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Douko : « Des femmes meurent après césarienne, car leur peau ne peut plus cicatriser »

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C’est une pratique extrêmement dangereuse qui expose à de nombreux risques. Cela va de l’acné au cancer, en passant par les vergetures, la perte de la vue, l’insuffisance rénale, la gale, les nécroses, l’infertilité… analyse l’écrivaine Hannelore Ver-Ndoye dans une entrevue avec AyiboPost

D’origine haïtienne du côté maternel, Hannelore Ver-Ndoye, 34 ans, est enseignante de géographie et d’histoire. Elle vit au Sénégal depuis plus d’un an. Dans une interview accordée à AyiboPost, elle déclare avoir été profondément interpellée quand elle a appris l’existence de produits pour s’éclaircir la peau. Voilà, entre autres, ce qui l’a motivée à écrire «Décolorés, un panorama de la dépigmentation volontaire de la peau», publié en 2014. Pour cet ouvrage, Hannelore Ver-Ndoye a voyagé en Haïti en 2014. Elle voulait y étudier le phénomène, le décortiquer, le comprendre en vue de contribuer à le combattre.

Six mois après la sortie du livre, la jeune auteure fait remarquer que la situation empire. Elle s’exprime sur l’aggravation du fléau de la décoloration volontaire de la peau en Haïti, mais aussi à travers le monde et tire la sonnette d’alarme sur l’urgence à agir afin de freiner cette pratique dans les communautés.

AyiboPost : À quand remonte votre dernière visite en Haïti? Quel en a été le motif? En êtes-vous repartie satisfaite?

Hannelore Ver-Ndoye : En 2014. C’est durant ce voyage que j’ai fait une enquête de terrain sur la pratique de la dépigmentation volontaire de la peau. Yo rele l douko ann Ayiti. J’avais pour habitude d’aller presque chaque année en Haïti pour y passer des vacances, mais aussi travailler pour une école que ma mère avait fondée. Comme à chaque venue, je retrouve mon pays chéri, mes racines, une culture belle et riche, un feeling sans pareil. Chaque fois que je dois le quitter, c’est une déchirure. Se dlo kap koule nan je m. Mais le plus dur c’est de ne pas avoir pu y retourner depuis, d’abord à cause de la poursuite de mes études dans l’enseignement puis à cause de l’instabilité grandissante…

En avril 2022, vous avez publié votre livre «Décolorés, un panorama de la dépigmentation volontaire de la peau». Qu’est-ce qui vous a incité à consacrer 272 pages à ce sujet dont les littératures abondaient déjà? 

La volonté d’étudier ce phénomène, de le décortiquer, pour mieux le comprendre afin de le combattre. Je suis la fille d’une femme noire qui a toujours vécu en étant fière de sa couleur. C’était un modèle de force et de beauté. J’ai donc été profondément interpellée quand j’ai appris l’existence de produits pour s’éclaircir la peau. Je savais aussi que la question de la couleur de peau était un enjeu encore très important.

Je suis la fille d’une femme noire qui a toujours vécu en étant fière de sa couleur.

J’avais envie d’aborder différents aspects, les motivations des pratiquants, les différentes méthodes et produits, les législations en vigueur, les racines historiques du phénomène, son ancrage actuel, les pistes de solutions, etc. Il n’y avait aucun livre qui dressait un panorama du phénomène.

La dépigmentation de la peau, est-ce vraiment une pratique «volontaire»?

Tout est relatif. Il y a effectivement une démarche individuelle de personnes qui veulent se dépigmenter, mais ceci peut être influencé par différents facteurs. L’influence des médias par exemple, avec une valorisation des carnations claires et une mise à l’écart des carnations foncées. Il peut y avoir aussi l’envie de se soustraire à des discriminations liées au fait d’avoir une carnation foncée (discrimination sur le marché du travail, discrimination sur le plan esthétique, dans la recherche d’un conjoint, etc.). Il peut y en avoir d’autres encore, comme la pression de l’environnement familial ou social, l’influence de célébrités qui ont la carnation claire (parfois en se dépigmentant). Bref, différents facteurs influencent largement le caractère « volontaire ».

 

Qu’est-ce que votre livre vous a permis de découvrir de particulier sur cette pratique? 

De nombreuses communautés sont touchées. Aucun continent n’est épargné. La diversité de l’offre dépigmentante est effarante et les stratégies marketing sont très intéressantes à étudier. Tout comme l’ancrage historique de cette pratique. Il y a de nombreuses phases graves dans ce phénomène…

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La pratique revêt une dimension addictive forte, des personnes utilisent des méthodes extrêmement abrasives comme les bains d’acides, les produits défrisants, etc., certains produits utilisés empoisonnent l’environnement puisqu’ils se retrouvent dans les nappes phréatiques, ce business génère des sommes astronomiques, des personnes commercialisent des produits dépigmentants pour enfants et bébé impunément… Bref, le phénomène est massif et grave, il y a urgence à agir. 

Vous avez certainement visité plusieurs communautés de «noirs», quels sont les facteurs communs motivant cette pratique?

Différents facteurs comme les idéaux de beauté véhiculés par les médias, les discriminations, l’environnement social, etc. Finalement, on retrouve les mêmes mécanismes face au fait d’avoir la peau foncée que l’on soit en Haïti ou au Sénégal qu’au Maroc, aux Philippines ou en Inde.

Il y a de nombreuses phases graves dans ce phénomène…

Les Noirs ont cependant davantage été exposés à une déshumanisation. Historiquement, ils ont été relégués au bas de l’échelle de l’humanité, dans une construction raciste mise sur pied pour justifier leur oppression. C’est graduel, plus on est noir plus on est dévalorisé. Malheureusement, c’est une réalité que l’on retrouve encore beaucoup aujourd’hui.

Environ six mois après la sortie du livre, qu’est-ce qui a évolué sur le sujet? Auriez-vous des ajouts à faire dans ce panorama de la dépigmentation volontaire de la peau?

Les choses s’empirent. Le business derrière la dépigmentation de la peau est tel que de nombreuses personnes se lancent dedans. On voit toujours plus de produits inquiétants sur le marché et les stratégies marketing s’affinent toujours plus, toujours en étant mensongères. Les législations peinent à se mettre en place de manière globale. Récemment le Cameroun a pris des dispositions pour interdire certains produits suite au scandale d’une députée qui commercialisait des boissons éclaircissantes. Sur les réseaux on voit régulièrement des vidéos et publicités choquantes. Les choses doivent évoluer au niveau de la sensibilisation et des législations.

On a compris que «colorisme» est différent de «racisme». Mais, par rapport à vos expériences, avez-vous recueilli l’avis de «blanc» sur ce sujet? Autrement dit, comment un «blanc» voit-il un «noir» qui se dépigmente la peau? 

Je vis au Sénégal depuis un an et demi et, à ma grande surprise, je me suis rendu compte que beaucoup d’expatriés blancs n’étaient même pas au courant que cette pratique existait. C’est un pays où le phénomène est pourtant très présent et visible. Des personnes blanches m’ont exprimé aussi leur tristesse et leur incompréhension face à ce phénomène. Certaines ont également eu des propos mettant évidence le fait qu’elles ne se rendent pas compte de ce que c’est qu’être une personne noire en 2022, la façon dont cela expose davantage à de la dévalorisation, concrètement.

Pourquoi est-il si important de combattre la dépigmentation «volontaire» de la peau?

C’est une pratique extrêmement dangereuse. Elle expose à de nombreux risques. Cela va de l’acné au cancer, en passant par les vergetures, la perte de la vue, l’insuffisance rénale, la gale, les nécroses, l’infertilité. La liste est longue. Ce qu’il y a de plus triste, ce sont souvent les raisons (qui peuvent varier d’un individu à l’autre) ; plaire, se sentir beau/belle, ressembler aux canons de beauté véhiculés, ne plus se sentir rabaissé ou désavantagé du fait d’avoir une peau foncée, obtenir plus de likes sur les réseaux, etc.

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Pour cela, des hommes et des femmes mettent en péril leur santé et risquent leur vie. Des femmes meurent par suite d’une césarienne, car leur peau ne peut plus cicatriser. Des femmes enceintes font courir de graves risques tels que les retards de croissance et les dégâts cérébraux à leur enfant. Sans parler des personnes qui appliquent des méthodes dépigmentantes à leur enfant ou bébé. 

Quelles meilleures méthodes proposez-vous pour régler ce fléau dans les communautés?

Il faut valoriser davantage les carnations foncées dans les médias, arrêter de mettre des femmes dépigmentées en avant, traquer la promotion de cette pratique sur les réseaux, encadrer durement la fabrication et la vente de ces produits, etc. Il faut également que les hommes prennent la parole pour dissuader les femmes, principales concernées. Il y a beaucoup à faire, mais surtout, il faut miser sur l’éducation. Il est important de sensibiliser dès le plus jeune âge sur le colorisme et le danger de la pratique de la dépigmentation volontaire de la peau.

Photo de couverture : DCStudio/Freepik

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Chérubin Jérôme
Social media manager. Je détiens une licence en journalisme multimédia de l'Université de Lille et suis certifié en Lettres modernes à l'Université d'État d'Haïti. Féru du Journalisme, de la Communication et de la Psychologie. « Du sérieux dans la joie », ma devise.

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