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Exclusif | Izo construit un wharf en attente des Kenyans

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Les gangs armés d’Haïti se préparent à l’arrivée de la mission étrangère menée par le Kenya

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La construction d’un wharf au Village de Dieu, une manifestation à Fontamara, des rituels mystiques à Canaan, des appels concertés des bandits pour le retour de la population dans les zones d’où elle avait été chassée… Les gangs armés d’Haïti se préparent à l’arrivée de la mission étrangère menée par le Kenya.

Dans le nord de la capitale, le chef de gang Johnson André, dit Izo, renforce sa capacité opérationnelle.

Des images aériennes obtenues par AyiboPost permettent de constater la construction d’un quai dans la zone, dans un contexte où la base devant accueillir les soldats et policiers dépêchés en Haïti sort de terre à proximité de l’aéroport Toussaint Louverture.

Wharf en construction au Village de Dieu, fief du gang «5 segond» dirigé par Johnson (Izo) André. | Photo prise le 23 mai 2024/AyiboPost

«Avoir une capacité maritime plus importante donne au gang plus d’options pour déplacer ses soldats, les armes et la drogue», analyse à AyiboPost un expert étranger au courant du fonctionnement du gang soupçonné de trafic transnational d’armes et de stupéfiants.

Aussi, le groupe armé probablement le plus riche du pays peut générer plus d’argent et, selon l’expert, avoir «plus d’agilité» dans le combat.

Lire aussi : Chantier en cours au Village de Dieu. Viv Ansanm détruit le bas de la ville.

Au nord-est de Port-au-Prince, plus précisément à Jérusalem, la tension est palpable.

Dans ce bidonville entièrement contrôlé par le dénommé Jeff et ses hommes de main, la plupart des gens tués sont éventrés et leurs abdomens remplis de projectiles, selon plusieurs témoignages recueillis sur place par AyiboPost.

Les cadavres sont ensuite entreposés dans un ravin limitrophe à Onaville baptisé «madan hèl».

Le rituel mystique, supposé empoisonner les balles, exige que les corps soient laissés au fond du canyon pendant un mois et 21 jours.

«Les hommes de Jeff croient que le cadavre d’une personne, en se décomposant, produit un liquide mortel», témoigne une des sources à AyiboPost. «Et en laissant les munitions s’en imprégner pendant un mois et 21 jours, elles seront capables de tuer leurs cibles. Ce, même si elles sont transportées à l’hôpital.»

Le rituel mystique, supposé empoisonner les balles, exige que les corps soient laissés au fond du canyon pendant un mois et 21 jours.

Le docteur Jean Ardouin Esther Louis-Charles, directeur médical du Sanatorium de Port-au-Prince, dément ces conclusions qui n’ont «rien de scientifique». «Il est probable que les munitions laissées à l’intérieur des corps soient imprégnées de bactéries. Mais celles-ci ne seront pas mortelles pour autant», poursuit le responsable.

«Si le cadavre est par exemple celui d’une personne qui avait le choléra, précise-t-il, il se peut que les cartouches transmettent les germes de cette maladie. En revanche, le cadavre d’une personne qui n’était pas malade n’est pas plus dangereux qu’un vivant».

D’autres chefs de gangs tonnent un discours nationaliste.

Le 10 mai dernier, «Krisla» opérant à «Ti bwa», a contraint des milliers de personnes à fouler le macadam dans le quartier de Fontamara, à l’entrée sud de la capitale, pour manifester contre la venue de la mission étrangère.

«Seuls les hôpitaux et centres de santé étaient autorisés à fonctionner ce jour-là», rapporte une résidente de la zone contactée par AyiboPost.

La dame dit avoir été présente, mais requiert l’anonymat pour des raisons de sécurité.

«D’ailleurs, dit-elle, on nous refuse le droit d’écouter l’émission politique au discours antigang “Ti Koze ak TT”. Les sous-fifres de Krisla sont prêts à tout pour qu’on ne viole pas cette règle».

Il est probable que les munitions laissées à l’intérieur des corps soient imprégnées de bactéries. Mais celles-ci ne seront pas mortelles pour autant.

Jean Ardouin Esther Louis-Charles

Plusieurs grands barons du crime demandent à la population de revenir dans les zones desquelles ils ont été chassés.

À Carrefour-Feuilles, le caïd Ezéchiel Alexandre invite tout le monde — à l’exception des policiers — à regagner leurs logements respectifs, selon les témoignages de plusieurs habitants.

«Pour surveiller si des policiers essaieraient de s’infiltrer, les bandits ont établi leur base à carrefour Saintus, puis ont disséminé des tours de contrôle dans toute la zone», informe une des nombreuses personnes qui ont décidé de retourner vivre dans ce quartier.

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Jimmy Chérizier plus connu sous le nom de Barbecue demande à la population de bas Delmas de revenir chez elle également.

«Les gangs veulent nous utiliser comme des boucliers humains lors des futurs affrontements avec les Kenyans», analyse une source dans ces quartiers.

D’ailleurs, les habitants ne peuvent pas aller et venir comme bon leur semble.

À Jérusalem, mais aussi à Martissant, plusieurs habitants confirment à AyiboPost que les gangs interdisent à quiconque de partir. «Si vous sortez, dit un homme de la zone, vous devez informer un des subalternes de votre retour».

De fait, le père de famille espère pouvoir s’enfuir dans les prochains jours.

À sa crainte de servir de bouclier, s’ajoute l’atmosphère de plus en plus tendue. «En revenant de l’église, le jeudi 16 mai dernier, j’ai entendu un des bandits se plaindre parce qu’il n’avait trouvé personne à abattre ce matin-là».

Les gangs veulent nous utiliser comme des boucliers humains lors des futurs affrontements avec les Kenyans.

À Siloe, Étienne Descieux dit constater une baisse significative des tirs.

«Tous les soirs, explique-t-il, pendant les mois de février et de mars, on entendait des tirs en provenance de plusieurs endroits comme Pétion-ville, Puits-blain, Caradeux… Cela pouvait durer des heures. Mais on les entend de moins en moins depuis plusieurs semaines».

Le luthier est convaincu que les tirs ont diminué parce que les bandits veulent économiser leurs munitions.

La violence ne s’arrête pas cependant.

Convaincus que la mission internationale viendra les éradiquer, les gangs ont lancé une vaste opération de destruction des infrastructures publiques. Ils craignent que ces bâtiments puissent servir de base aux soldats et policiers étrangers. Les gangs de Grand Ravin, par exemple, ont démoli le sous-commissariat de Martissant le 22 mai 2024.

«C’est Jimmy Chérizier, chef de la coalition de gangs dénommée Viv Ansanm, qui en a intimé l’ordre», révèle une source. Selon cette dernière, le commissariat de Portail Léogâne se retrouve également dans le viseur des malfrats.

En revenant de l’église, le jeudi 16 mai dernier, j’ai entendu un des bandits se plaindre parce qu’il n’avait trouvé personne à abattre ce matin-là.

Le 18 mai 2024, à l’occasion du 221e anniversaire du bicolore, Joseph Wilson, dit «Lanmò san jou», a complètement détruit la prison de la Croix-des-Bouquets, après l’avoir vidée de ses prisonniers en mars dernier.

Dans d’autres régions du pays, notamment à Petite Rivière de l’Artibonite, les bandits de Savien se préparent aussi. Des témoins rapportent à AyiboPost que des hommes armés ont tenté de détruire le commissariat communal la semaine dernière. «Ils étaient allés chercher du matériel lourd à l’Organisme de Développement de la Vallée de l’Artibonite (ODVA) à Pont-Sondé», rapporte un jeune homme qui vit dans cette commune. Mais, poursuit-il, «la présence d’un véhicule de la police à Carrefour-Paye les en a dissuadés.»

Selon les témoins, des membres de la population commencent à être en alerte au cas où les bandits décideraient de s’infiltrer parmi eux pour trouver refuge.

Entre-temps, les discussions pour la venue de la force multinationale autorisée par les Nations Unies en 2023 se poursuivent. Une base pour héberger le personnel de la mission est en train d’être construite à proximité de l’aéroport international Toussaint Louverture, constate AyiboPost.

Par Rebecca Bruny, Widlore Mérancourt, Fenel Pélissier et  Wethzer Piercin

Couverture graphique montrant les principaux chefs de gangs de la coalition «Viv Ansanm». | © Riquemi Perez


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Rebecca Bruny est journaliste à AyiboPost. Passionnée d’écriture, elle a été première lauréate du concours littéraire national organisé par la Société Haïtienne d’Aide aux Aveugles (SHAA) en 2017. Diplômée en journalisme en 2020, Bruny a été première lauréate de sa promotion. Elle est étudiante en philosophie à l'Ecole normale supérieure de l’Université d’État d’Haïti

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