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OP-ED: On veut développer Haïti, mais on ignore combien d’Haïtiens vivent en Haïti

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« Si on ne peut réussir un gâteau sans mesurer et équilibrer les ingrédients, ce n’est pas un pays qu’on développera sans mesurer ni planifier sur mesure »

Le quatrième recensement général de la population haïtienne, le dernier en date, remonte à 2003. En 17 ans, le pays a connu un séisme dévastateur, une épidémie de choléra, des ouragans, l’exode rural, la poussée migratoire vers l’Amérique centrale, etc. Autant d’événements qui peuvent avoir modifié les données démographiques, sociales et économiques obtenues lors de ce recensement.

Des projections ont permis d’actualiser ces données, mais le recensement général attendu pour son utilité dans la conception de politiques publiques n’a toujours pas eu lieu. À part le taux de change, les données sur Haïti sur les indicateurs économiques en particulier ne sont ni régulières ni pointues. Comment peut-on changer ce que l’on ne connaît pas ?

Nous tentons depuis des années de mener la barque de ce pays à l’aveugle, au petit bonheur. Des décisions de politiques publiques sont prises sans tenir compte d’enjeux majeurs tels que les disparités spatiales, les inégalités sociospatiales, etc.

Nous ne maîtrisons pas les changements dans les modes de vie : fécondité, maternité, caractéristiques de l’habitat ni le mode d’occupation des logements. L’évolution de la population n’est pas suivie comme il le faudrait.

Lire aussi: Des soupçons de corruption paralysent l’IHSI depuis août 2019

Les données genrées ou la désagrégation par sexe sont peu accessibles. Nous essayons d’améliorer une réalité qui nous échappe, que nous ne maîtrisons pas. Or pour mieux formuler des solutions, nous devons disposer d’informations sur l’ampleur des problèmes, d’où la nécessité de statistiques fiables.

Le manque de données pertinentes fait que nous analysons plus ce qui est accessible que ce qui est primordial, d’où le vacarme journalier autour du taux de change alors que la croissance de l’emploi, la hausse comme la baisse de la production nationale sont très importants.

En ce moment, il est impossible d’accéder aux comptes économiques sur le site de l’Institut haïtien de Statistiques et d’informatique (IHSI) qui est en construction après des années en piteux état. Pour l’instant on n’y trouve que les informations sur le 5e recensement à venir. D’un autre côté, on parle de la tenue d’élections alors qu’aux joutes électorales de 2015, le CEP ne pouvait pas « établir clairement le poids démographique de chaque district électoral », à cause de l’absence de recensement.

OP-ED: Vòlè tè se youn nan rezon ki fè envestisè refize met pye Ayiti

Les données sur la population sont de grande utilité pour de nombreux acteurs, à plusieurs niveaux. Elles sont de plus en plus faciles à collecter. Le champ des possibilités s’élargit avec l’apport de la technologie, mais c’est sans compter sur un pays qui accepte que l’IHSI puisse passer des mois en grève au lieu de répondre aux revendications des cadres de cette institution majeure. Si on ne peut réussir un gâteau sans mesurer et équilibrer les ingrédients, ce n’est pas un pays qu’on développera sans mesurer ni planifier sur mesure. C’est justement la bonne recette pour un fiasco.

Pour progresser, nous devons être plus rationnels et méthodiques, formuler des politiques basées sur des faits probants et des analyses fiables. Il nous faudra mesurer l’impact de nos initiatives pour éviter de gaspiller nos ressources.

Toutefois, les données coûtent cher et les bailleurs de fonds sans lesquels cette démarche est peu probable préfèrent les projets plus vendables, à l’impact plus direct comme les projets de construction de logements, d’écoles, etc. À titre d’exemple, 0,3 % de l’aide internationale était alloué au développement des capacités liées aux données et statistiques.

OP-ED: Sérieusement ! Qui n’est pas pauvre en Haïti ?

Le changement que nous, citoyens haïtiens, souhaitons depuis si longtemps nécessite des actions urgentes et efficaces. Pour mieux répartir les ressources du pays et les investissements, réduire la pauvreté, créer des emplois, éduquer les plus jeunes et façonner l’avenir en général nous devons savoir au moins combien d’Haïtiens nous sommes, les caractéristiques sociodémographiques, etc.

Quand tout semble pressant et important, il ne paraît ni urgent ni prioritaire d’investir 30 millions de dollars dans un recensement même si paradoxalement pour fixer les priorités, il faut d’abord mieux connaître la population et quoi de mieux qu’un recensement pour le faire.

Emmanuela Douyon

Photo couverture: Des personnes en deuil suivent une voiture transportant le cercueil de Josemano Victorieux, l’une des vingt personnes qui ont été tuées lors des manifestations en Haïti en octobre 2019. Photographie d’Andres Martinez Casares / Reuters

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Emmanuela Douyon
Emmanuela Douyon est une spécialiste en politique et projets de développement. Elle a étudié à Paris-1 Sorbonne en France et à l’université National Tsing Hua de Taïwan. Emmanuela a travaillé dans plusieurs secteurs en Haïti. Elle est fondatrice du thinktank Policité et offre des consultations stratégiques en gestion et évaluation de projets. Outre ses activités professionnelles, Emmanuela est une activiste luttant contre les inégalités et la corruption. Elle intervient souvent dans les médias pour commenter l’actualité et analyser des questions économiques.

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