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Déjà abusés par les exportateurs, les producteurs de mangues haïtiens terrassés par le Covid-19

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En ce mois de juin, Haïti s’approche vers la fin de la saison des mangues. Un bien maigre bilan s’impose cette année, à cause de la pandémie du Covid-19. Témoignages

L’exportation de la mangue est un marché sucré pour Haïti. En 2015, ce fruit local a pesé 13 millions de dollars américains. En 2019, c’était le deuxième produit d’exportation du secteur primaire haïtien bien avant les fruits de mer qui affichaient 9,35 millions de dollars.

Cette année, les producteurs rapportent une diminution des commandes étrangères, dans le contexte de la pandémie meurtrière du coronavirus. L’exportation de la mangue qui pesait 6,29 millions de dollars l’année dernière passe en 2020 à 0,26 million de dollars, selon des chiffres provisoires de la Banque de la République d’Haïti, communiqués par l’économiste Enomy Germain.

Pour faire face à ce problème, les grands planteurs se tournent vers le marché national en vendant leur production à Port-au-Prince et dans d’autres régions du pays, témoigne Manite Jean Pierre, responsable régionale de l’Institut Technologique et d’Animation (ITECA) à Gros-Morne. Cette ONG travaille dans le renforcement de la production des mangues à travers des coopératives agricoles.

Baisse des activités

Proche des producteurs, Manite dit constater cette année, une baisse d’activités de la part des entreprises qui d’habitude achètent les mangues des paysans en vue de les exporter vers les États-Unis, le Canada ou l’Europe.

Le Covid-19 a de graves conséquences sur les producteurs de mangues du pays qui n’arrivent pas à écouler leurs produits, rapporte Daniel Dorelus, dirigeant de la Coopérative de Production et de Commercialisation de Mangues Franciques de Gros-Morne (KOPKOMFG).

Dorelus révèle que la campagne des mangues qui d’habitude s’ouvre d’avril à juillet a dû attendre cette année jusqu’à la fin du mois de mai pour débuter avec la réouverture de trois des cinq usines qui d’habitude achètent les mangues des paysans.

Malgré cette lueur d’espoir, Daniel Dorelus informe que « la demande des entreprises est limitée ».

Lire aussi: En 2019, l’agriculture s’est effondrée, mais la filière de la mangue résiste

Gros-Morne demeure la principale zone de production de mangues du pays. Viennent ensuite Ennery, Seau d’eau, Petite-Rivière de l’Artibonite, La Chapelle, Mirebalais, Verrette, Cabaret, Léogane, Camp-Perrin, Boucan-Carré, Montrouis, Jacmel, Gonaïves et Thomonde, selon Israël Louis qui dirige la Fédération nationale des Producteurs de Mangues.

Louis affirme que la pandémie a des impacts dévastateurs sur la filière cette année. Parce que la maladie fait diminuer les commandes au niveau international, elle affaiblit considérablement la demande sur le terrain.

« Les années passées, mon association vendait deux camions de mangues quotidiennement. Aujourd’hui, l’on écoule un camion par semaine », analyse Louis. Le producteur souligne que, contre 1 107 000 caisses exportées au 15 mai de l’année dernière, le pays n’exporte, an ces temps de crise, que 761 000 caisses pour la même période.

Or, la production de mangues était en nette augmentation cette année, regrette le producteur Israël Louis.

Exploitation des producteurs

Exporter aide les producteurs. « Faire affaire aux entreprises d’exportation aide à écouler la production qui autrefois pourrissait sous les manguiers », raconte Peralt Delva, un producteur de mangues à Gros-Morne.

Cependant, les paysans n’ont jamais su bénéficier des millions que génère ce marché tant la velléité d’exploitation est grande chez les entreprises d’exportation, analyse Delva.

Selon la responsable régionale de l’ITECA, Manite Jean Pierre, la production des mangues destinées à l’exportation n’a jamais profité réellement aux paysans. Jouissant d’un marché non régulé, les entreprises d’exportations, usent de moyens, parfois déloyaux pour exploiter les producteurs, dit Jean Pierre.

Elle dévoile qu’en « période de soudure », les entreprises s’acharnent à envoyer auprès des paysans, des démarcheurs, « voltije », en vue d’acheter à bas prix des récoltes non encore matures. Affaiblis par le besoin, nombreux paysans cèdent devant le manège.

Manite Jean Pierre note également qu’au moment de la récolte des fruits, les entreprises avaient pour habitude d’acheter la mangue du paysan par douzaine. Fait étonnant, une douzaine de mangues équivalait à 30 unités, selon une formule dont seules les entreprises détiennent le secret.

Grâce à une bataille menée par la KOPKOMFG en 2008, les entreprises capitulent et comptent désormais 14 mangues pour une douzaine. Cette nouvelle formule couvre d’éventuelles les pertes de l’exportateur, vu le caractère périssable de la mangue, selon le directeur de cette coopérative, Daniel Dorelus.

Lire également: La filière de la mangue en Haiti dépend des coopératives agricoles

D’autres pratiques des exportateurs portent préjudice aux producteurs. Pendant la période d’abondance du fruit, les paysans apportent volontiers leur récolte dans les usines. « Si lors du test effectué sur deux mangues choisies au hasard, l’exportateur tombe sur une mangue affectée par un vers, il refusera alors toute la cargaison du producteur », dénonce Dorelus.

Il indique qu’en de telles circonstances, le producteur n’a pas d’autre choix que de liquider sa cargaison à des marchands qui la couleront sur le marché informel. « Un camion de mangues qui aurait pu générer 100 000 jusqu’à 125 000 gourdes peut ne vous rapporter que 40 000 gourdes », dit Dorelus. Le paysan est bien obligé d’accepter ce déficit pour ne pas perdre totalement la marchandise.

Plusieurs exportateurs ont été contactés sans succès dans le cadre de ce travail.

Riche en alternatives, pauvre en moyens

À Gros-Morne, la « KOPKOMFG » regroupe un total de 577 membres.

Pour diminuer la dépendance des producteurs par rapport aux entreprises de la place, l’institution tente d’atteindre d’autres marchés comme les Bahamas, afin de pouvoir couler la production locale, sans passer par les entreprises d’exportation.

Daniel Dorelus indique que depuis 2017, les coopératives agricoles de Gros-Morne lancent une étude en vue de la transformation de la mangue dans la région. Aujourd’hui encore, l’étude est en cours, selon Daniel Dorelus.

Cependant, une source requérant l’anonymat indique que ce dossier est gardé secret afin de ne pas susciter des représailles de la part des exportateurs.

Pour mieux défendre encore leurs intérêts, les producteurs de mangues espèrent se mettre ensemble à travers la « Fédération nationale des Producteurs de Mangues ». Depuis la commune de Petite-Rivière de l’Artibonite, Israël Louis dirige cette structure qui regroupe une vingtaine d’organisations à travers le pays.

L’objectif de la plateforme est de défendre les intérêts des producteurs et devant l’État haïtien et devant les exportateurs de mangues.

Cependant, le rêve le plus cher de cette structure est de pouvoir se passer des exportateurs en se dotant des moyens de pouvoir exporter directement vers d’autres pays.

« Nous vendons avec les entreprises par manque d’alternatives. Les conditions qu’elles ont elles-mêmes établies pour l’achat de nos mangues ne nous permettent pas de progresser », dévoile Peralt Delva.

Samuel Celiné

Poète dans l'âme, journaliste par amour et travailleur social par besoin, Samuel Celiné s'intéresse aux enquêtes journalistiques.

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