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Combien touchent véritablement les musiciens dans les groupes de compas ?

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Certains musiciens gagnent assez bien leurs vies pendant que de nombreux autres vivent de salaires très misérables

Le talentueux guitariste  Bèl Kòd quitte le groupe Klass en septembre 2018 à un moment où l’on pensait que les musiciens du groupe étaient traités comme des petits princes. Bèl Kòd ne recevait que 200 dollars américains par prestation. Fatigué par la précarité, il dépose sa guitare pour travailler comme chauffeur de camions aux États-Unis.

Après le départ de Bèl Kòd, le manager Hervé Bastien affirme qu’entre 2012 et 2018, Klass n’a effectué que deux réajustements de salaire. C’était pourtant l’époque où le groupe avait le plus de contrats et le cachet le plus élevé.

L’écart de salaire entre les musiciens d’un même groupe est souvent énorme. Et cela engendre souvent des frustrations.

Il y a trois ans,  l’Association haïtienne des professionnels de la musique a interrogé 1520 professionnels de la musique dans six départements du pays. L’enquête révèle que 50.6% des musiciens ne vivent que de la musique. Et aujourd’hui, un constat saisissant persiste : certains stars des grandes formations musicales ne peuvent pas subvenir à leurs besoins en raison de leurs maigres revenus.

Trois catégories de personnels

Les groupes compas sont divisés en trois catégories de membres. D’abord, il y a les incontournables, qui sont souvent les propriétaires. C’est le cas d’Arly Larivière au sein de Nu-look, de Richie au sein de Klass, de Kenny Desmangles au sein de K-Niway ou encore T-Joe Zenny à Kreyòl La.

D’autres exercent une certaine influence dans leurs groupes. Ils ne sont ni contractuels, ni propriétaires. C’est le cas des « membres » fondateurs de Klass, de Kreyòl La, de K-Niway, entre autres.

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La dernière catégorie de musiciens reste très vulnérable. Dans le secteur, on les appelle giggers – parce qu’ils sont payés pour chaque prestation appelée gig – et ils sont très nombreux. La majorité des groupes embauchent le service de ces giggers qui reçoivent un salaire de famine pour chaque prestation.

Le revenu des giggers varie entre 150 à 200 dollars US pour chaque bal. Les plus talentueux et exigeants demandent entre 300 et 500 dollars.

Deux types de giggers

« Il existe deux types de giggers : ceux qui sont stables dans un groupe et ceux qui ne font partie d’aucun groupe », explique Jean Robert Raymond (El Senor), animateur à la Radio Nationale.

Le premier type de gigger est connu comme un membre du groupe, mais son revenu est de loin inférieur à celui des propriétaires. Le deuxième type est sollicité en cas d’absence d’un musicien du groupe. Il n’a pas voix au chapitre. Son revenu par prestation est généralement insignifiant.

Dans le secteur du compas, presque tout se fait à l’oral, sans contrats. Ceci occasionne des malentendus et des dettes envers les giggers. « Beaucoup de propriétaires de groupes ne sont pas sérieux », affirme Josseley Arboite, plus connu sous le nom d’Atis SAJ.

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Arboite travaille comme gigger au sein de plusieurs grandes formations musicales, dont Klass. « À chaque fois qu’un propriétaire de groupe veut que je leur donne un gig, j’exige toujours un contrat. »

Negot Desil est un guitariste régulièrement sollicité performer avec des artistes de renom comme King Kino, Darline Desca, Rutshelle Guillaume, Misty Jean, Mika Ben, entre autres. « Pour mes gigs, je reçois environ 200 dollars, revèle-t-il. Les artistes ne me paient pas toujours. Il y a de grands artistes qui me doivent de belles sommes. »

Des montants confortables pour les propriétaires

Les membres des groupes reçoivent entre 400 et 600 dollars, par performance. Un djazz comme Klass compte douze musiciens dont deux ou trois giggers, un manager, un responsable de logistique et un ingénieur de son. La formation musicale Enposib affiche dix membres :  sept musiciens, un ingénieur de son et deux membres de staff managérial.

Le cachet des musiciens varie selon l’activité ou la zone. Le prix d’un bal à Port-au-Prince est différent d’une prestation en province. Un bal ordinaire est différent d’un gala ou d’une soirée d’anniversaire.

Selon certains musiciens, leur salaire est misérable et des responsables ont aussi souvent de lourdes dettes envers eux. Fort souvent, les musiciens reçoivent leur salaire en gourde alors que les promoteurs paient les prestations dollars.

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En revanche, les propriétaires de jazz empochent un cachet qui peut avoisiner les 1,200 dollars. Certains musiciens qui jouent divers rôles dans le groupe ont un cachet largement supérieur aux autres. C’est le cas de Richie au sein de Klass qui fait office de batteur, de directeur musical et de principal compositeur du groupe.

Par ailleurs, il faut une somme importante pour déplacer les groupes. Selon certains promoteurs, dont Akinson Bélizaire (Zagalo), pour déplacer un groupe, le promoteur doit débloquer environ 7 000 dollars américains. Pour les grandes soirées, certains groupes exigent jusqu’à 10 000 dollars. En temps normal, il reste aux responsables des groupes entre 3 000 et 5 000 dollars, après payroll.

Les groupe sont particulièrement demandés pendant la période estivale, à la fin de l’année et pour le nouvel an. Les plus en vogue peuvent jouer chaque jour pendant ces périodes. Pour les autres mois de l’année, ils alternent entre une et trois prestations par semaine.

Beaucoup de démissions

Le fossé qui sépare les quelques propriétaires de groupes, les membres et giggers, alimente souvent des tensions.

Le 19 novembre 2015, Steeve Khé annonce officiellement son départ de Djakout # 1. L’interprète de « Libre D’aimer » avait exigé  par lettre une augmentation salariale et quelques avantages sociaux. Cela a créé un tollé après que la lettre a circulé sur les réseaux sociaux. Steeve Khé s’est retiré du groupe. Il le réintègre en 2017, mais le quittera définitivement pour les mêmes raisons une année plus tard.

En 2014 plusieurs musiciens ont abandonné T-Vice en bloc pour aller former Dat 7, en raison de l’insatisfaction salariale. Dans le lot, il y avait  Ricot « T-Tanbou » Amazan, tambourineur, Eddy « T-Eddy » Viau, gongiste, et le chanteur Olivier Duret.

Les musiciens de groupes comme dISIP et Nu-look se plaignent aussi. Pipo a quitté Nu-look en décembre 2012 pour une affaire salariale. Et aussi parce que Arly Larivière ne l’a pas salué pendant environ six mois.

Quelques initiatives louables

Quoi qu’il en soit, certains responsables de groupes multiplient les démarches pour retenir les talents. « Au sein de Klass, il y a quelques giggers et beaucoup de membres influents qui sont satisfaits de leur cachet, explique Hervé Bastien.  Quand le groupe fait un profit important, c’est tout le monde qui le fait. »

Hervé Bastien rapporte que Klass a l’habitude de supporter les musiciens voulant acheter une maison ou une voiture aux États-Unis. Pour des raisons administratives il refuse de communiquer le nom des bénéficiaires.

Jean Marc Tropnas, manager du groupe Enposib estime aussi que tous ses musiciens sont satisfaits de leur salaire. « Je fais le payroll tous les mardis, et mes musiciens ne se plaignent jamais, précise-t-il. Un employé insatisfait ne peut nullement donner de bons résultats dans son travail ».

A côté du problème salarial, la formalisation des groupes compas pose aussi problème. « Avant d’intégrer K-Niway je faisais partie de Backup, Buzz et Barikad Crew, ces groupes n’ont aucune structure, tout se fait à l’oral », déclare Atis SAJ.

Tropicana et Septentrional sont indubitablement les seuls groupes dans le secteur qui fonctionnent comme des institutions, 65 ans après la création du compas.

Nazaire « Nazario » Joinville

Nazaire JOINVILLE est doté d'un baccalauréat (licence) en communication sociale à l'Université d'État d'Haïti. Il est actuellement étudiant à la maîtrise en Cultures et espaces francophones (option linguistique) à l'université Sainte-Anne au Canada. Il est aussi adjoint à la recherche à l'Observatoire Nord/Sud qui constitue le foyer principal des activités de la Chaire de Recherche du Canada en Études Acadiennes et Transnationales (CRÉAcT). Les recherches de Nazaire portent sur la musique haïtienne en particulier le Konpa, le contact des langues et la francophonie. Il est le responsable et créateur de la rubrique "Le Carrefour des Francophones" dans le Courrier de la Nouvelle-Écosse, un journal français au Canada.

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