SOCIÉTÉ

Déroulé détaillé du drame à la Citadelle Laferrière

0

Des témoins racontent à AyiboPost le déroulé de la journée tragique de samedi. L’État semble être la seule entité à ne pas avoir été au courant du déferlement de jeunes au monument le plus emblématique d’Haïti. Une activité annoncée à grand renfort de publicité dans les haut-parleurs de voitures et sur internet

Read this piece in english

Lorsque le jeune artiste de 24 ans arrive à l’entrée du palais Sans-Souci, le 11 avril vers onze heures du matin, pour participer à une activité à la Citadelle Laferrière, une foule compacte s’y est déjà amassée : des bousculades éclatent, certains chutent dans des canaux, tandis que d’autres se font piétiner.

Personne n’imagine encore qu’un drame d’une tout autre ampleur surviendra quelques heures plus tard, causant la mort de 25 personnes venues visiter la Citadelle et participer à une activité non autorisée par la mairie de Milot.

Six sources, dont trois présentes sur les lieux, décrivent à AyiboPost une journée marquée par une affluence exceptionnelle, une organisation défaillante et des mouvements de foule ayant rapidement dégénéré en scènes de panique.

Chaque Jeudi saint, dès minuit, la Citadelle Laferrière connaît un pic de fréquentation. Les jours suivants attirent encore des visiteurs, mais dans des proportions nettement moindres, selon les autorités.

Cette année pourtant, l’essentiel du flux s’est déplacé vers le samedi de la semaine suivante — un jour habituellement plus calme. Cette foule massive « était imprévue », tranche le maire de Milot, Joseph Wesner, auprès d’AyiboPost.

L’édile, ainsi que le responsable de la Protection civile, Jean Henri Petit, attribuent cette présence inhabituelle à la promotion d’une activité non approuvée par la municipalité, organisée dans l’enceinte du monument historique le plus emblématique d’Haïti.

D’après la mairie, les premiers visiteurs sont arrivés vers 4 h 30 du matin.

Interrogé sur les mesures prises lorsqu’il a constaté l’ampleur de la situation, le maire — dont le cartel est en fonction depuis environ quinze jours — affirme avoir pris des « dispositions ». La communication a été interrompue après une question sur ces mesures. Depuis, le magistrat est resté injoignable au téléphone.

Joint par AyiboPost, le directeur de l’Institut de Sauvegarde du Patrimoine National (ISPAN), Patrick Delatour, explique que seul le ministère de la Communication est habilité à s’exprimer officiellement sur la question.

« Je suis en route pour la Citadelle afin de participer à l’enquête. Nous communiquerons les détails nécessaires au moment opportun », déclare le directeur, également ancien ministre de la Culture et de la Communication, à AyiboPost.

À deux heures de l’après-midi, le jeune artiste de 24 ans en provenance de l’Acul-du-Nord arrive au parking de la Citadelle avec une quarantaine de proches avant de prendre un cheval qui l’amènera sur le site perché à 900 mètres d’altitude.

Sur la route, l’ambiance s’installe : une foule nombreuse avance au rythme des bandes de rara.

Mais une fois sur place, la situation se dégrade.

Beaucoup de gens se retrouvaient déjà à l’intérieur de la Citadelle. Selon l’artiste, des personnes chargées de réguler les entrées « ont bloqué la porte ».

Lire plus : Comprendre le drame survenu à la Citadelle Laferrière

Le jeune artiste parvient à rentrer.

A l’intérieur, il voit des visiteurs commencer à escalader les murs du monument à l’aide d’une échelle défectueuse. « Les garde-corps câblés qui surmontaient les murs contenaient des câbles pourris », observe le jeune artiste.

Malgré ces conditions, la foule continue d’affluer dans la citadelle.

Lorsque la pluie s’intensifie, les surfaces deviennent glissantes et le brouillard enveloppe le site.

« Il y avait un tumulte. J’ai entendu des gens crier au secours, alors que d’autres alertent sur des personnes tombées dans les falaises », raconte-t-il.

Vers trois heures, en tentant de quitter les lieux, il se retrouve pris dans un flux contradictoire : « Des personnes sortaient de la Citadelle Laferrière, tandis que d’autres rentraient. Il semble que plus de personnes rentraient que celles qui en sortaient. »

Le déséquilibre provoque un mouvement de foule violent.

« J’ai vu des gens asthmatiques qui n’ont pas pu se servir de leur inhalateur, d’autres qui ont fait des arrêts cardiaques, se sont fracturés en tombant, ou sont morts asphyxiés », selon le témoin.

Après un désengorgement partiel de l’accès principal, le jeune parvient à s’extraire. « J’ai vu des gens morts en cours de route », témoigne-t-il à AyiboPost.

Le photographe, Marc-Henry Antoine, avait accompagné les responsables de l’école professionnelle des Gonaïves lors d’une visite à la Citadelle le même jour. Il rapporte avoir observé une foule immense et un programme animé par un DJ en arrivant sur le site dans l’après-midi.

Antoine décrit une situation anormale comparativement aux autres jours à la Citadelle : il n’y avait plus d’espace pour les voitures dans le parking.

« Nous sommes arrivés à la porte d’entrée principale de la Citadelle avec beaucoup de difficultés, tellement il y avait de monde. Nous n’avons pas pu réaliser la visite et avons quitté les lieux vers quinze heures », explique-t-il.

Il y avait une forte présence de mineurs à la Citadelle, selon Herns Pierre, PDG d’une école professionnelle à Milot. Plusieurs écoles avaient organisé ce jour-là des sorties sur le site, poursuit le responsable.

Deux témoins sur place au moment du drame, contactés par AyiboPost, évoquent l’utilisation éventuelle de gaz lacrymogènes pour disperser une bagarre dans la foule.

Harold Jean, porte-parole de la Police nationale d’Haïti pour le Nord, confirme à AyiboPost l’interpellation de sept personnes dans le cadre de l’enquête sur le drame.

Photos : Citadelle Laferrière, palais Sans-Souci… balade photo au magnifique Parc national historique

Parmi les interpellés figurent des agents de la police municipale de Milot, des officiers de sécurité de la Citadelle et un responsable de l’ISPAN chargé d’autoriser l’accès au site.

Il précise que la Police nationale n’était pas informée de la tenue d’activités sur place.

Concernant les témoignages faisant état de l’utilisation de gaz lacrymogène dans l’enceinte, le porte-parole souligne qu’il s’agit d’une hypothèse à considérer dans le cadre de l’enquête en cours. Il précise que les enquêteurs de la PNH n’ont, à ce stade, retrouvé aucune bonbonne de gaz.

Harold Jean souligne également la nécessité d’interroger les organisateurs afin de recueillir leur version des faits sur ce qui s’est passé.

Hier dimanche, un journaliste travaillant pour la radio Spéciale FM, émettant à Milot, s’est rendu à la Citadelle. Il a constaté une douzaine de cadavres jonchant le sol.

Sous une pluie battante, des familles, gagnées par la panique, tentaient de retrouver leurs proches portés disparus dans l’après-midi du drame.

D’autres, le visage livide, transportaient des corps enveloppés dans des draps ou sur des brancards.

Concernant les témoignages faisant état de l’utilisation de gaz lacrymogène dans l’enceinte, le porte-parole souligne qu’il s’agit d’une hypothèse à considérer dans le cadre de l’enquête en cours. Il précise que les enquêteurs de la PNH n’ont, à ce stade, retrouvé aucune bonbonne de gaz.

Des parents éplorés se sont rendus à l’Hôpital Sacré-Cœur de Milot pour récupérer les corps de jeunes victimes de l’incident.

À 11 heures du matin le lendemain du drame, le responsable départemental de la Protection civile, Jean Henri Petit, se trouvait encore au Cap-Haïtien, en raison d’un problème de véhicule qui l’empêchait de rejoindre ses équipes déjà déployées à Milot.

Contacté par AyiboPost, l’ancien maire de Milot, Thélémaque Henry Claude, estime « qu’il faut établir les responsabilités sans tarder ».

Selon lui, depuis 2021, l’État central a totalement délaissé la gestion du Parc national historique à la mairie, dépourvue des moyens adéquats pour assurer seule la gestion.

« Pour ce type d’événement, il devrait y avoir la présence de la Protection civile sur le site, ainsi que des brigades de sécurité », ajoute celui qui a dirigé la commune de 2016 à 2026.

L’ancien édile souligne également qu’il est d’usage de procéder par rotation pour réguler l’accès au site lorsque l’affluence est trop importante, afin d’éviter une concentration excessive de visiteurs à l’intérieur.

En temps normal, l’autorisation de mener certaines activités est délivrée par la mairie ou par l’ISPAN. Thélémaque dit ignorer si de telles autorisations ont été octroyées pour l’événement de samedi.

Un guide touristique, qui accompagnait des visiteurs étrangers sur le site quelques heures avant le drame, décrit à AyiboPost une affluence massive de jeunes et l’absence de toute autorité sur place.

L’homme, qui a requis l’anonymat, indique avoir quitté le corps des guides touristiques coiffé par le ministère du Tourisme pour créer sa propre structure il y a quelques années.

Il explique avoir pris ses distances avec l’institution publique après avoir essuyé des attaques pour avoir dénoncé de nombreuses irrégularités dans la gestion du monument.

« Lorsque je dénonçais l’absence d’ambulance, de médecins ou de dispositifs de sécurité sur un site d’une telle importance, notamment en période de forte affluence, on a préféré m’attaquer », déplore-t-il.

Selon lui, le drame survenu ce samedi aurait pu être évité si des conditions minimales de sécurité avaient été réunies.

En juin 2024, l’ISPAN avait signalé la disparition de deux couleuvrines sur le site — des pièces qui n’ont jamais été retrouvées.

Depuis cet épisode, une seule entrée permet d’accéder au bâtiment, selon Jean Henri Petit, qui estime que l’État devrait prendre en charge l’organisation de la fête de la Citadelle. « Cela devrait être une célébration nationale — c’est mon avis », dit-il.

Pascal Jolicoeur, professeur d’école et journaliste présent à la Citadelle, raconte que la porte de sortie de l’édifice était bloquée, ce qui a obligé les gens à utiliser la même porte que l’entrée pour sortir.

Les gens étaient venus de partout et les embouteillages étaient généralisés. Un épais brouillard empêchait quiconque de s’identifier.

« Des individus commençaient à tomber, n’arrivant plus à respirer. Les gens ne pouvaient pas trouver d’aide pour les réanimer parce que tout le monde essayait de fuir pour se mettre hors de danger. Il n’y avait ni ambulance, ni secouristes à la Citadelle, ni présence d’agents de la Police nationale ou d’autorités », constate le journaliste.

La mobilisation pour l’activité à la Citadelle s’est faite à travers les réseaux sociaux, dont TikTok. Le jeune TikTokeur, Dope Fresh (plus de 800 000 followers), devait être un invité surprise selon une affiche distribuée sur ses plateformes.

Pascal Jolicoeur, professeur d’école et journaliste présent à la Citadelle, raconte que la porte de sortie de l’édifice était bloquée, ce qui a obligé les gens à utiliser la même porte que l’entrée pour sortir.

La mairie dit n’avoir pas approuvé l’activité, mais la publicité pour inviter les fêtards s’est faite à grand renfort de tournées dans des voitures aux haut-parleurs puissants dans le nord. Le nouveau maire ne dit rien sur ce qu’il a fait pour empêcher le déferlement de jeunes dans l’espace.

« Depuis que j’ai participé à cette activité à la Citadelle, c’est la première fois qu’il y avait autant de gens venant avec leur radio pour y faire la fête. Ils chantaient des chansons de tous genres, du rabòday en majorité. »

Par : Fenel Pélissier, Wethzer Piercin, Jérôme Wendy NorestylWidlore Mérancourt

Couverture | Photo : Romain Phanel

► AyiboPost s’engage à diffuser des informations précises. Si vous repérez une faute ou une erreur quelconque, merci de nous en informer à l’adresse suivante : hey@ayibopost.com


Gardez contact avec AyiboPost via :

► Notre canal Telegram : cliquez ici

►Notre Channel WhatsApp : cliquez ici

►Notre Communauté WhatsApp : cliquez ici

Fenel Pélissier est avocat au Barreau de Petit-Goâve, professeur de langues vivantes et passionné de littérature.

    Comments