EN UNESOCIÉTÉ

En défense de l’approche éducative congréganiste en Haïti

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Je suis un produit de ces prétendues grandes écoles qui coûtent plus de 6000 gourdes par mois, et j’accepte que notre système éducatif est loin d’être parfait. Cependant mon expérience personnelle me met en profond désaccord avec la nature de la critique anti-congréganiste qu’Irvika François propose dans son dernier Ayibopost « Voilà Pourquoi Le Système Éducatif Haïtien ne me Convient Pas ». Madame François a raison de questionner certains aspects de nos écoles qui sont objectivement arriérés mais son essai, quoique personnel et sincère, ne présente qu’une version pessimiste d’un système qui, malgré les critiques (fondées et non-fondées), continue de produire d’excellents éléments capables de réussir dans les meilleures universités du monde. Je suis particulièrement surpris que Madame François ne propose que des arguments clichés dans sa critique du système educatif haïtien. Dépourvu de ces catch-phrases, vous ne trouverez pas d’alternatives pragmatiques aux problèmes de nos écoles. Vous ne trouverez pas non plus une appréciation des aspects positifs de notre système – après avoir lu ce texte, on garde l’impression d’ailleurs que rien de bon ne peut sortir de nos écoles. Vous y trouverez  le discours d’une académique noyée dans son idéalisme montessoriste qui présente des arguments valides mais qui malheureusement manquent à la fois de modération et de perspective.

Commençons par aborder les points où Madame François et moi sommes plus ou moins d’accord. Je dis plus ou moins car mon opinion sur les problèmes qu’elle décrit est plus nuancée.

50 élèves par classe n’est en effet pas un chiffre raisonnable. Cependant, je ne crois pas que l’intention des diririgeants de ces institutions congréganistes soit malicieuse et/ou capitaliste. Ils sont conscients que le choix d’avoir des classes à 50 élèves ne peut être optimal mais après avoir discuté avec plusieurs Frères pour essayer de comprendre cette décision, ils m’ont expliqué que leur désir est de pouvoir enseigner au maximum d’enfants possible au meilleur prix possible. Dans la poursuite de cet objectif, maximiser le nombre d’élèves par classes est un sacrifice qu’ils ont décidé d’accepter. Je tiens quand même à noter que le nombre d’élèves par classe n’est pas toujours autour de 50 durant tout le cheminement scolaire: à Saint-Joseph de Pétion-Ville – une école publique qui ne coûte pas 6000 gourdes – le chiffre était en dessous de 40 durant les 3 dernières années du cycle primaire. En Terminal et en Première à Saint Louis de Gonzague, ma salle avait un peu moins de 30 élèves. Ces chiffres sont loin d’être idéaux mais ils sont définitivement en lignes avec certains systèmes internationaux reconnus pour leur excellence. Les alternatives pour une classe de moins de 30 élèves en Haïti  sont présentes mais si nous allons être complètement sincère, elles sont très souvent beaucoup plus chères que les prétendues grandes écoles dénoncé par l’auteur.

La seconde appréhension de Madame François est substantive: la critique commune que le système Haïtien favorise la mémorisation à la compréhension. Il y a du fond dans cet argument mais je pense qu’on a souvent tendance à exagérer le rôle de la mémorisation dans notre système. J’avoue que mémoriser des poésies à Saint Louis de Gonzague jusqu’en classe de Seconde était en grande partie futile. Je suis aussi convaincu que l’enseignement de la biologie humaine et végétale doit être complètement reconsidéré bien que j’ai eu d’excellents professeurs dans ces matières qui ont su faire une différence. Cependant la base théorique congréganiste en mathématique, en physique et en chimie est solide bien que je conçois que ces programmes doivent être modernisés. Ces matières ne sont pourtant pas basées sur la mémorisation mais sur la compréhension et la logique. Finalement, permettez moi de dire qu’il existe une place pour la mémorisation dans l’éducation. Le par-coeurisme dépourvu de la remise en question et du raisonnement est inacceptable. Cependant ne minimisons l’importance de la mémorisation dans l’éducation et dans la culture générale.

Adressons à présent les points oú Madame François et moi sommes en total désaccord.

Je n’accepte pas la notion que ces écoles donnent trop de devoirs de maison. Dans le monde de Madame François, son fils ne devrait pas avoir à travailler après l’école, ou du moins les devoirs de maison devraient être minimes. Les 6 heures de temps d’études qu’elle affirme être nécessaires pour accomplir les devoirs de maison sont grossièrement exagérées: en moyenne je n’ai jamais étudié plus de 3 heures par jours durant mes treize ans à l’institution. En tant que spécialiste en éducation, elle doit savoir que toute université respectable assignera à son fils une véritable montagne de devoir qui nécessitera des heures de travail à la maison en plus du temps passé dans la salle de classe. La rigueur de l’éducation Saint-Louisienne m’a largement bénéficié au niveau universitaire. J’irai même un peu plus loin: j’étais mieux préparé que la majorité des élèves de Cornell University grâce à cette rigueur. Le montessorisme de madame François est plus apparent quand elle parle d’équité, de promotion automatique et déclare que ces écoles accablent leurs élèves de mauvaises notes. Comme pour dire que l’élève ou le parent n’ont jamais une part de responsabilité en cas d’échec et que nous ne devrions pas avoir un mécanisme pour tester ce que nos élèves ont appris durant l’année.

Madame François poursuit en questionnant de manière condescendante la capacité des élèves de ces prétendue grandes écoles d’obtenir des résultats performants dans le test PISA de l’OCDE. Oublions le fait qu’elle ne se soucie pas d’informer ses lecteurs que 8 des 10 meilleurs pays selon ce test pratiquent des méthodes éducatives beaucoup plus rigoureuses que celle du système congréganiste haïtien. Omettons le fait qu’elle déclare que le petit finlandais est le meilleur écolier du monde, tandis que la récente étude du PISA dont elle fait référence place la Finland en douzième position en Mathématique, en cinquième position en Science et en sixième position en étude de texte. La Finland est devancée par des pays asiatiques qui pratiquent exactement l’antithèse idéaliste qu’elle propose: discipline militaire, mémorisation mécanique et charge de travail intensive à la maison. Mais laissez moi répondre directement à sa question, nous n’avons pas la chance de participer à l’étude du PISA mais beaucoup d’élèves Haitien d’écoles congréganistes et laïques ont pu se classer dans le 90ème centile du SAT en mathématique. Ce chiffre serait reconnu si nous encouragions nos élèves à prendre le test en plus grand nombre et si le test était administré dans notre langue natale (le Français ou le Créole). Le SAT n’est pas exactement identique au test du PISA, mais des millions d’élèves à travers le monde prennent ce test chaque année et les résultats de nos élèves démontrent que l’élève congréganiste est compétitif dans le cadre des tests standards internationaux. De plus, beaucoup d’éléments issus directement de notre système ont trouvé leur place dans les meilleures universités Nord-Américaines et Européenne.

L’essai dénonce avec raison les actions anti-pédagogiques de certains professeurs qui attaque l’estime de soi des élèves. Carence professorale ou pas, ces actions déplorables n’ont pas leur place au 21ème siècle. La plus grandes faiblesse du système congréganiste n’est pas mentionnée dans la critique de Madame François: notre éducation favorise les meilleurs élèves sans jamais se préoccuper d’apporter de l’aide à ceux qui en ont besoin. Ce problème peut être adressé avec des solutions concrète mais coûteuse: une combinaison d’un programme de tutorat rémunéré par-et-pour les élèves et de quelques heures additionnelles durant lesquelles chaque professeur aurait sa porte ouverte pour les élèves qui ont besoin de d’aide et d’attention supplémentaire. Mais pour réussir, ces mesures doivent être accompagnées d’un soutien parental et de la bonne volonté de l’élève quand il ou elle atteint l’âge de la raison. Le contact école-parents peut en effet être amélioré. Il me semble que l’auteur parle de par son expérience personnelle mais en général je pense que les frères que je connais sont toujours ouvert à discuter philosophie pédagogique et discipline. Cependant, je partage un des sentiments de Madame François, notre système n’encourage pas la créativité en dehors de la salle de classe. Les activités interscorlaires étaient disponibles après les cours mais nous devons faire mieux pour encourager nos élèves à fonder des nouvelles organisations, à créer des publications, à organiser des conférence intellectuelle et à promouvoir l’application des sciences. Là encore, ces problèmes peuvent être résolus avec des propositions concrètes similaires aux excellentes idées et réalisations de Guy Étienne du collège Catts Pressoir. 

J’apprécie la sincérité de Madame François et je veux comprendre sa frustration contre un système qui a quand même causé du tort à beaucoup d’élèves dans le passé. Durant les treize années passée à l’institution Saint Louis de Gonzague, j’ai constamment tenté de repenser une meilleure école Haïtienne dont notre société a tant besoin. J’ai aussi beaucoup de sympathie pour les idées égalitaire, créative et pseudo-montessoriste qu’elle épouse. Un meilleur système doit en effet prendre en compte les déficiences nos écoles tout en améliorant ce que nous faisons déjà très bien. Un meilleur système doit pouvoir marcher pour tous les élèves et pas seulement pour 50% de ceux qui peuvent réussir. Un meilleur système doit être modernisé et doit proposer des notions différentes de celle que ma mère a connu en 1976. Cependant je rejette l’idée qu’il n’y a que du mauvais dans ces prétendues grandes écoles. Avec l’aide de mes professeurs, de mes condisciple de classe et de mes parents, j’ai vu de mes propres yeux le potentiel de ce système. N’allez pas croire que les élèves de ces écoles ne sont pas brillants, incapables de réfléchir et ne pratiquent que du par-coeurisme. Cette vision est non seulement incomplète: elle est tout simplement incorrecte.   

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Benjamin Dalusma
Ben is a senior analyst at Nielsen's quantitative marketing modeling group. He graduated from Cornell University double majoring in Biometry/ Statistics and Applied Economics. Passionate about social impact, sports, technology and statistics, Ben has been engaged in multiple projects/ventures over the last few years, most notably Discussion Football (2010-2012, founder), Education Haiti (2013-Present, co-founder) and "The Liebero Project" (2014-Present, co founder). He currently hosts the Chroniques Sportives Podcast which is a Haitian Kreyol show about sports. Ben comes to AyiboPost with past experiences with FootballSpeak.com, Inside Spanish Football Magazine, Seri A weekly, The False 9, and Nerazzuri World. Ben will be writing mainly about football philosophy, tactics, and possibly analytics (if the data can be easily be found and crunched in a timely matter). Feel to reach him via email or on twitter.

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