SOCIÉTÉ

La location de caveaux, un business florissant au Cimetière de Port-au-Prince

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« Souviens-toi que tu es poussière ». Cette phrase qui sert d’enseigne au grand cimetière de Port-au-Prince rappelle simplement le sort des corps qui y sont inhumés. Bienvenue à ce cimetière où les caveaux sont gérés comme des biens immobiliers

À la rue de l’enterrement, il est 10 h. Un convoi funèbre sort du grand cimetière.

Mini-jupes et coupes de cheveux à la mode, des femmes et des hommes vêtus de noir et blanc suivent un corbillard. On parle à l’entrée d’un certain policier qui aurait succombé dans l’exercice de ses fonctions. « C’est à peine si l’État peut offrir à sa famille un cercueil de piètre qualité », scande avec colère l’un des hommes dans la réception du cimetière. Il n’y a pas de chaises, les visiteurs s’assoient sur un bureau délabré.

Des hommes, visiblement habitués à l’environnement, discutent entre eux. Ils sont attachés à l’administration du cimetière et préparent les festivités des guédés pour les 1er et 2 novembre.

Un homme retouche la peinture grise des murs de la réception du cimetière. « Nous finirons les travaux avant le week-end. Les caves aussi seront repeintes », avance Yonel Dieujuste qui lui-même est inspecteur au cimetière depuis 2014. C’est lui qui nous guide.

Des quartiers huppés et des zones de non-droit divisent le cimetière

Dans presque tous les coins du cimetière, des traces de café noir jonchent le sol. C’est un lieu de culte et l’inspecteur Dieujuste est très croyant, il salue au passage les fresques de Baron et de Grann Brijit.

Quand il arrive à l’église du cimetière, il salue avec révérence Notre Dame des douleurs (7 doulè). Puis il dit d’un ton sérieux : « Ici c’est Pétion Ville, n’importe qui ne peut y être inhumé. » Plus loin dans la visite, il montre du doigt le tombeau de François Duvalier. « On est maintenant à Péguy Ville, explique-il. Les ossements de l’ancien président ne sont plus là, ils ont été déplacés. »

Il y a une source d’eau dans le cimetière que l’on canalise dans un réservoir appelé « bassin simbi ». Des gens viennent s’y baigner pour s’attirer de la chance. Cette zone est la Croix-des-bossales, selon Yonel Dieujuste. « L’on retrouve plus de pauvres dans cette contrée », toujours selon l’inspecteur.

Dans le même cimetière, une partie est exclusivement réservée aux religieuses. Elle est séparée du reste du cimetière et les caveaux sont mieux entretenus.

À chaque caveau, son prix

« Il faut obtenir un permis d’inhumer au prix de 5 000 gourdes au bureau central du cimetière pour entrer avec un cercueil, informe l’inspecteur. Si vous n’avez pas de caveau, il faut aussi en louer un. » Pour ce faire, l’on doit, selon l’inspecteur Dieujuste, venir au cimetière pour choisir un caveau. « Ensuite, ajoute-t-il, vous négociez avec la personne qui le gère. Parfois, c’est l’entreprise funéraire qui s’occupe de l’inhumation. »

Comme pour les appartements, plus les caveaux sont « confortables », plus leurs prix sont élevés.

Comme pour les appartements, plus les caveaux sont « confortables », plus leurs prix sont élevés. Les prix varient en moyenne entre 10 000 et 12 500 gourdes pour la location sur une durée de 18 mois selon Yonel Dieujuste. « Si les revêtements des murs et du sol sont en céramique, le prix peut atteindre les 25 000 gourdes pour la même durée », précise-t-il.

Quand ce délai expire, le gérant du caveau appelle la famille du défunt pour savoir s’il veut renouveler le contrat. Si oui, elle paye le même frais pour une nouvelle période. Dans le cas contraire, on exhume les ossements pour les transporter dans le lieu que la famille aura choisi. « On parle alors de translation. On jette les vieux bois du cercueil et les parents transportent les ossements », avance-t-il.

Pour la translation, les parents payent des frais de 15 000 gourdes pour l’obtention d’un papier qui atteste le déplacement des ossements. On y inscrit le nom du défunt et l’adresse de la nouvelle destination. « Il vaut mieux ne pas mentir sur le lieu où vous allez transporter les ossements. La police pourrait vous arrêter sur la voie publique si tout n’est pas clair », prévient Yonel Dieujuste.

Pour la translation, les parents payent des frais de 15 000 gourdes pour l’obtention d’un papier qui atteste le déplacement des ossements.

Il arrive des fois où toutes les caves sont occupées et que l’on trouve quand même une demande. « Dans de tels cas, avec l’accord de la famille du défunt occupant la tombe, on peut faire la translation si le délai est écoulé. Ou alors, l’on peut mettre les ossements dans un sac et l’accrocher à côté du nouveau cercueil ou en dessous », affirme l’employé du cimetière.

Si une famille refuse ou n’a pas les moyens de renouveler la location, le gérant du caveau sort les ossements qu’il place dans une tombe universelle.

Différents types de caveaux

Selon Yonel Dieujuste, quand les caveaux ont deux bouches (deux places), on parle de 2X3m (deux mètres par trois). Lorsqu’ils ont quatre bouches (quatre places), c’est le 3X4m (trois mètres par quatre). Il y a aussi le « tiroir » qui, en fait, est une grande tombe. « Les sous-sols (anba lakay) de ces tiroirs peuvent contenir huit à douze cercueils. Certains ont une chapelle et une sorte de véranda où deux personnes peuvent s’asseoir. »

 Il continue : « Il y a aussi boukannen. C’est ce que l’on pourrait appeleratè plat. On fouille une fondation comme pour la construction d’un réservoir et l’on y place le cercueil que l’on recouvre de terre. Ce service est offert au prix de 6000 à 7000 gourdes », nous informe le guide.

L’entretien des caveaux crée des emplois

Les propriétaires payent les employés du cimetière pour entretenir leurs caveaux. C’est le travail que fait la majorité des hommes du coin. Ils empochent une enveloppe de 2500 gourdes à la fin de chaque mois et ont des dividendes sur chaque caveau loué.

Anem Baptiste gère plusieurs caveaux au cimetière où il travaille depuis 1980. « Je fais l’entretien pour les propriétaires. Et je m’assure que les caves sont régulièrement louées. »

Il possède depuis plus de dix ans son propre caveau. « Je le loue à cinq mille gourdes l’an. Je l’entretiens moi-même et je paye mille gourdes chaque année pour les impôts. »

Pour acheter le placement d’un ancien caveau, il faut voir un responsable du cimetière. « Pour un caveau à deux bouches, il ne faut pas moins de 100 000 gourdes. L’intéressé devient alors propriétaire et doit payer au cimetière les impôts annuels (1 200 gourdes par bouche) », lance Yonel qui ajoute que ce prix augmente suivant le type de caveau.

Même au cimetière l’inégalité perdure

Les corps sans vie que personne ne réclame sont à la charge du maire de la ville. « On les met parfois dans un sac en plastique avec fermeture à glissière pour les enterrer sans cercueil dans une fosse », révèle l’inspecteur.

La visite s’achève devant le mémorial, la fosse commune qui sert de sépulture aux milliers de personnes décédées lors du séisme du 12 janvier 2010.

Au grand cimetière, celui qui paye mieux reçoit le meilleur traitement. La demeure des morts ne met pas fin aux inégalités de la vie.

Laura Louis

Images: Georges Harry Rouzier/Laura Louis

Commentaires

Laura Louis
Je prends plaisir à vous informer.

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