoins, Grann Na, c’était une mère exemplaire…

Nul ne saurait dire son âge. On sait seulement qu’elle serait née quelque part dans les années 40. Elle n’avait pas de profession. D’ailleurs, elle pouvait à peine lire. Cependant, elle faisait tout. De la couture à la lessive, en passant par l’élevage des cochons et la traite des vaches, ses petits doigts boudinés par l’âge et déformés par l’arthrite s’activaient à une vitesse vertigineuse, quelle que soit la tâche à accomplir.

Elle n’avait pas fréquenté l’école de droit. Toutefois, c’était un as en matière de résolution de conflits. Elle savait rendre justice là où elle est due, et ceci avec la plus grande autorité. Elle pouvait aussi se montrer indulgente, le cas échéant, car c’était une femme au grand cœur qui avait compris il y a belle lurette, que nul n’est parfait, et que les erreurs sont faites pour être commises.

De nature peu exubérante, elle n’était pas très douée pour les démonstrations excessives d’affection. Pourtant, elle savait trouver les mots justes, pour consoler les cœurs meurtris, et jamais une parole foncièrement méchante ne sortait de sa bouche. Elle récompensait la gentillesse d’autrui à son égard d’un large sourire qui laissait entrevoir des dents un peu noircies par le tabac, et exprimait son mécontentement par un mutisme duquel il pouvait s’avérer fort difficile de la faire sortir.

Comme tout être humain, elle avait ses petits vices. N’empêche qu’elle était aimée et respectée au sein de sa communauté à Petit Bois. Mais quand un jour elle contracta la tuberculose, elle savait en son for intérieur que c’était là sa fin, car cette maladie était encore très crainte dans la localité, faute d’informations pertinentes sur le sujet et de personnel soignant accessible. Et lorsqu’elle s’éteignit un dimanche après-midi, les villageois étaient un tantinet soulagés de son départ, vu la contagiosité de son mal. Ils se réunirent tout de même en grand nombre autour de son sépulcre et pleurèrent sincèrement cette femme au cœur d’or. Mais les champs n’allaient pas se labourer d’eux-mêmes, les vaches n’iraient pas brouter l’herbe toutes seules. La vie devait poursuivre son cours, donc très vite, la vieille femme fut jetée aux oubliettes…

Des Grann Na, nous en rencontrons tous les jours. Au marché, assises parfois à même le sol, elles s’époumonent à vanter leurs produits dont la vente servira à coup sûr à nourrir d’innombrables petites bouches qui attendent, impatientes, l’arrivée le soir de ces héroïnes. Chez les gens un peu plus aisés, elles sont là, dès l’aube, en vue de préparer le petit déjeuner de jeunes enfants pleurnichards ou d’adolescents grincheux, avant qu’ils ne se rendent à l’école. Souvent, elles n’ont même pas eu le temps de laisser un repas à leur propre progéniture. Mais au moins, se disent-elles, elles réussiront sans doute à gagner de quoi leur payer ces frais de scolarité qui leur garantiront, du moins, l’espèrent-elles, un avenir un peu plus brillant que le leur.

Elles sont légion ces femmes qui, toute leur vie durant, n’ont vécu que pour les autres, oubliant parfois qu’elles avaient des rêves elles aussi, des attentes, voire même des passions. Ces rudes travailleuses qui, du matin au soir, repassent, cousent, labourent la terre, tricotent, gagnant trois fois rien, trouvent malgré tout le courage, de s’extirper du lit tous les jours, car le bien-être de toute une famille repose sur leurs frêles épaules. Méconnues, humiliées, dépréciées, elles ferment les yeux sur les nombreuses injustices dont elles sont quotidiennement victimes, pour se concentrer sur les espoirs qu’elles nourrissent pour les leurs.  Et après une vie de misère, terrassées par la maladie, talonnées par les incartades provenant de ces hommes pour qui elles ont sacrifié chair et sang, elles s’éteignent dans l’anonymat le plus total.

Elles n’ont souvent pas droit à un éloge funèbre. Leur passage sur terre passe presqu’inaperçu. C’est qu’elles n’ont pas eu la chance de faire des études, les Grann Na. On ne leur doit pas l’invention de la lumière, ou la découverte de la pénicilline. Alors pourquoi s’en souviendrait-on?

Cette société machiste dans laquelle elles évoluent doit enfin ouvrir les yeux sur ces héroïnes anonymes ou banalisées par l’incompréhension, qui constituent la grande majorité de sa population. Le fait par elles de ne pas occuper de postes jugés importants ne devrait pas pour autant en faire des laissées-pour-compte. Que vienne donc le jour où ces « fanm vanyan » bénéficieront enfin de l’attention et du support qu’elles méritent, car beaucoup de ceux qui ont marqué notre ère, et que nous estimons être dignes d’acclamations et de respect, ont été élevés par elles !

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De “poto mitan” à “moteur”

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