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735 médecins haïtiens formés à Cuba et en RD bloqués par le MSPP

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Dans le contexte actuel, le pays a besoin de ses professionnels de la santé plus que jamais

1068 professionnels de santé dont 735 médecins haïtiens formés en République Dominicaine, à Cuba et dans les facultés de médecine privés et d’État en Haïti sont dans l’impasse.

Depuis février 2020, ils devaient intégrer le système sanitaire haïtien afin d’effectuer l’année de service social exigée pour boucler leur cycle d’études. Plus de deux mois après, ces dossiers traînent dans les tiroirs du Ministère de la Santé publique et de la population (MSPP).

« Les hôpitaux sont déjà choisis, nous savons où nous devons aller travailler, mais nous n’avons reçu ni mail ni correspondance de la part des autorités », explique Jean Dens Emmanuel Desrosiers, major de la promotion des étudiants-médecins.

Ils sont au total 129 provenant de la Faculté de médecine et de pharmacie (FMP) parmi les 735 médecins qui attendent le signal du MSPP, alors qu’Haïti fait face à la pandémie du Coronavirus. « Nous avons entrepris des démarches et adressé sans succès deux correspondances aux responsables du MSPP », révèle Desrosiers.

Cette situation illustre les graves dysfonctionnements au sein du système de santé du pays. Les difficultés englobent à la fois, une administration publique lourde et inefficace, des salaires dérisoires dans le privé comme au sein des institutions étatiques, des conditions de travail en dessous des standards minimum et l’absence de structures permettant aux professionnels de se spécialiser.

Frais d’installation

Au sein du MSPP, la Direction de la formation et de perfectionnement en services de la santé (DFPSS) est le bureau chargé de l’intégration de ces professionnels dans le système. Le directeur de l’unité, docteur Evans Vladimir Larsen, explique que le blocage résulte de l’exigence faite par ces professionnels début mars pour obtenir des frais d’installation.

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Docteur Larsen explique que la question des frais d’installation dépasse son bureau qui gère uniquement les aspects techniques. « Ce problème devrait être adressé par les hauts cadres du MSPP », explique Larsen qui précise que le choix des hôpitaux pour les médecins venant des facultés de médecine privées s’achèvera le 4 mai 2020.

Après discussions, les étudiants ont abandonné leurs revendications, rapporte Larsen. Mais, la date de déploiement de ces professionnels dans les centres hospitaliers reste floue, selon Sandro Alexis, médecin et représentant des étudiants venant des facultés privées du pays.

Exode des médecins haïtiens

Haïti est loin de la norme minimale de l’Organisation mondiale de la santé (OMS) de 25 professionnels pour 10 000 habitants. Le pays compte en moyenne 5,9 médecins ou infirmières et 6,5 professionnels de santé pour chaque 10 000 habitants, selon les données du MSPP en 2012.

Des études rapportent que 40 % des médecins formés en Haïti ont fui le pays. 13 % d’entre eux prêtent leurs services aux États-Unis d’Amérique. L’exportation massive de ces médecins, dont la plupart ont été formés à l’Université d’État d’Haïti (UEH) aux frais des contribuables, constitue une perte de valeur énorme pour le pays.

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Bien qu’elle atteigne des proportions extrêmement élevées en Haïti, l’exode des professionnels de la santé vers des pays plus performants, ou mieux aptes à répondre à leurs aspirations n’est pas une réalité spécifiquement haïtienne.

De nombreux pays en développement comme l’Inde, le Pakistan, ou le Nigéria rapportent des statistiques alarmantes.

Les cris résonnent fort

Dans le contexte de crise du nouveau Coronavirus, l’apport des médecins et infirmiers se révèle crucial. Cependant, une analyse de la situation de ces professionnels en général dans le pays fait craindre pour l’avenir de ce groupe, même après leur intégration au sein du système.

« Les médecins n’ont pas leur place en Haïti, se plaint le docteur Jean Dens Emmanuel Desrosiers. Dans l’apprentissage, il est clairement indiqué comment prodiguer les soins et accompagner les malades. Dans la réalité en revanche, les médecins font face à des obstacles insurmontables, surtout dans les hôpitaux publics ».

La situation est critique. Chaque médecin tente de la décrire selon son vécu. « À chaque grande crise ou lors des longues grèves qui secouent les hôpitaux, plusieurs médecins perdent espoir et quittent le pays peu de temps après », explique le chirurgien Allan Raphaël de l’hôpital général des Cayes (Sud).

Après avoir passé des années de leur vie à étudier, les médecins rêvent d’une vie meilleure. « Si après 11 ans d’études, rien ne bouge dans la vie d’un médecin, il ne peut pas se permettre le luxe de revendiquer à chaque fois pour les mêmes choses », poursuit docteur Raphaël.

Un système défaillant

Kenny Moïse est médecin et chercheur associé à l’équipe de recherche sur les maladies infectieuses, parasitaires et tropicales à l’Université Quisqueya.

En analysant le système de santé haïtien de manière globale, Moïse est arrivé à la conclusion que « les problèmes auxquels nous faisons face actuellement, en termes d’accès aux soins et capacité de réponse, découlent du fait que nous n’avons pas encore répondu à la grande question : Quel système, pour quelle population, avec quelles ressources ? »

Pour Moïse, les raisons de l’exode des médecins sont avant tout personnelles. Elles peuvent aller de motifs familiaux aux besoins financiers ou au renoncement à évoluer dans une situation où les conditions de travail sont souvent précaires et non sécuritaires.

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Cela dit, les médecins sont les premiers à être pointés du doigt. Aux dires du docteur Jean Dens Emmanuel Desrosiers, les médecins se trouvent au premier rang sur le banc des accusés quand la population ne peut pas trouver les services escomptés dans les centres hospitaliers du pays.

« L’accès à des outils et des techniques liées à la profession est nécessaire dans les centres hospitaliers. Ces matériels font défaut alors que nous les médecins, nous n’avons pas la responsabilité d’équiper les hôpitaux pour prodiguer les soins de santé. »

Les professionnels de santé ne peuvent plus répondre à leurs obligations quotidiennes avec ce qu’ils gagnent de leur nomination, renchérit le chirurgien Raphaël Allan. Ils se réfugient vers d’autres horizons comme les États-Unis, le Canada et les pays de l’Amérique du Sud en quête d’une vie décente.

Carence en formation spécialisée

Parmi les 735 médecins qui attendent impatiemment les réactions de l’État, beaucoup rêvent de continuer leurs études. La plupart d’entre-deux feront partie des nombreux médecins du pays qui émigrent afin d’avoir accès à une éducation spécialisée.

« Alors qu’on est 735, [seulement] une centaine de médecins est retenue annuellement dans les concours pour les spécialités organisés par la Direction de Formation et de Perfectionnement en Sciences de la Santé (DFPSS) en Haïti », se plaint docteur Alexis. Il pense que si les médecins ne s’orientent pas ailleurs pour une spécialité, ils risquent de louper leur chance d’avoir du succès dans le métier.

Le médecin chercheur Kenny Moïse rapporte qu’il n’est pas un secret pour personne que l’éducation continue des médecins en Haïti reste un défi permanent, en dépit des efforts consentis.

Selon lui, les pays en développement perdent plus de 15 milliards de dollars annuellement à cause de cette migration. L’exode des médecins peut être bénéfique d’un point de vue personnel. Mais, il se réalise au grand dam du système sanitaire sans compter le fardeau en termes de vies humaines que cela pourrait coûter le pays dans les hôpitaux en carence de médecins.

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Pour le Chirurgien Raphaël qui prêtait autrefois ses services à l’Hôpital de l’Université d’État d’Haïti (HUEH), rester en Haïti est un acte de foi ou de résignation. « De nos jours, les médecins spécialistes n’ont pas de limites. Personne ne va ignorer des opportunités ailleurs pour croupir dans la crasse et prétendre vouloir donner des soins ici », dit-il.

Appartenant à la génération de médecins formés à la FMP durant la période 2006-2013, Allan Raphaël révèle que sa promotion est quasiment réduite de moitié. Docteur Evans Vladimir Larsen du DFPSS qui traîne derrière lui 25 ans de carrière dans la profession, témoigne qu’ils sont environ 20 à rester travailler aujourd’hui en Haïti dans sa promotion 1989-1995.

« Nombreux sont mes collègues médecins aujourd’hui qui préfèrent sacrifier deux ou trois années de travail au pays en vue de trouver les moyens financiers et préparer, du coup, l’examen de United States Medical Licensing (USMLE) pour pouvoir laisser le système », rapporte docteur Jean Dens Emmanuel Desrosiers.

Difficultés salariales

La situation salariale dans les hôpitaux publics est insignifiante selon les médecins. Les réticences du MSPP à réviser les salaires peuvent être dues à un manque de budget. Dans le projet de loi 2018-2019 qui n’a pas été ratifié au Parlement haïtien, seulement 4 % sont alloués à la santé.

Selon le chirurgien Allan Raphaël, qui travaille dans le système depuis 2013, les résidents en service social reçoivent un montant de 13 500 gourdes. Les médecins généralistes, 30 000 gourdes. Les spécialistes gagnent 38 000 gourdes soit 380 dollars américains le mois.

Pourtant, les voisins d’Haïti de la Caraïbe offrent un meilleur traitement à leur personnel de santé. Besley Victor, étudiant en dernière année d’internat en médecine en République Dominicaine, fait savoir que le salaire mensuel des médecins en social peut varier entre 35 000 à 43 000 pesos dominicain soit 63 662,20 à 78 213,56 gourdes ou 700 à 860 dollars américains.

Selon Victor, les médecins généralistes touchent entre 43 000 à 50 000 pesos en République Dominicaine. Les médecins spécialistes, quant à eux, gagnent entre 51 000 à 59 000 pesos. À date, le peso dominicain vaut 1,80 gourde.

Haïti ne compte à présent que 3 354 médecins qui évoluent sur tout le territoire national. Il est clair que si ce phénomène continue à ce rythme, la rareté de ces cadres s’aggravera. Le traitement de ces 1068 professionnels de santé ne donne pas beaucoup de raisons d’espérer.

Emmanuel Moïse Yves  

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Emmanuel Moïse Yves
Journaliste à AyiboPost. Étudiant en communication sociale. Je pratique le journalisme pour le rendre utile à la communauté.

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