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El Niño attaque les paysans en Haïti

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Le phénomène, peu expliqué, provoque des ravages

Une sécheresse due au phénomène météorologique el niño, aggravée par les changements climatiques et la dégradation environnementale, traverse le pays et accélère la crise alimentaire dans différentes localités.

D’une voix cassée, un jeune agriculteur de Marfranc en parle comme d’une véritable catastrophe pour le département de la Grand’Anse : « J’ai perdu mes récoltes de bananes et une bonne partie de mes porcs, déclare Alex Séjour lors d’une entrevue avec AyiboPost. Les plants ont été rabougris par la sécheresse. J’ai perdu mes investissements ».

Toute la péninsule Sud se trouve concernée par cette sécheresse, selon le dernier rapport de la Coordination nationale de la Sécurité alimentaire, publié en janvier 2023.

Toute la péninsule Sud se trouve concernée par cette sécheresse.

« Naturel, le phénomène El Niño survient tous les quatre ans et porte avec lui des vagues de chaleur et une diminution drastique de la quantité de pluie tombée, d’où la sécheresse constatée », analyse l’agronome Talot Bertrand. L’ingénieur est également secrétaire général de l’Organisation Promotion pour le développement (PROMODEV).

Le phénomène touche plusieurs pays en Amérique latine, dont le Pérou et l’Équateur. « Lorsqu’on est en période d’El Niño, généralement on n’observe pas d’importantes activités cycloniques, continue Talot Bertrand. En 2022, par exemple, il n’y a pas vraiment eu de cyclones dans la Caraïbe, particulièrement en Haïti. »

Le paysage dans les zones touchées prend une allure triste et dénudée. L’eau potable se raréfie. « Il n’y a plus de manioc, plus de canne à sucre, plus de veritab, plus de haricot, témoigne le planteur, Alex Séjour. On ne peut presque plus rien trouver à manger voire pour envoyer dans les marchés de Port-au-Prince. »

Le phénomène touche plusieurs pays en Amérique latine, dont le Pérou et l’Équateur.

Ces dernières années, El Niño survient avec beaucoup plus d’intensité. Il arrivait tous les quatre ans et durait généralement six mois.

« Mais avec l’ampleur du réchauffement climatique et le déboisement accéléré de ces dernières années, El Niño devient irrégulier. Il peut aller au-delà de sa durée habituelle et donc prolonger les périodes de rareté de pluie », observe l’agronome Talot Bertrand.

L’agriculture d’Haïti essentiellement pluviale se trouve donc en grande difficulté. Rebetha Charles est Agronome et responsable de REB Lokal, une entreprise de transformation de produits locaux basée à Jérémie. Cette entreprise se trouve en crise.

« Lorsqu’il ne pleut pas, les paysans ne sont pas en mesure de produire, ce qui fait que nous non plus, nous ne pouvons pas trouver les matières premières à transformer », témoigne Charles. « Les produits locaux sont devenus rares et les prix ont augmenté. »

Le paysage dans les zones touchées prend une allure triste et dénudée. L’eau potable se raréfie.

Les problèmes environnementaux d’Haïti contribuent à aggraver la situation. Paul Judex Edouarzin est spécialiste en gouvernance environnementale. Il a beaucoup travaillé sur le phénomène El Niño dans plusieurs départements du pays. Pour lui, l’incidence du réchauffement climatique reste certaine. Mais il convient également de considérer la dégradation de l’environnement.

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À cause de ces deux éléments, explique-t-il, on constate un dérèglement dans l’alternance des saisons pluvieuses et sèches dans le pays.

Aussi, continue le spécialiste, les saisons peuvent s’alterner et se prolonger de façon anormale. « Dans certaines zones, comme à Saint-Michel de l’Attalaye par exemple, on a eu jusqu’à huit mois de saison sèche selon un paysan », déclare Judex Edouarzin.

L’agriculture d’Haïti essentiellement pluviale se trouve donc en grande difficulté.

Bien que les regards soient tournés vers la Grand-Anse ces derniers temps, plusieurs autres départements comme l’Artibonite et le Nord se trouvent touchés par la rareté de la pluie, causant la sécheresse des terres et de certaines rivières.

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Selon le bulletin de la CNSA publié le 17 mars de cette année, 49% des Haïtiens se trouvent en situation d’insécurité alimentaire. Plus de la moitié du pays attend une assistance pour ne pas sombrer dans la famine, selon les Nations Unies.

La sécheresse figure parmi les facteurs évoqués pour expliquer ces données alarmantes, aux côtés de la hausse de l’inflation et l’insécurité.

La péninsule Sud, constituée des départements du Sud, des Nippes et de la Grand’Anse, représente, selon ce rapport, près de 50 % de la production agricole annuelle du pays.

Dans ces différentes régions, le bétail meurt du fait de la disparition de la végétation. Les paysans se plaignent de la perte des récoltes. L’eau des rivières ainsi que celle des nappes phréatiques diminuent considérablement. La sécheresse frappe la faune et la flore d’une façon très violente.

Dans ces différentes régions, le bétail meurt du fait de la disparition de la végétation.

En plus, Haïti a un sérieux problème d’irrigation des terres agricoles. Moins de 10 % des terres agricoles du pays sont irriguées, selon un rapport de 2019. Lorsque la pluie ne tombe pas, il devient donc presque impossible pour les cultivateurs de travailler.

Le contraire du Niño s’appelle la Niña. Cette dernière est caractérisée par de fortes pluies, des vents violents et des inondations. En 2016, Haïti a connu la Niña, lors du passage de l’ouragan Matthew dans le grand Sud.

Ces phénomènes demeurent « gérables » selon des spécialistes. Cependant, les autorités des ministères de l’Agriculture et de l’environnement doivent agir « sans délai pour aider les paysans en grande difficulté », tance l’agronome Talot Bertrand.

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« Une bonne gestion du Parc Macaya, la plus grosse réserve de biosphère de la Caraïbe selon l’UNESCO, du Parc La Visite ainsi que de la forêt des Pins suffira à faire tomber la pluie dans le pays », martèle Talot Bertrand qui prône une politique environnementale et agricole axée sur la sensibilisation et l’accompagnement des paysans pour « faire face aux défis climatiques des années à venir. »

Photo de couverture : un mouton dans la forêt de pins, Haïti | ©


Cet article a été mis à jour le 20 mars 2023 à 22h43 pour remplacer les chiffres de la CNSA publiés en janvier (45%) par ceux de mars (49%) sur l’insécurité alimentaire.

Wethzer Piercin est passionné de journalisme et d'écriture. Il aime tout ce qui est communication numérique. Amoureux de la radio et photographe, il aime explorer les subtilités du monde qui l'entoure.

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