SOCIÉTÉ

Voici comment s'organise le système scolaire inégalitaire haitien

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Pour chaque école, une éducation différente

Les premiers dirigeants haïtiens qui ont posé les fondements du système éducatif n’avaient pas pensé à l’éducation de la classe populaire. Selon un article de Louis Auguste Joint titré « système éducatif et inégalité sociale en Haïti », l’instruction était surtout réservée à la classe possédante ou à des citoyens faisant partie de l’État.

D’énormes disparités ont ainsi été créées. Avant 1979, la carte scolaire haïtienne regroupait les écoles du pays en deux catégories: d’une part les écoles urbaines et, d’autre part, les écoles rurales.

« Les textes réglementaires de l’éducation en Haïti notaient que les écoles urbaines étaient gérées par le Ministère de l’éducation nationale et la formation professionnelle. Celles en milieu rural étaient en majeure partie sous le contrôle du Ministère de l’agriculture, des ressources naturelles et du développement rural», informe l’enseignant-chercheur Jacques Michel Gourgues.

À l’époque, nombre d’écoles rurales étaient orientées vers des filières techniques. « Cette disparité entre école urbaine et rurale va être supprimée en 1979 avec la réforme Bernard. Celle-ci projette une éducation unifiée, contrôlée et gérée par le MENFP », fait savoir le consultant en éducation.

Mais malgré la bonne intention, la réforme Bernard n’a pas réellement abouti à la création d’une seule école dans le pays.

Plusieurs types

Miloody Vincent est responsable de communication au MENFP. Selon ses mots, les écoles publiques comprennent les lycées, les écoles nationales, les écoles nationales congréganistes et les écoles municipales ou communales. On dénombre aujourd’hui 261 lycées et 3 000 écoles nationales (niveau fondamental) dans le secteur éducatif haïtien. Ces écoles sont présentes en milieux urbain et rural et desservent le plus souvent la population des quartiers populaires.

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Certaines écoles publiques ne fonctionnent pas sous l’égide du MENFP. « Les écoles nationales congréganistes sont des écoles publiques gérées par des congrégations religieuses catholiques », fait savoir Maxime Mesilas, responsable de la direction de l’enseignement secondaire au MENFP. Ces écoles diffèrent des autres écoles nationales par les règles établies par la congrégation.

L’école nationale Saint Joseph de Pétion-Ville compte parmi les écoles publiques gérées par l’église catholique, précisément les Frères de l’instruction chrétienne (FIC). « La gestion de ces écoles par les congrégations est beaucoup plus efficace que celles administrées directement par le MENFP », confie Meloody Vincent. La discipline instaurée par les congrégations combat l’absentéisme des professeurs auquel font souvent face les écoles publiques.

Ce type de partenariat entre l’État et l’église catholique a commencé depuis la signature du concordat de Damien de 1860. « Dans les écoles nationales congréganistes, l’État assure le paiement des professeurs et la congrégation s’occupe du reste », dit Maxime Mesillas.

Des disparités

Les écoles publiques gérées par les congrégations chrétiennes sont les mieux loties. D’autres institutions comme les lycées pataugent parfois avec fonctionnement brinquebalant. L’autre pendant du problème est que certaines écoles publiques échappent totalement au contrôle du MENFP. Il s’agit des écoles municipales couramment appelées écoles communales.

Ces institutions sont gérées par l’administration municipale dans la ville où elles sont implantées. Par exemple, on en compte huit pour la commune de Port-au-Prince.

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« Nous n’avons pas de financements. Ces institutions sont gérées par la mairie à partir des taxes prélevées dans la commune », dit Kettyna Bellabe, mairesse adjointe de Port-au-Prince. Les écoles communales scolarisent les enfants des quartiers populaires et font souvent face à des situations difficiles.

« En plus des écoles nationales gérées par les congrégations religieuses, l’église catholique peut aussi instaurer des écoles privées dans le pays », explique le responsable de communication du MENFP.

La majorité des paroisses catholiques comprennent une école presbytérale gérée directement par un curé. En termes de ressources et de qualité, ces écoles sont moins performantes que les écoles privées congréganistes.

Et encore…

Aux écoles non publiques, s’ajoutent des écoles internationales, et d’autres écoles privées missionnaires ou indépendantes. Il existe en Haïti près 16 000 établissements scolaires non publics, selon les chiffres fournis par Meloody Vincent.

« Les écoles internationales comme le Lycée Alexandre Dumas sont autorisées partout dans le monde. Ces écoles assurent l’éducation des enfants des diplomates étrangers », dit l’enseignant Guy Étienne, directeur du collège Catts Pressoir.

Mais, poursuit-il, ces écoles reçoivent de nos jours beaucoup plus d’Haïtiens à cause de certains parents qui veulent permettre à leurs enfants de poursuivre leurs études à l’étranger.

Il existe en Haïti près 16 000 établissements scolaires non publics

Parmi les écoles privées, on compte aussi «les institutions instaurées par des groupes missionnaires religieux protestants», fait savoir Jacques Michel Gourgues. D’autres écoles, indépendantes ou laïques, dans cette catégorie, sont établies et dirigées par d’excellents enseignants.

Au bas de l’échelle se trouvent les écoles qualifiées de « borlettes » à cause de leur situation précaire et l’éducation au rabais qu’elles fournissent. Ces institutions privées sont créées par des individus ayant peu d’expérience dans le domaine éducatif et parfois elles ne sont pas reconnues par le MENFP.

Certaines communautés où l’absence d’institutions scolaires est criante peuvent solliciter du MENFP une école. Alors, la communauté met un terrain à la disposition du ministère, qui se charge de la construction de l’école. « Le paiement des professeurs est parfois assuré par l’État. Certaines de ces écoles se transforment au fil des ans en écoles nationales », explique Jacques Michel Gourgues, ancien consultant en éducation au MENFP. Ces écoles dites communautaires sont gérées par un comité dans la zone où elles sont implantées.

À chaque école, une éducation

Le responsable de communication du MENFP, Meloody Vincent, admet que le réseau privé de l’éducation joue un rôle important. « En quelque sorte, ces écoles rendent service à l’Etat puisque l’éducation est confiée à sa charge, selon la Constitution. Ce sont les défaillances du système éducatif haïtien depuis près de 200 ans qui ont engendré la prédominance du privé dans l’éducation», dit-il.

Cette défaillance crée une catégorie d’écoles fréquentée par les enfants démunis, les jeunes en domesticité, les surâgés ou les enfants de parents pauvres.

Lire enfin: Comment les millions du Fonds pour l’éducation ont été dépensés? Personne ne le sait.

«Étant donné que l’école n’est pas gratuite, la possibilité pour que les enfants aient la même éducation est très faible. Les parents dont les enfants bénéficient d’une éducation de qualité, sont ceux qui ont la possibilité de mettre leurs enfants dans les meilleures écoles», regrette Guy Étienne.

Le professeur Jacques Michel Gourgues parle de l’absence d’une gouvernance éducative, pour souligner le déséquilibre de l’éducation dispensée dans les écoles du pays. « Il serait mieux de parler du système scolaire haïtien au lieu d’un système éducatif puisque le MENFP ne gère que les examens d’État », dit-il.

L’école a la fonction d’assurer la socialisation et l’intégration sociale des individus dans toute société. L’enseignement scolaire contribue à la transformation d’une société lorsque celle-ci est guidée par un projet de changement social.

« Une école doit être un vecteur de développement durable de toute communauté. Pour penser le développement, l’école doit nécessairement faire des projections sur l’avenir », estime Guy Étienne. À cet effet, l’enseignant croit que l’école haïtienne passe totalement à côté de son rôle réel qui consiste à canaliser vers le développement.

Une réforme mutilée

L’année 1979 restera dans les annales du système éducatif haïtien comme une année décisive en termes de changement et d’orientation. Joseph Claude Bernard, ministre de l’éducation d’alors, a voulu réformer la pratique éducative en Haïti.

La réforme dite Bernard a instauré des écoles publiques de manière à consolider les écoles rurales et urbaines. Elle a changé les échelons primaire, secondaire et supérieur en préscolaire, fondamentale (en deux cycles) et secondaire.

Après les études classiques, dès l’âge de dix huit ans, l’individu a le choix de se diriger vers une formation technique et professionnelle ou vers un cheminement académique par le biais des universités. En plus, l’initiative voulait la reconnaissance de la langue créole dans l’enseignement.

« La réforme Bernard n’est pas appliquée dans son ensemble, regrette Jacques Michel Gourgues. Jusqu’à date, des pans de la réforme n’ont jamais été mis en place ». En conséquence, les inégalités dans l’accès à l’enseignement perdurent.

Emmanuel Moise Yves

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Emmanuel Moïse Yves
Journaliste à AyiboPost. Communicateur social. Je suis un passionnné de l'histoire, plus particulièrement celle d'Haïti. Ma plume reste à votre disposition puisque je pratique le journalisme pour le rendre utile à la communauté.

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