SOCIÉTÉ

Ces morts que protestants et catholiques rejettent pour l’amour du ciel

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Catholiques ou protestantes, les églises établissent des conditions pour célébrer les funérailles. Victimes de ces règles qu’ils estiment souvent injustes et en contradiction avec les messages d’ouverture et de compassion prêchés par ces assemblées, certains fidèles témoignent

Le 22 avril 2018, le suicide de Ralph Lindor, 25 ans, frappe cruellement sa famille vivant à Bossier, 4e section de Bellevue la Montagne. Atteint d’une dépression, le jeune homme s’est pendu avec une corde en rotin.

Sonia Gilbert, sa mère, indique que Ralph Lindor était dépassé par la situation socioéconomique de la famille qui l’empêchait de poursuivre ses études. Quelques semaines avant sa mort, il « était devenu distant, manquait d’intérêt pour ses projets et déclarait vouloir s’endormir éternellement. »

Ralph Lindor était membre d’une église Baptiste de son quartier depuis une dizaine d’années. Il participait régulièrement aux activités de l’assemblée et était trésorier du comité de l’association des jeunes. Tout ceci n’a pas suffi pour le Conseil administratif de l’église qui a refusé de chanter les funérailles du jeune homme dans l’enceinte du temple.

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« C’était un second choc », concède Berline Gilbert, la tante de Ralph Lindor qui participait à l’organisation des funérailles. Selon elle, cette mauvaise nouvelle s’ajoutait aux difficultés financières de la famille qui ne pouvait pas réaliser la cérémonie d’elle-même.

« J’ai entendu des propos acerbes contre le défunt. Des fidèles ne voulaient même pas que les responsables de l’église officient les funérailles et soutenaient que le corps devait être enterré sur le lieu de la pendaison », poursuit Berline Gilbert. Les remarques insinuaient qu’un suicidé serait « un damné irrecevable de Dieu ».

Les remarques insinuaient qu’un suicidé serait « un damné irrecevable de Dieu ».

Un voisin a finalement concédé son terrain pour les funérailles. Le pasteur de Ralph Lindor officiera cette cérémonie « hors temple ». Pour ce qui est de l’exclusion de la famille durant cette période éprouvante, l’administration de l’église s’est fondée sur « ses principes traditionnels » pour expliquer sa décision. Elle n’a pas avancé des versets bibliques pour se justifier.

Le spectre de la religion vaudou

Après la mort de son père suite à trois mois de maladie en 2008, Billy James Raymond a vu sa famille interdite de funérailles au sein de l’église pentecôtiste.

 « Quelques semaines avant sa mort, nous avions placé mon père chez ma tante qui habite en Plaine. Mais, des fidèles ont fait croire que nous l’avions hospitalisé chez un houngan », révèle Billy James Raymond.

De ce fait, l’administration de l’église n’a pas voulu célébrer les funérailles du défunt. « Les responsables ont aussi interdit que les membres officient ou participent à la réalisation de la cérémonie », continue Billy James Raymond.

Les responsables pentecôtistes n’étant pas ouverts au débat, les Raymond ont dû se diriger vers une autre église du quartier.

Selon Billy James Raymond, l’attitude des membres de son église face à ses proches était « exagérée et a profondément affecté la famille. » Actuellement membre du conseil administratif de ladite église, Billy James Raymond croit que les croyants chrétiens doivent s’efforcer à se rapprocher de leurs fidèles afin d’éviter ces mesures « qui encouragent l’exclusion ».

Que sont les funérailles ?

L’église, qu’elle soit catholique ou protestante, institue les funérailles suivant ses principes liturgiques. Chez les catholiques, les enterrements font partie des sacramentaux, c’est-à-dire, des consécrations de personnes et des bénédictions d’objets, ou encore les rites secondaires des sacrements.

Selon Mgr Patrick Aris, chancelier de l’archidiocèse de Port-au-Prince, les funérailles peuvent être célébrées par un laïc, un directeur de chapelle ou un séminariste. « Dans l’Église catholique, les funérailles peuvent aussi être célébrées avec ou sans messe ».

Mgr Aris affirme qu’à l’Église catholique, « les funérailles sont une célébration agencée selon un rituel déterminé ». Cette célébration est un honneur réservé au fidèle. « C’est à l’église de décider si cet honneur est dû à quelqu’un qu’il soit fidèle ou non, car il ne s’agit pas seulement de se rendre à l’église », prolonge Patrick Aris.     

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Contrairement aux catholiques, les églises protestantes sont généralement indépendantes les unes des autres. « Les principes varient d’une église à une autre sans que celles-ci ne soient véritablement en désaccord », selon le pasteur Jacky Chéry, membre du corps pastoral de l’Église baptiste évangélique de Pétion-Ville.

D’après lui, ces églises sélectionnent généralement les personnes méritant le service de funérailles en considérant si le défunt était « un membre, un affilié ou un croyant.» En somme, le mort devrait avoir une vie active dans l’assemblée.

Selon Jacky Chéry, les funérailles dans le protestantisme devraient avoir un aspect social plutôt que spirituel. « Dans la cérémonie, les officiants [doivent] s’intéresser aux vivants, les [encourager] à réfléchir sur l’imminence de la mort et l’espérance d’une seconde vie. Mais, il faut avant tout considérer l’église en question », estime-t-il.

Quelles sont les mesures ?

Dans le catholicisme, pour que des obsèques soient chantées il faut que le défunt ait une amitié avec l’église selon Mgr Patrick Aris. « Cette amitié peut être personnelle ou participée. Une amitié personnelle signifie que j’étais un fidèle de l’Église. Mais si la famille d’un mort est chrétienne et a été toujours disponible dans le sacerdoce, l’église peut accepter de célébrer ses funérailles. Dans ce cas, l’amitié est participée », révèle Mgr Patrick Aris.

L’Église catholique dispose d’une centaine de catégories de situations pour lesquelles elle ne célèbre pas de funérailles.

Cependant, l’Église ne célèbre pas certaines funérailles pour de nombreuses raisons, explique le prêtre catholique. « Elle ne célèbre pas les funérailles d’un non baptisé, d’un non baptisé catholique, d’un athée, d’un suicidé, d’un non fidèle catholique pratiquant, d’un excommunié ou de quelqu’un qui refuse d’entrer dans l’Église catholique pour servir naturellement », cite entre autres Mgr Aris.

Selon lui, l’Église dispose d’une centaine de catégories de situations pour lesquelles elle ne célèbre pas de funérailles. « Ces catégories ne sont pas figées et disposent chacune de leur [justification] », explique-t-il. Mgr Aris estime qu’à travers ces mesures, l’église ne juge pas les actions de quelqu’un mais sanctionne des comportements qui pourraient offenser Dieu et influencer négativement la communauté.   

Les protestants ne sont pas en reste

En général, l’Église protestante ne célèbre pas les funérailles d’un non croyant, d’un inactif du ministère sacerdotal dont le nom ne figurerait dans le registre ecclésial d’après Jacky Chéry. Mais, l’indépendance de chacune de ces églises fait varier les principes d’une assemblée à une autre.

Questionné sur les conséquences et le caractère discriminatoire de ces mesures, Jacky Chéry estime que l’église n’est pas responsable de l’irresponsabilité des gens. L’église, dit-il, fonctionne sur des principes qu’elle partage avec ses ouailles.

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« De nos jours, une croyance [erronée] suggère que l’église est une institution dénuée de valeurs », lâche le pasteur en répétant l’expression populaire «bagay yo pa legliz». Il affirme que l’église doit être respectée et prise au sérieux.

Invité à réagir sur le cas de la famille Raymond, il affirme que les hommes d’Église doivent également apprendre à faire confiance à leurs fidèles. « Ils s’attireront leur propre malédiction s’ils décident de mentir, car nous n’avons pas la possibilité de dévoiler leur cœur.»  

Mais, personnellement Jacky Chéry pense qu’un leader protestant ne devrait avoir aucune préférence pour célébrer des funérailles. « Je ne trouverais aucun problème, assure-t-il, si un pasteur chante les obsèques d’un houngan car [les funérailles] ne sont pas célébrées en faveur du mort.»

Commentaires

Hadson Archange ALBERT
Journaliste et communicateur

    Martial Piard, le médecin haïtien qui sauve des vies grâce à sa bicyclette

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