POLITIQUE

Une machine à « cash » au sein de l’État haïtien

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Le « cash » irrigue l’administration publique en Haïti. Il permet des transactions presque impossibles à détecter par les unités de lutte contre la corruption

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L’année dernière, le conseiller présidentiel Frinel Joseph a effectué plusieurs transactions en espèces, parfois pour des montants dépassant 100 000 gourdes, à la Villa d’Accueil. Deux sources au courant de la situation le surnomment « président cash », en raison de sa propension à mener ses transactions en espèces.

Ce n’est pas un cas isolé. Les transactions en espèces pour des montants élevés constituaient l’apanage de la grande majorité du Conseil présidentiel, que ce soit pour des affaires liées au pouvoir ou pour des dépenses privées, selon une source proche de la structure dissoute le 7 février 2026.

Les conseillers-présidents recevaient également des montants importants de l’État « en cash », une pratique anormale avant leur arrivée et à laquelle ils n’ont pas mis fin.

Un conseiller-président disposant du droit de vote révèle à AyiboPost avoir reçu 3,5 millions de gourdes (environ 27 000 dollars américains) en espèces pour son personnel. Ce montant n’inclut pas son salaire, qu’il évalue à plus d’un demi-million de gourdes par mois.

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Le conseiller affirme avoir utilisé cette somme pour nourrir 36 personnes, dont des policiers en détachement auprès de lui et une dizaine d’autres employés.

Il n’est pas clair si tous les conseillers recevaient les mêmes montants.

Malgré les appels publics répétés à plus de transparence dans la gestion des dépenses de l’État, le Conseil présidentiel n’a jamais communiqué en détail les sommes exactes reçues par chacun de ses membres, ni les mécanismes de redevabilité concernant les fonds dépensés en dehors de leurs salaires. Une opacité qui s’étend également au gouvernement actuel.

« On ne peut pas parler de transparence et de bonne gouvernance avec ces types de transactions qui ne laissent presque pas de traces », analyse auprès d’AyiboPost Marie Rosy Auguste Ducéna, responsable de programmes au Réseau national de défense des droits humains.

Selon Ducéna, « le cash permet aux corrompus de prospérer et de faire leur beurre ».

Un conseiller-président disposant du droit de vote révèle à AyiboPost avoir reçu 3,5 millions de gourdes (environ 27 000 dollars américains) en espèces pour son personnel. Ce montant n’inclut pas son salaire, qu’il évalue à plus d’un demi-million de gourdes par mois.

La plupart des conseillers-présidents, ainsi que certains ministres, ont une autre raison, plus pratique, de privilégier le cash pour certaines transactions.

L’Unité de lutte contre la corruption (ULCC) et le Bureau des affaires financières et économiques (BAFE) de la Direction centrale de la police judiciaire (DCPJ) se sont renforcés ces dernières années. Même en l’absence d’un système judiciaire pleinement effectif, les rapports de ces institutions trouvent un écho dans la presse et sont souvent utilisés par la communauté internationale pour imposer des sanctions.

« Le cash permet effectivement d’échapper au contrôle de ces institutions », confie une source proche des conseillers-présidents.

La surutilisation du cash, déjà répandue dans l’économie du pays, facilite le blanchiment d’argent et alimente la méfiance des citoyens.

En décembre 2024, des bandits ont attaqué l’Hôpital général lors d’une tentative avortée de réouverture de l’institution. Deux journalistes, ainsi qu’un policier qui se trouvait dans une rue adjacente, ont été tués sur le coup. Sept autres travailleurs de la presse ont été blessés.

L’une des victimes, Balthazar Reginald, a reçu des projectiles au poumon et aux fesses.

Il révèle avoir reçu la visite du ministre de la Justice, Patrick Pélissier, qui avait alors promis aux journalistes un soutien de l’État. Au total, Reginald déclare avoir reçu environ 400 000 gourdes « en cash ». D’autres rescapés ont aussi reçu des montants en espèces.

Reginald se dit toutefois « insatisfait » et nourrit des doutes sur l’ensemble du processus, ne sachant pas combien a effectivement été décaissé au nom des victimes.

Dans l’État, la surutilisation des transactions en cash favorise les détournements, mais toutes ne sont pas forcément illégales. AyiboPost a sollicité le ministère de la Justice et de la Sécurité publique via l’adresse Yahoo indiquée sur son site, sans réponse avant publication. Pasteur Joseph n’a pas réagi aux appels ni aux messages.

Lire aussi : Les dessous du drame de l’hôpital général

Haïti, l’un des États les plus pauvres de l’hémisphère, figure parmi les quinze pires pays dans l’Indice de perception de la corruption 2025 de l’organisation Transparency International.

Au fil des années, la corruption a facilité le vol de milliards de dollars de fonds publics, comme l’illustre le scandale, toujours non résolu, des fonds PetroCaribe.

Selon certaines études, la pauvreté n’est pas la source de la corruption. C’est, au contraire, la corruption qui nourrit et perpétue la pauvreté.

Et en Haïti, le cash se trouve au cœur du système, selon des spécialistes.

Plusieurs institutions de l’État, comme la Direction générale des impôts, l’Office d’assurance véhicules contre tiers (OAVCT) ou encore des tribunaux, reçoivent du cash des usagers du service public.

Or, les bonnes pratiques recommandent les paiements électroniques ou les dépôts bancaires afin d’éviter l’accumulation, dans ces institutions, de fonds pouvant facilement être détournés.

En 2021, l’Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE) critiquait, dans un rapport, l’existence persistante de plusieurs dizaines de comptes de l’administration publique ouverts auprès de la Banque de la République d’Haïti, une situation qui complique la planification de la gestion de la trésorerie.

Cette persistance s’explique souvent par le refus de certains services gestionnaires de perdre le contrôle de leur compte, selon l’OCDE. Ils s’opposent ainsi à la gestion centralisée des fonds publics afin de préserver une certaine opacité dans leur utilisation, en contournant les contrôles administratifs de l’autorité budgétaire, indique l’organisation.

L’OCDE préconise la mise en place d’un compte unique du Trésor comme mécanisme efficace pour planifier, gérer et suivre l’exécution budgétaire. Un tel compte permettrait de rationaliser les paiements et de réduire le coût du financement du gouvernement par la Banque centrale, tout en améliorant la transparence financière.

« On ne peut pas parler de transparence et de bonne gouvernance avec ces types de transactions qui ne laissent presque pas de traces », analyse auprès d’AyiboPost Marie Rosy Auguste, responsable de programmes au Réseau national de défense des droits humains.

Les manquements administratifs et l’usage persistant du cash permettent à des responsables d’utiliser l’argent de l’État pour effectuer des transactions sans traces.

« Je me suis battu avec des ministres qui préféraient le cash », a déclaré à AyiboPost un ancien haut cadre du ministère de l’Économie et des Finances. Il évoque l’utilisation d’espèces pour financer notamment des activités de communication dites « confidentielles » ou les multiples services de renseignement.

Ces services constituent de véritables caisses noires où l’argent reçu et dépensé au nom de l’État n’est associé à aucun système de comptabilité ou d’audit susceptible de protéger les sources et les méthodes tout en luttant contre la corruption, selon des sources au fait de leur fonctionnement.

« C’est une façon détournée de voler l’argent de l’État », affirme une source au courant des dépenses.

Par : Widlore Mérancourt

Couverture | À l’occasion de la célébration de la Fête nationale de l’Indépendance d’Haïti, le Premier ministre, accompagné du président du Conseil présidentiel de transition (CPT), son Excellence Monsieur Laurent Saint-Cyr, ainsi que des conseillers-présidents, était présent à la Villa d’Accueil, le jeudi 1er janvier 2026. Photo : Primature de la République d’Haïti.


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Widlore Mérancourt est éditeur en chef d’AyiboPost et contributeur régulier au Washington Post. Il détient une maîtrise en Management des médias de l’Université de Lille et une licence en sciences juridiques. Il a été Content Manager de LoopHaïti.

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