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Vodou : elle était à Harvard quand les « loas » d’Haïti l’ont réclamée

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La communauté haïtiano-américaine voit une résurgence des pratiquants du vodou

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Adepte du vodou et diplômée de l’Université du Massachusetts en services humains et économie, Guerline Petit vit aux États-Unis depuis 10 ans. 

Lorsqu’elle a déménagé aux États-Unis, elle a mis de côté les pratiques du vodou et a commencé une vie nouvelle. Jusqu’au jour où l’inimaginable se produit. «Je suivais un double programme à Harvard en droit et en communication visuelle. Alors que j’étais en cours, je suis entrée en transe. Quand je suis revenue à moi, j’étais entourée de professeurs et d’étudiants qui me regardaient bizarrement et avec inquiétude. »

Lorsqu’elle a déménagé aux États-Unis, elle a mis de côté les pratiques du vodou…

Au cours des dernières années, on a constaté une augmentation des adhérents haïtiano-américains à cette pratique, utilisant les plateformes de médias sociaux pour afficher fièrement leur affiliation à la religion. Ils partagent également leurs pratiques avec d’autres – dans une quête d’affirmation de leur identité dans une société multiculturelle et pour dissiper les stigmatisations entourant le vodou, qui a longtemps été diabolisé et ostracisé dans le monde et dans la société haïtienne.

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Ce phénomène n’est pas propre à la communauté haïtienne. La communauté afro-américaine a également observé un regain d’intérêt de certaines femmes noires pour la sorcellerie et l’occultisme.

Après un autre épisode, Petit s’est sentie poussée à abandonner le programme de Harvard parce qu’elle avait honte et se croyait malade. Mais avec l’aide du personnel de l’université, elle a été présentée à un psychologue haïtien et pratiquant du vodou qui a su l’aider.

Ce phénomène n’est pas propre à la communauté haïtienne.

« J’ai rencontré le professeur Jean Coulanges qui m’a appris beaucoup de choses sur le vodou. Il m’a donné de nombreux livres [et] m’a présenté la personne qui allait devenir mon initiateur au vodou », raconte Petit à AyiboPost. 

Plus tard, Petit est retournée en Haïti pour recevoir son initiation en tant que Manbo Asogwe (ou une pratiquante du Vodou formée pour devenir une prêtresse accomplie). 

Ce retour à ses racines se heurte à des notions erronées sur cette religion qui a longtemps été le centre du mysticisme pour certains et du scepticisme pour d’autres.

Pour Sabrina G. Valbrun, qui pratique depuis 4 ans, son retour a commencé en tant que chrétienne adventiste du septième jour. Elle a quitté Haïti à l’âge de 10 ans et dirige aujourd’hui une entreprise familiale avec son mari à West Palm Beach, en Floride.

Jusqu’au jour où l’inimaginable se produit.

« En tant que chrétienne, je n’ai rien appris sur mes racines, d’où je viens, dit Valbrun.  Le vodou me permet de garder les pieds sur terre. Je ressentais de l’insécurité. Il me fait réaliser que je suis le maître de mon destin, et que j’ai le pouvoir de le manifester. »

Elle a depuis quitté l’église adventiste du septième jour pour embrasser le vodou et a créé un groupe Facebook appelé Ayibobo Vodoun Sisterhood, avec un groupe d’amies, afin d’informer les autres sur le vodou.

L’omniprésence du christianisme chez les Haïtiens joue un rôle majeur dans cette affaire, où beaucoup viennent de milieux qui rejettent avec véhémence le vodou. 

Pour Natacha Descaze, technicienne de laboratoire qui a grandi à l’église et est arrivée aux États-Unis à l’âge de 13 ans, ce sont les propos d’un professeur sur la religion ancestrale à l’université qui l’ont conduite au vodou. Elle admet avoir réagi négativement à l’époque, car elle considérait le vodou comme une pratique « sale ».

L’omniprésence du christianisme chez les Haïtiens joue un rôle majeur…

Depuis sa nouvelle adhésion au vodou, Natacha dit avoir perdu plusieurs amis, et des membres de sa famille ne lui adressent plus la parole.

En tant que membres de l’église, ses parents ont toujours rejeté le vodou, le considérant comme quelque chose de mal, même si les membres de sa famille en Haïti le pratiquaient. C’est un phénomène courant chez les adeptes haïtiano-américains. 

Lorsqu’on lui demande pourquoi le vodou devient plus populaire parmi les Haïtiens de troisième et quatrième génération nés aux États-Unis, Norluck Dorange, un adepte du vodou, l’attribue à une sorte de connexion spirituelle et fait allusion au fait que le vodou transcende la religion en se reproduisant partout où se trouvent les Haïtiens.

Selon un rapport du gouvernement américain, 50 à 80 % de la population haïtienne pratique une forme de vodou mélangée à des éléments d’autres religions.

C’est un phénomène courant chez les adeptes haïtiano-américains. 

En revanche, il est plus difficile de déterminer le nombre exact d’Haïtiens pratiquant le vodou aux États-Unis. En 2001, on estimait à 1,5 million le nombre d’adeptes du vodou aux États-Unis, notamment à la Nouvelle-Orléans, à Chicago, à Philadelphie et à Brooklyn ; et en 2004, on estimait à 60 millions le nombre de personnes pratiquant le vodou autour du monde.

Les haïtiano-américains ne sont pas non plus les pionniers du vodou aux États-Unis. Le vodou a été introduit en Louisiane par des esclaves ouest-africains qui, comme les haïtiens et de nombreux autres peuples réduits en esclavage par la traite transatlantique, ont combiné leurs pratiques religieuses avec les pratiques catholiques imposées par leurs maitres. L’arrivée à la Nouvelle-Orléans des évadés haïtiens de la révolte de 1791 a cependant eu un impact majeur sur l’évolution de la religion dans le pays.

Les pratiques ancestrales n’ont jamais été les bienvenues dans le nouveau monde. 

Avant l’émancipation, les pratiques spirituelles africaines étaient considérées comme des actes de résistance et de rébellion, et faisaient l’objet d’une législation destinée à en interdire la pratique. À l’époque de l’émancipation, le gouvernement américain disposait également de lois qui réprimaient le vodou en déployant une législation générale plutôt qu’en ciblant le vodou directement.

Le vodou a été introduit en Louisiane par des esclaves ouest-africains…

Aujourd’hui, la pratique du vodou aux États-Unis n’est pas sans poser de problèmes aux adeptes haïtiano-américains. 

Le cadre des cérémonies ne sont pas les mêmes qu’en Haïti et certains des produits utilisés en Haïti ne sont pas disponibles aux États-Unis.

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Les adeptes ne peuvent pas non plus effectuer ouvertement des sacrifices d’animaux car ils risquent d’être poursuivis pour cruauté envers les animaux.

Malgré ces obstacles, les haïtiano-américains trouvent des moyens de s’approprier le vodou. 

Nathalie Baudin, originaire des Gonaïves et de Gros-Mornes, est cofondatrice et membre d’Ayibobo Vodoun Sisterhood. Selon elle, il existe de nombreuses sociétés vodou aux États-Unis, notamment à Miami et à Orlando, appelées Asogwe. Contrairement à Bizango ou Chanpwèl, qui sont des sociétés secrètes mystiques, ce sont des structures vodou bien organisées, dit-elle.

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Bien que les controverses autour du vodou continuent de surgir, les praticiens du vodou sont rarement inculpés pour fraude ou pour avoir pratiqué la médecine sans licence.

Baudin note cependant que des personnes tirent profit du rite Asogwe et de son processus d’initiation. Pour être initiés, les adeptes doivent payer le Hougan ou le Mambo entre 10 000 et 12 000 dollars.

Traduction française par Didenique Jocelyn et Sarah Jean.

Photo de couverture : Des vodouisants danse lors d’une cérémonie | © Franck Fontain/VisitHaiti

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