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Douko: Résultat de la passion haïtienne pour la peau claire

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Fini le temps où les femmes haïtiennes se partageaient d’alléchantes recettes de gâteau au chocolat! L’heure est aux modes d’emploi de crèmes, gels, savons, lotions et autres mixtures innommables à effet éclaircissant. Il est en effet stupéfiant de constater l’étendue de l’imagination dont fait montre un nombre grandissant de femmes pour composer des produits dépigmentant. Permanente, eau de javel, tétracycline…tout se mélange dans un pot! Dans les supermarchés, aux rayons des cosmétiques, souvent il y a foule. A divers coins de rue sont installés des détaillants de produits de beauté particulièrement achalandés. Nombreuses sont celles qui arborent un teint clair et des phalanges paradoxalement noires. L’évidence s’impose : la décoloration volontaire de la peau est une pratique très courante en Haïti. Comment apprécier l’ampleur de ce phénomène dans notre société? S’agit-il d’un simple effet de mode?

En guise d’entrée, une tranche d’histoire…

L’usage de produits cosmétiques remonterait à la préhistoire. Les premiers hommes en auraient utilisé dans le cadre de rituels religieux. Dès l’Antiquité, les Égyptiens connaissaient le maquillage. Ils recouraient au plâtre, à la céruse et à la craie pour se blanchir la peau. Les Grecques et les Romaines, quant à elles, prisaient le blanc de plomb et se protégeaient soigneusement des rayons du soleil, afin de maintenir intacte la porcelaine de leur peau. Aujourd’hui, le blanchiment de la peau se pratique à l’aide de préparations réalisées par les utilisatrices elles-mêmes. Il s’agit généralement de mélanges d’eau de javel, de permanente et de crème.

La décoloration épidermique s’effectue également par l’intermédiaire de produits cosmétiques disponibles sur le marché. Ces derniers se présentent sous forme de savon, de crème, de gel, contenant généralement des dermoticoïdes, de l’hydroquinone et des dérivés mercuriels. Ils sont vendus à l’échelle mondiale. De fait, la dépigmentation volontaire est une pratique présente dans presque tous les pays du monde, sur tous les continents. Elle semble avoir été introduite en Haïti à la faveur de la création de l’entreprise “Bobby store”, grand distributeur des produits cométiques : d’où l’appellatif de “bobistò”, inventé par la malice populaire à l’intention des personnes se dépigmentant.

La dépigmentation volontaire: un phénomène complexe

L’utilisation de produits dépigmentant répond généralement à un souci de beauté. Les Haïtiennes mettent tant d’ardeur à se défaire de l’ébène de leur peau, dans le but de se conformer aux standards de beauté véhiculés par les médias. Les telenovelas, les vidéos clips, les films, les magazines…tiennent pour belles les femmes minces, intégralement épilées et bien entendu, de teint clair. Dans la même veine, tout un symbolisme négatif est associé à la couleur noire, à l’antithèse du blanc. Quelle Haïtienne accepterait par exemple de se faire passer la bague au doigt, vêtue de noir? Le noir est méchanceté, péché, tristesse tandis que le blanc est douceur, pureté et joie, dans l’imaginaire haïtien.

D’un point de vue historique, ce phénomène est un stigmate de notre passé colonial. Des siècles durant, les Blancs se sont employés à disséminer dans l’esprit de nos ancêtres l’illusion de l’infériorité de la race noire. L’indépendance n’a apparemment sonné que le glas de notre zombification. Nous ne saurions nier en effet la survivance de notre aliénation mentale par les colons. Notre conscience collective est imprégnée de la certitude de la supériorité utopique du Mulâtre au Noir. Le premier serait synonyme de richesse, d’instruction et : surtout, de beauté. Aussi est-il mieux traité à l’école, mieux servi dans les institutions étatiques, mieux considéré dans les lieux publics. Dès lors, dans un élan naturel, le Noir est saisi du désir de s’approprier cette teinte épidermique si avantageuse. Il se dépigmente afin de ressembler au Mulâtre et de jouir des avantages auxquels lui donne droit son apparence.

Enfin, dans une perspective psychologique, se “dépigmenter” volontairement dans le but de se sentir bien dans sa peau, a pour origine une crise identitaire. L’utilisatrice de produits blanchissants peine à se reconnaitre dans son corps au teint foncé. En se décolorant, elle a le sentiment de se rapprocher davantage de son idéal. Autrement dit, son acceptation d’elle-même est conditionnée à la modification de sa teinte épidermique.

Comprendre la dépigmentation volontaire en Haïti exige donc une analyse panoramique, en raison de la complexité de ce phénomène.

Se dépigmenter, c’est dangereux !

“Pour être belle, il faut souffrir”, dit l’adage, mais en présence de risques de maladies, la raison exige de prendre du recul. Les maux liés à la pratique de la dépigmentation peuvent surprendre. La liste est longue! La présence, dans des produits cosmétiques, de substances telles l’hydroquinone, les dermocorticoïdes et les dérivés mercuriels, peut être à l’origine de maladies de la peau. Il peut s’agir d’infections, d’acnés, de vergetures, de troubles de la pigmentation (peau multicolore, tachée), de brûlures, et de cancers. Cependant, les effets nocifs des produits dépigmentant ne sont pas uniquement dermatologiques. Leur utilisation expose également à l’altération osseuse, à l’hypertension artérielle, au diabète et à des complications rénales et neurologiques, selon le Professeur sénégalais Dieng Mame Chierno. Les impacts de la décoloration artificielle de la peau n’ont pas encore fait l’objet d’études scientifiques en Haïti. Or, l’ampleur de ce phénomène porte à craindre que cette pratique soit ou devienne un problème de santé publique majeur, comme c’est le cas au Sénégal. Elle ne devrait donc pas être négligée par les autorités haïtiennes.

Par ailleurs, sur le plan psychologique, le blanchiment épidermique est un exercice que le caractère addictif rend dangereux. Effectivement, la peur de voir réapparaître l’ancienne coloration de la peau exige une utilisation constante de produits dépigmentant.

Quelles solutions ?

Point n’est besoin de clamer la nécessité d’éradiquer la pratique du blanchiment de la peau, tant sur le plan social qu’au niveau individuel. Pour ce faire, une réglementation devrait exister. L’Etat haïtien pourrait interdire l’importation, la vente et l’utilisation des produits cosmétique à risques. Sinon, les autorités étatiques pourraient se faire moins radicales et se limiter à l’augmentation des taxes sur ces produits, à la prohibition de la vente de cosmétiques dont la composition n’est pas clairement indiquée sur l’emballage… Mais aussi, afin d’enrayer ce phénomène de société, il importe que les utilisatrices de ces produits dangereux soient sensibilisées et portées à mettre un terme à leur pratique.

Confronter le colorisme présent dans la société est également une nécessité, tant qu’il y aura des avantages à tirer ( opportunité d’emploi, stratégie matrimoniale, statut social..) à être plus claire, pour beaucoup le risque  en vaudra toujours la peine dans un pays où les opportunités sont rares. Il ne suffit donc pas de dire que les peaux noire sont belles, si dans la réalité avoir la peau noire foncée ferme des portes ou si celles-ci sont victimes de quolibets . Il faut une vraie prise de conscience sur les effets des rapports de couleurs qui produisent ces conséquences très graves.

Il est nécessaire que les femmes haïtiennes sachent aimer la couleur de leur peau, la soigner sans l’agresser et en éprouver de la fierté. Ceci ne sera possible qu’à condition que chaque personne informée de la dangerosité de la dépigmentation, prenne l’engagement de décourager cette pratique dans son environnement. Nous devons partager notre savoir pour transformer notre entourage.

 

Bien que nous ayons beaucoup parlé au féminin la  dépigmentation est aussi pratiquée par les hommes, qui sont de plus en plus nombreux à s’y adonner.

 

Commentaires

Gerdy Ithamar Pierre-Louis
Membre de l'association "Lite pou demen nou"

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