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L’abstinence et ses adeptes en Haïti

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Prêchée à l’église et recommandée par des ONG, l’évangile de l’abstinence en Haïti compte beaucoup de disciples. Regards sur un phénomène complexe qui noue dans un même mouvement, la contrainte sexuelle et la liberté de choix, l’incapacité de séduire et l’indigence économique

Fritz, musicien et menuisier, joue au piano et à la guitare aux cultes de son église. Dans son temps libre, il pratique la menuiserie.

Depuis 2002, Fritz n’entretient aucune relation sexuelle. « Il y a 17 ans que je me suis converti au protestantisme. Depuis, je suis resté chaste au service du seigneur », avance le maestro, qui avant sa conversion sortait avec des filles.

La religion a une grande influence sur la sexualité des jeunes croyants. Sur dix personnes [religieuses] ayant accepté de témoigner pour cet article, sept ont déclaré avoir pratiqué l’abstinence pour honorer leur foi en Dieu.

« Pour des raisons religieuses, je m’abstiens de la sexualité », affirme fermement Jonathan, un étudiant finissant en Service social. Il n’a jamais connu un baiser, une étreinte amoureuse et surtout n’a jamais été à un rendez-vous galant.

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Le jeune homme remplace ses désirs sexuels par la musique et la lecture. « J’évite aussi de rester seul et je m’adonne à la prière », explique-t-il.

L’homme de 28 ans se garde de fantasmer sur la vie sexuelle qu’il pourrait avoir quand il prendra la décision d’avoir une relation amoureuse. « Selon la rumeur, enchaîne-t-il, dès qu’on débute la vie sexuelle, on ne lâche plus. Je ne sais pas, j’attends de voir. »

Le sexe conspué depuis la chaire

Les encouragements à l’abstinence proviennent souvent des responsables religieux. Renès Décière dirige une église à Delmas 33. Il recommande aux fidèles célibataires de son assemblée de ne pas s’adonner aux plaisirs charnels. « Nous encourageons les jeunes à s’abstenir des relations sexuelles en dehors du mariage. Cependant, cela ne donnera pas de résultats en le prônant seulement du haut de la chaire. »

Le pasteur croit que l’abstinence doit être avant tout une conviction. « Car, renforce-t-il, on s’abstient entre autres pour rester motivé, garder sa pureté sexuelle et pour éviter une grossesse précoce. »

Quand l’aspect économique entre en ligne de compte

Carlo Guirand, un théologien pentecôtiste de 28 ans qui vit aux Cayes, évite les rapports sexuels par peur de gâcher son avenir. « L’abstinence sexuelle est une contrainte pour moi parce que mon église l’exige. Cependant, c’est aussi un choix, car, je ne veux pas mettre au monde des enfants non désirés. Pour ma copine et moi, l’abstinence est la meilleure méthode. »

Junel Jean, est un autre jeune chrétien, mais de confession adventiste. Il s’abstient depuis toujours des rapports sexuels à cause des strictes règles imposées par son assemblée, mais surtout pour d’autres raisons. « Avant de m’engager dans de telles pratiques, je dois finir mes études, avoir un emploi stable et des moyens économiques. »

L’abstinence peut-elle causer des problèmes sexuels à l’avenir ?

L’abstinence sexuelle est selon Johanne Landrin, psychologue clinicienne, l’abstention de tout ce qui peut conduire au contact sexuel notamment les baisers, la caresse, et la masturbation. D’après elle, un couple qui fait ce choix peut ressentir de l’amour mutuellement et même avoir des désirs sexuels sans passer à l’acte.

« L’acte sexuel et l’éjaculation permettent un relâchement physique qui calme et apaise temporairement. Mais ils ne peuvent en eux-mêmes prédire une bonne ou mauvaise santé mentale ou même une bonne ou mauvaise santé sexuelle. La santé mentale se vit selon la spécialiste, dans le quotidien et a rapport au ressenti de la personne face aux obstacles de la vie ou chocs émotionnel vécu incluant la vie sexuelle. »

L’abstention peut atrophier la libido

Selon le sexologue John Kersnid  Justafort, l’abstinence pourrait à l’avenir avoir des effets néfastes sur la sexualité. « L’abstinence peut, à la longue, diminuer la libido (l’énergie sexuelle) de la personne voire l’extinction même du désir. »

Le spécialiste ajoute qu’une personne peut avoir des difficultés à redémarrer une vie sexuelle satisfaisante après une longue période d’abstinence. « Cela peut même aller jusqu’à un blocage du désir », poursuit-il.

Diverses raisons mènent à l’abstention

La sexologue Laetitia Degraff n’est pas de cet avis. Elle pense que l’abstinence à elle seule ne saurait déterminer d’éventuels malaises dans une  vie sexuelle à l’avenir. « La difficulté ou pas de reprendre une vie active après une longue période d’abstinence  peut dépendre, je pense, de divers facteurs. Des raisons ayant amené à faire choix de l’abstinence, à celles de reprendre une vie sexuelle active. »

Une position qu’a d’ailleurs corroborée son collègue Justafort pour qui  le choix  de l’abstinence en lui-même, dans certains cas, résulte de  l’effet ou de la cause d’un problème de confiance en soi.

Lire aussi: Après 50 ans, une femme peut-elle avoir une vie sexuelle? Témoignage

Pour s’expliquer, le psychologue a pris comme exemple des personnes qui ont eu des difficultés dans de précédents rapports sexuels.

Une femme qui, à chaque contact sexuel ressent des douleurs peut limiter ses rapports sexuels, voire les suspendre totalement. « C’est pareil pour un homme qui a des troubles érectiles. L’abstinence permet à l’une et à l’autre de réduire le risque de rejet et d’échec. »

Toutefois, Johanne Landrin insiste sur le fait que l’acte sexuel ou la pénétration ne sont qu’un aspect de l’intimité du couple. La relation selon la psychologue,  peut vivre en harmonie et s’épanouir à travers d’autres types d’intimité comme, « l’intimité émotionnelle, l’intimité physique et l’intimité intellectuelle. »

Une méthode de prévention préconisée par les religieux

Dans les années 1990, des leaders évangéliques  de l’Ouganda ont promu l’abstinence sexuelle jusqu’au mariage comme la meilleure méthode pour se protéger contre le SIDA. À l’époque, une mauvaise presse se faisait contre le préservatif.

Du même coup, les autorités ougandaises se sont alliées à des conservateurs de l’administration américaine. En janvier 2003, le président américain Georges W. Bush a mis sur pieds   « President’s Emergency Plan for AIDS Relief » (PEPFAR), un plan pour combattre le SIDA dans le continent africain.

Après plusieurs discussions, le leader du Nouveau Monde s’est inspiré du modèle de prévention de l’Ouganda pour baser son plan essentiellement sur l’abstinence jusqu’au mariage et la fidélité dans le mariage.

20 % du budget total de ce plan était alloué à la prévention et 1/3 du budget de la prévention devait être consacrés exclusivement à la promotion de l’abstinence sexuelle.

D’ailleurs, l’une des conditions pour bénéficier du financement de PEPFAR était de faire  la promotion de l’abstinence

À l’époque, la plupart des entreprises qui bénéficiaient de ce fonds étaient des structures religieuses américaines.  D’ailleurs, l’une des conditions pour bénéficier du financement de PEPFAR était de faire  la promotion de l’abstinence.

Plusieurs personnes ont été formées dans le but de promouvoir l’abstinence sexuelle. Beaucoup de documents ont été produits autour de ce thème.

Des groupements comme le Mouvement panafricain d’accès aux soins (PATAM) ont dénoncé les campagnes d’abstinence du plan américain au profit du préservatif.

Des organisations féministes et de droits humains ont décelé dans ces genres de programmes une manière pour les conservateurs religieux de normer les pratiques sexuelles. Car selon elles, se priver de sexe ne peut être le meilleur moyen de se protéger.

En Haïti, des missions religieuses internationales, dont « World Relief » prolongent cette vision du monde et font  la promotion de l’abstinence dans les églises.

Elles regrettent d’avoir fait l’abstinence avant le mariage

Sandrine et Marianne sont deux femmes croyantes. Elles ne se connaissent pas, mais ont toutes les deux en commun d’avoir reçu une éducation conservatrice par rapport à la sexualité.

Sandrine a pris part à presque toutes les activités mondaines des jeunes, lorsqu’elle était étudiante, mais n’avait connu jusque là, aucun plaisir voluptueux. « J’ai fréquenté une faculté très libérale sur les questions de relations sexuelles. Par conséquent, je passais pour une fille vieux jeu, malade et coincée », affirme celle dont deux petits amis ont laissé à cause de sa ferme décision.

Avant même l’adolescence, sa mère lui a toujours répété que tous les hommes ne veulent qu’une seule chose, coucher avec une fille et l’abandonner ensuite. « Je ne voulais pas que les hommes abusent de moi (selon l’idée de ma mère) », confie-t-elle.

Marianne, pour sa part, est mariée pucelle à 25 ans. « La virginité a toujours été une valeur prêchée par mes parents. Les filles de la famille devraient rester pures pour l’homme qui demandera leur main », affirme-t-elle d’un air jovial.

« Je pense avoir raté l’occasion de vivre ma sexualité de manière épanouie. Je ne suis sorti qu’avec un seul homme, mon mari »

Cependant, la jeune femme avoue que ce n’est pas pour ses parents qu’elle est restée vierge pendant tout ce temps. « Je ne sortais pas. J’allais seulement à l’école et à l’église. Donc je voyais très peu de gens. En plus, maman nous interdisait, mes sœurs et moi d’avoir des amis. Bizarrement avant mon mariage, je ne me suis jamais intéressée au sexe. »

Mariée depuis 7 ans, Marianne n’est pas fière d’être restée vierge jusqu’au mariage. « Je pense avoir raté l’occasion de vivre ma sexualité de manière épanouie. Je ne suis sorti qu’avec un seul homme, mon mari qui je pense allait m’honorer pour avoir gardé ma dignité. Il ne montre aucun respect à ce propos, au contraire, il s’en moque », se lamente-t-elle.

Une vie sexuelle épanouie

Sandrine contrairement à Marianne, a une vie sexuelle et maritale épanouie. « Je suis très à l’aise vu que mon partenaire qui est mon mari m’a beaucoup aidé, se réjouit-elle. La complicité que nous avons développée au cours de la relation a été bénéfique. » Toutefois, la dame ne peut s’empêcher parfois de penser qu’elle aurait dû essayer le sexe avant pour accumuler de l’expérience.

Sandrine a dû, après son mariage, travailler beaucoup pour se défaire de la peur des hommes. « Je devais travailler pour savoir que tous les hommes ne veulent pas coucher les femmes pour partir après. »

Selon Laetitia Degraff, l’abstinence est mieux vécue lorsqu’il s’agit d’un choix librement assumé

Elle ne conseille pas à d’autres jeunes femmes d’attendre le mariage pour avoir des rapports intimes. « C’est un choix que je n’ai pas vraiment fait consciemment vu les mises en garde de ma mère. Chacun est libre d’avoir sa vie sexuelle quand il veut et comme il le veut. Je ne peux forcer personne à prendre cette même décision juste parce que je crois qu’elle a été juste. »

La contrainte pose problème

Selon Laetitia Degraff, l’abstinence est mieux vécue lorsqu’il s’agit d’un choix librement assumé. Elle soutient qu’une éducation très stricte qui diabolise la sexualité peut dans certains cas  être un frein à l’épanouissement sexuel par la suite.

« Même après le mariage, certains ont du mal à se défaire de la culpabilité ou toute autre association négative faite avec la sexualité et développent parfois des difficultés sexuelles. Ils ont du mal à voir la sexualité autrement que quelque chose de négatif et développent un blocage souvent inconscient au niveau de leur désir, de leur excitation ou de leur jouissance. »

* Certains noms ont été changés pour protéger l’identité des intervenants.

 

Commentaires

Laura Louis
Je prends plaisir à vous informer.

    Pourquoi le dossier DERMALOG est un vaste scandale ?

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