SOCIÉTÉ

Voilà pourquoi le 5e recensement général reste bloqué depuis des années

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Aucun projet de développement ne peut être mis en place sans les données de base sur la population

Seize ans se sont déjà écoulés depuis le dernier recensement général en Haïti. Le pays ne dispose donc pas de données récentes sur sa population qui s’accroît depuis des années. Ces informations qui mettent en lumière les caractéristiques démographiques et socio-économiques de la population permettent de mettre en place des projets de développement, avec une idée précise des manques et besoins.

Selon les Nations Unies, les pays doivent organiser un recensement au minimum chaque dix ans. Après sept ans de retard, 30 millions de dollars sont alloués au projet du cinquième recensement général. La majeure partie de ce fonds provient du Canada, de la Banque mondiale et de la Banque interaméricaine de développement.

La gestion de l’argent est confiée au Fonds des Nations-Unies pour la population (UNFPA). « Les partenaires financiers internationaux ont déjà honoré leur engagement, alors que l’État haïtien peine encore à verser sa contribution qui équivaut à 2,7 millions de dollars », regrette Daniel Milbin, directeur des enquêtes nationales (DEN) à l’Institut haïtien de statistique et d’informatique (IHSI).

« L’État haïtien nous tourne en rond depuis 2018, se plaint le cadre qui assure la directive du projet de recensement. Après quarante ans de service dans l’administration publique, je ne pense pas pouvoir m’intégrer corps et âme dans des projets sans avenir de réalisation. »

Daniel Milbin prévoit de quitter son poste le 1er octobre prochain. Il a déjà participé à la réalisation des deux derniers recensements généraux.

Le directeur de l’IHSI, Wilson Fièvre, confirme réellement qu’une partie du fonds que doit fournir l’État haïtien n’est pas encore prête. Il évoque également le départ annoncé de Daniel Milbin, un cadre important pour l’IHSI. Ses tentatives pour le convaincre de rester sont restées vaines.

Des chiffres essentiels

Les données restent très importantes pour les planifications au plus haut niveau de l’État.

« Tout projet de développement passe nécessairement par trois phases : diagnostic, mise en œuvre et une phase d’évaluation et d’apprentissage par rapport à l’expérience, commente le sociodémographe Mickens Mathieu. Par exemple, si l’État veut définir une politique d’amélioration de l’accès à l’eau potable, il doit avoir l’ensemble des données (…) ».

Lire aussi: Des soupçons de corruption paralysent l’IHSI depuis août 2019

Le dernier recensement général en Haïti remonte à 2003, soit 21 ans après celui de 1982. Haïti comptait à l’époque une population de 8 373 750 d’habitants selon les informations enregistrées. Depuis, le pays a traversé un tremblement de terre dévastateur, une épidémie de choléra et plusieurs cyclones meurtriers. À part les estimations d’organisations indépendantes et de l’IHSI, personne ne sait avec certitude combien de citoyens compte Haïti.

Le taux de foyers ayant accès à l’électricité et le degré d’analphabétisme de la population sont, entre autres, les indicateurs que peut révéler le recensement. Par exemple, les données de 2003 démontrent que la lampe à gaz est le mode d’éclairage le plus utilisé par les ménages en Haïti. Des 1 793 198 ménages recensés, 1 475 545 utilisaient au moins ce mode d’éclairage.

Pourquoi ce désintérêt des autorités?

Plusieurs hypothèses peuvent expliquer le manque d’intérêt de l’État. Il se peut que les autorités ne veuillent pas le recensement parce qu’elles craignent les chiffres sur l’accès à l’électricité en Haïti vu qu’elles ont multiplié des promesses de courant 24/24 depuis plusieurs années, analyse Mickens Mathieu.

La réalisation d’un recensement dépend grandement de la cartographie. Ce document permet de localiser l’ensemble des habitats du pays. « Ce travail est déjà mis au point. Il s’agit maintenant d’envoyer les gens sur le terrain pour le dénombrement des habitats déjà répertoriés, relever leurs aspects démographiques et collecter des informations sur chacun de ses habitats », confie le directeur de l’IHSI, Wilson Fièvre.

Le déploiement des agents sur le terrain demeure cependant complexe.

Les autorités statistiques éprouvent une certaine inquiétude pour déployer près de 20 000 enquêteurs sur le territoire. « Comment allez-vous convaincre un agent d’aller sur le terrain, de fréquenter les zones de non-droit, et de soutirer des informations dans les ménages avec la menace fulgurante de l’insécurité actuelle », se demande le directeur du projet, Daniel Milbin.

Ces facteurs, couplés à un manque de confiance évident, peuvent amener la population à réagir négativement aux opérations de collecte de données par les enquêteurs sur le terrain.

Une institution en crise

C’est en 2017 que l’IHSI a entamé le processus de réalisation du cinquième recensement général d’Haïti. Environ douze millions de dollars sont déjà dépensés pour l’acquisition des matériels. Trois mille ordinateurs, vingt mille tablettes et des serveurs sont déjà achetés, car la collecte de données se fera de manière électronique, informe le directeur Wilson Fièvre.

Après la réalisation du recensement pilote, des dates de lancement furent programmées pour 2018 et 2019. Mars 2020 est le dernier « deadline » raté, à cause de la pandémie du Coronavirus. Le directeur de l’IHSI rajoute que la conjoncture du pays n’est pas propice à la réalisation du recensement.

Aucune nouvelle date n’est encore programmée. « Il est clair que l’État s’intéresse plus aux élections que la réalisation du recensement », affirme Daniel Milbin.

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L’IHSI demeure la seule institution capable de fournir des indicateurs clés en termes de données au pays. En dehors des cadres payés par des organismes internationaux, la plupart des employés de cette structure sont mal rémunérés. « L’IHSI devient une institution en manque de ressources humaines à cause de son faible niveau salarial » fait savoir le sociodémographe Mickens Mathieu.

En sus, l’IHSI a fui ses locaux situés au bicentenaire à cause de l’insécurité qui règne en maitre au bas de la ville. « L’institution loge actuellement dans trois bâtiments différents : au local de l’OIM, à la Digicel, et à Delmas 83. L’absence de coordination règne par suite de ces ramifications au niveau du bureau », rapporte Daniel Milbin. Il dénonce aussi les conditions difficiles de travail avec un maigre budget de fonctionnement.

Si le pays est ingouvernable, c’est parce qu’on n’a pas les données pour faire des prévisions de développement pour la population continue Milbin. « Les autorités préfèrent se référer aux données des Nations-Unies et des instances étrangères au lieu de collecter les informations elles-mêmes. »

Emmanuel Moïse Yves

Une première version de ce texte affichait le Fonds des Nations unies pour le développement comme gestionnaire des fonds dédiés au 5e recensement. Il s’agit plutôt du Fonds des Nations unies pour la population. 18.9.2020 8:43

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Emmanuel Moïse Yves
Journaliste à AyiboPost. Étudiant en communication sociale. Je pratique le journalisme pour le rendre utile à la communauté.

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