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Voilà pourquoi le système éducatif haïtien ne me convient pas

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Non, mon fils vous ne l’aurez pas!

Pour une fois cette semaine en disant cette phrase, je ne fais pas allusion au mouvement #Blacklivesmatter. Cependant, je parle d’un aussi grand entonnoir, plus vorace et plus rapace encore à mes yeux, celui de l’éducation en Haïti. De cette factorerie humaine qui tue. Et non, je ne parle pas de cette offre étatique probablement abordable ni de ces écoles borlettes qui sont le fruit du pur hasard. Je fais référence à nos prétendues bonnes écoles où il faut au moins débourser 6.000 gourdes de mensualité pour s’assurer une place au soleil croit-on, mais dont le bronzage garantit un cancer cognitif résistant à la chimio.

Il n’était pas encore né que je savais déjà que je ne vous le donnerais pas. Je suis le produit résultant des 13 années passées dans une de ces écoles qui regardent les parents faire du tout et du n’importe quoi pour obtenir une place dans une boite à sardines en période d’inscription. Avouons-le, 50 enfants dans une salle de classe, c’est déjà le double du maximum admis pour une éducation de qualité dans tout système éducatif qui se respecte.

Il n’était même pas conçu, que jeune adulte attirée par les enfants, j’ai choisi l’éducation au lieu de la pédiatrie me permettant ainsi de joindre l’utile à l’agréable. Il faut dire qu’après avoir passé 13 ans à mémoriser des concepts dénués de sens, l’avenir me paraissait bien terne face à des tonnes de livres d’anatomie, de biologie. J’aimais pourtant apprendre mais l’école comme vous l’offrez avait eu pour don de mettre mes nerfs à rude épreuve dès que le verbe « étudier » était conjugué. Et puis, il y a eu ce professeur de mathématiques en terminale qui m’a persuadée que j’étais la plus conne du monde. Selon lui, je n’arriverais jamais à réussir cette matière même si j’y mettais ma meilleure volonté.

 Alors dix-neuf ans plus tard, traînant 15 années d’études post bac (sans avoir rien eu à mémoriser heureusement) avec ce petit bambin niché au creux de mes bras, je lui réitère la même promesse tout en le berçant tendrement: Non mon chéri, ils ne t’auront pas.

Mais pourquoi suis-je aussi convaincue ?  Que m’a donc fait l’école haïtienne ?

Choisir une école demande une adéquation entre la vision parentale et celle de l’école. Pour l’heure, ce que je vois ne me plais pas. Quand je leur prête mon fils pour 6 heures et qu’il me le remette avec une panoplie de leçons et de devoirs qui me prendront encore 6 autres heures, vous comprenez que je me demande bien à quoi sert de l’envoyer à l’école  si j’ai quand même une somme de travail à accomplir avec lui après. Cette manière de faire le prive ainsi de la plus importante part de son apprentissage : s’amuser.

De plus, la nature même de ce travail dérange : la mémorisation, la répétition des tâches que l’on peut gentiment laisser à M. Google. Non, non : je veux que vous appreniez à mon enfant comment imaginer un monde meilleur, comment résoudre des problèmes concrets, comment survivre en période de disette. Enfin, vous voyez bien que nommer les fruits ne lui sert à rien s’il ne peut savoir comment les utiliser pour guérir son corps, en faire des combinaisons propices etc…

Même votre système d’inscription en masse ne me plait pas… Cette sélection que vous  assurez pour avoir la vie facile ne me convient pas. J’aimerais que vous m’expliquiez votre philosophie de l’éducation, les grands courants que vous appliquez, les finalités de vos actions éducatives. Je veux savoir aussi comment vous prévoyez d’insérer le petit être unique que je voudrai bien vous confier dans votre système. Cependant, au lieu d’expliquer vos plans et rechercher à communiquer avec les parents, on vous voit vous installer sur votre piédestal, distant car vous savez que la prétendue réputation de votre institution fera aligner des parents qui croient dur comme fer que vous délivrez un rêve.

Non malheureusement, il ne viendra pas chez vous parce que vous n’aurez pas le temps de me consacrer une bonne heure pour discuter…Vous comprendrez que l’on ne décide pas de toute une vie en une trentaine de minutes avec des crayons de couleur. Le système de loterie utilisé par certaines écoles pour le choix des élèves semble avoir du bon, cela prouve que vous seriez prêts à travailler dur pour une équité des chances. Et ce qui frustre encore plus c’est de savoir qu’à part probablement utiliser des gadgets informatiques et parfois sans la réflexion pédagogique qui marche avec, la modernité éducative vous fuit comme la peste. D’ailleurs, peut-on vous blâmer avec les classes pléthoriques que vous proposez ? Sans compter que parfois vous procédez à une sélection plus rigoureuse de vos élèves que de vos instituteurs ! La crise de la qualité des enseignants est peut être générale mais vous avez un avantage de taille, vous pourriez payer une somme rondelette pour avoir des professeurs de qualité… si vous le vouliez… croyez-moi, même moi, j’accourrais pour enseigner.

Par ailleurs, vous questionnez-vous sur la teneur de vos programmes ? Ceux que vous formez, auraient-ils la chance d’être parmi les 5, non soyons généreux, parmi les 10 premiers du test PISA de l’OCDE, si hypothétiquement Haïti participait à cette évaluation ? Qu’en est-il de votre gestion des élèves dont vous détruisez l’estime de soi pour avoir des difficultés ? Vous les accablez de mauvaises notes qui, souvent mènent au redoublement sans pour autant changer les conditions d’apprentissage qui ont causé l’échec initial… Si ça n’a pas marché une fois pourquoi ça marcherait la deuxième fois ?  A travers le monde, les systèmes éducatifs favorisent la promotion automatique.

 Ah le Tizou, il ira « chez manmie »…

Et je sais, vous me demanderez si j’aurai le temps ? J’aurais bien trouvé 6 heures pour lui faire faire les devoirs de maison chaque soir. Et le programme de chez manmie ne demande que 2 minables heures. Mais il faut qu’il apprenne la collectivité, qu’il socialise… Voilà le problème est réglé. Le Tizou aura des loisirs !

Et vous verrez, il sera peut-être aussi assidu que le petit finlandais, meilleur écolier du monde. Et de toute façon, s’il veut être Ducobu, on ne s’en plaindra pas (ou du moins on essaiera) car Einstein ne fut pas non plus fameux à ses débuts !

 Alors c’est compris ?

Mon fils, ils ne l’auront pas !

Irvika Francois

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