SOCIÉTÉ

Deux mois sans soins pour des patients en psychiatrie à P-au-P

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Depuis février, la zone environnante de l’unique centre psychiatrique public de Port-au-Prince, qui continuait de fonctionner, devient de plus en plus dangereuse en raison des tirs nourris des gangs

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Les tirs nourris dans les parages de l’hôpital psychiatrique de Mars & Kline forcent Fedeline Jean Louis à partir en catastrophe le 29 février 2024.

La dame accompagnait sa mère, Rose-Marie Galan, à son rendez-vous à l’unique centre psychiatrique public de Port-au-Prince qui continuait de fonctionner.

«Nous n’avons même pas eu le temps de voir le médecin», témoigne Jean Louis à AyiboPost. «J’ai été obligée de partir avec ma mère qui avait pourtant grand besoin de médicaments».

Mars and Kline hopital haiti

Une dame âgée est aidée par d’autres femmes alors qu’elles quittent précipitamment le centre- ville de Port-au-Prince en raison de la violence des gangs en mars 2024 . | © Jean Feguens Regala/AyiboPost

Galan, 46 ans, fréquente Mars and Kline, depuis plus de vingt ans. Le traitement reçu permet à la mère de quatre enfants de continuer ses activités de commerce.

Mais Mars and Kline — qui parfois reçoit plusieurs dizaines de malades par jour — se retrouve dysfonctionnel depuis plus de deux mois. Ce qui entrave aux patients l’accès soins.

«Commerçante de Pèlerin, ma mère n’est pas bien et ne peut rien faire», s’inquiète Jean Louis. «Elle a un air distrait et rit parfois sans cesse. »

Les attaques armées des gangs survenues dans plusieurs quartiers de la zone métropolitaine depuis le 29 février 2024 ont forcé une trentaine de centres hospitaliers à fermer leurs portes, selon le ministère de la santé publique.

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Naomie, membre du personnel d’entretien à Mars and Kline rapporte avoir failli être tuée le 2 mars 2024 lors d’affrontements entre la police et les bandes armées au bas de la ville de Port-au-Prince.

Réchappée grâce à l’aide d’un proche à moto, la dame affirme ne plus pouvoir retourner dans le centre.

Mars & Kline, champ de mars

Un motard aide des passagers à fuir les violences au centre-ville de Port-au-Prince en mars 2024. | © Jean Feguens Regala/AyiboPost

Naomie connaît d’autres employés dans la même situation. Elle demande l’utilisation de son prénom parce qu’elle n’est pas autorisée à parler au nom de l’institution.

Tôt dans la matinée du 25 avril 2024, des bandits armés ont perforé un mur de l’hôpital pour se frayer un passage.

À l’occasion, les malfrats ont lancé des propos menaçants à l’endroit des occupants de l’espace, révèle un autre employé sur place qui se réjouit qu’il n’y ait pas eu de victimes.

Contacté par AyiboPost, le directeur actuel du centre le Dr Normil Franklin — lui-même dans l’impossibilité de se rendre à son bureau — confirme la difficulté d’accès pour le personnel, sans fournir de détails supplémentaires sur la situation actuelle du centre.

AyiboPost a contacté le responsable de communication du ministère de la santé publique, Jeanty Fils Exalus. Ce dernier n’a pas fait de commentaires.

Depuis février, les tirs nourris rendent la zone environnant le centre psychiatrique de plus en plus à risques.

Une vue sombre de l’hôpital Mars & Kline au centre-ville de Port-au-Prince en février 2020. | © Emmanuel Yves Moise/AyiboPost

La faculté de médecine et de pharmacie de l’université d’État d’Haïti, située à proximité du centre psychiatrique, a été vandalisée et pillée par des bandits dans la nuit du 20 au 21 avril 2024.

«Les professionnels ne peuvent plus assister directement les malades», explique à AyiboPost le psychiatre Dimitri Thadal. Les consignes de médication, selon le médecin de Mars and Kline, sont données par téléphone au petit personnel encore présent pour les assister.

Seuls quelques rares employés, dont Bettie, membre du personnel de soutien, se risquent à fréquenter l’espace.

Bettie dit avoir constaté qu’un grand nombre des patients a vidé les lieux. Certains ont été récupérés par leurs familles.

Les malades restés sur place sont assistés par des employés réfugiés à l’hôpital depuis les premières attaques des bandits au bas de la ville fin février.

Mars & Klein

Des patients se trouvent dans la cour de l’hôpital Mars & Kline en février 2020.  | © Emmanuel Yves Moise/AyiboPost

Jean Belfort en fait partie. La maison du surveillant de Mars and Kline a été saccagée par les bandits à la Rue de l’Enterrement.

«La situation est très compliquée pour les patients et les employés sur place», rapporte Belfort à AyiboPost. «Il n’y a pas d’eau potable et pas assez de nourriture.»

Belfort ne s’estime pas en sécurité non plus. La zone étant impraticable, les parents de malades restés à l’intérieur hésitent à venir les récupérer.

Selon Belfort, près de 80 patients dont une trentaine de femmes étaient encore dans le centre jusqu’au 30 avril.

Aujourd’hui, les services médicaux sont à l’arrêt et la situation reste tendue dans un contexte où la santé mentale de la population demeure très éprouvée.

La situation est très compliquée pour les patients et les employés sur place. Il n’y a pas d’eau potable et pas assez de nourriture.

Jean Belfort

Mars and Kline accueillait environ 30 patients par jour provenant de partout dans le pays, d’après le psychiatre Dimitri Thadal.

Dans un rapport de l’Organisation mondiale de la santé en 2011, le système de santé mentale en Haïti a été décrit comme défaillant avec insuffisamment de ressources.

Ce rapport souligne le manque de centres hospitaliers pour les patients et un nombre de professionnels très bas par rapport à la population.

De plus, le budget alloué à la santé mentale au ministère de la Santé publique et de la Population était de seulement 1 %, avec très peu de personnel spécialisé dans ces domaines.

Haïti compte seulement 27 psychiatres, soit 0,28 psychiatre par 100 000 habitants et 194 psychologues (2 par 100 000 habitants).

Mars & Klein

Ce jeune homme, maintenu en place par la force, fait partie des dizaines de patients potentiellement violents que reçoit Mars & Kline chaque année. | © Emmanuel Yves Moise/AyiboPost

Max-Weber Victor, psychiatre à Mars and Kline depuis près de quinze ans, explique à AyiboPost que des personnes souffrant de troubles mentaux, se trouvant dans les rues, sont fréquemment victimes lors des grandes vagues de violence à Port-au-Prince.

«Malheureusement, ces cas ne sont pas recensés », regrette le médecin.

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Pour sa part, Marabishi Jasmin, neuropsychiatre, alerte sur l’augmentation des cas de personnes souffrant de maladies mentales dans le pays.

«Il faut s’attendre à plus de cas de dépression majeure notamment pour les familles qui sont obligées de garder les personnes malades chez elles», alerte le spécialiste.

Le déficit en médicaments représente un autre problème. «Ceci peut déclencher, dans certains cas, des crises psychotiques où des patients peuvent manifester une agressivité accrue», souligne Jasmin.

Depuis l’assaut des bandits à la fin du mois de février, les principaux ports ainsi que l’aéroport international de Port-au-Prince sont fermés.

Au moins une dizaine de pharmacies ont été incendiées par les bandits non loin du centre psychiatrique.

HUEH

Vue de l’Hôpital de l’Université d’État d’Haïti (HUEH), plus grand centre hospitalier du pays, aujourd’hui hors service, selon les déclarations de son directeur Jude Milcé à AyiboPost. | © Jean Feguens Regala/AyiboPost

La difficulté de trouver des médicaments demeure un souci majeur pour Fedeline Jean-Louis citée plus haut.

«Pour l’instant, dit la fille de Rose-Marie Galan, on est obligés de l’assister à la maison, vu que les moyens sont limités, pour essayer d’autres alternatives.»

Par Lucnise Duquereste, Rolph Louis-Jeune et Wethzer Piercin

Image de couverture : Vue de la façade de l’hôpital Mars & Kline à Port-au-Prince en février 2020. | © Emmanuel Yves Moise/AyiboPost


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Journaliste à AyiboPost depuis mars 2023, Duquereste est étudiante finissante en communication sociale à la Faculté des Sciences Humaines (FASCH).

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