CULTURE

L’invasion de « bòkò » sur les médias sociaux inquiète dans le vodou

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La plupart de ces individus seraient dangereux, témoignent des pratiquants du vodou

Sacrifices permettant de gagner au loto, bains de chance, rituels d’envoûtement et de séduction… Artisto Bon Maji prodigue à ses 84 000 abonnés sur Facebook les bonnes recettes attribuées au vodou. Tiktok voit également un déluge de devins-guérisseurs très populaires comme Ouganlatibonit ou Misterpop33.

La plupart de ces pages offrent leurs précieux et mystérieux services contre paiement. Ce qui interpelle des pratiquants du vodou.

« Attention aux charlatans, aux désenvouteurs qui se font payer très cher pour des séances qui peuvent être dénuées de tout effet réel », conseille aux internautes Alix Compas, houngan et grand serviteur aux affaires politiques et juridiques au sein de la Konfederasyon nasyonal vodou ayisyen (KNVA).

Être hougan n’est pas un métier, crient des pratiquants. « J’ai du mal à comprendre comment certains veulent s’enrichir à partir des consultations ou des services rendus », se plaint Alix Compas qui officie également comme avocat.

Gesner Pierre, un hougan basé à Hinche, diffuse sur son compte Facebook des photos des activités de son péristyle. « Je suis contre le partage des rituels sur les réseaux sociaux, dit-il. Mais ces plateformes restent un excellent moyen permettant aux vodouisants de toucher beaucoup plus de monde. »

Pierre affirme recevoir parfois plus d’une quinzaine de consultations par jour grâce à la promotion sur les réseaux sociaux.

Dans le vodou haïtien, les esprits servis varient d’une maison à une autre et peuvent donc sembler contradictoires dans leur pratique.

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Il existe aussi une différence entre un houngan, un bòkò et un empereur. Le houngan est un guérisseur choisi par la nature, les esprits. « Dans le mot houngan, il y a houn (esprit) et gan (serviteur, guérisseur), dit Pierre. Ils sont aussi appelés hougan ginen ou ginen tout bonnement. Ces gens sont généralement sollicités pour guérir des malades et non pour faire du mal à quiconque », dit l’homme qui est également couturier.

L’empereur dirige une société secrète : champwèl ou bizango. Il se diffère du bòkò qui a choisi « d’acheter un esprit pour en détenir des pouvoirs purement maléfiques, selon le hougan Pierre.

« L’achat de ces esprits répond à des conditions que le bòkò doit honorer annuellement », explique brièvement un homme qui se fait appeler houngan Nènè, sans vouloir rentrer dans les détails. Les réseaux sociaux leur permettent d’avoir beaucoup de clients ce qui leur procure les moyens financiers afin d’honorer leur engagement envers l’esprit acheté. Certains d’entre eux doivent fournir annuellement sept bœufs à l’esprit maléfique », explique houngan Nènè.

« Attention aux charlatans, aux désenvouteurs qui se font payer très cher pour des séances qui peuvent être dénuées de tout effet réel », conseille aux internautes Alix Compas, houngan.

Clara Luce Lafond est mannequin de profession. Elle a été sacrée Miss Haïti International en 2013. Sa page Instagram n’affiche pas que ses photos de mode, elle l’utilise aussi pour démontrer sa foi dans le vodou depuis qu’elle a été initiée en 2017.

La jeune « mambo » estime que la plupart des gens qui font usage des recettes diffusées sur les réseaux sociaux sont généralement déçus.

 « Certains rituels partagés par les esprits sont propres à une personne ou à sa famille. Rien ne dit que ce même rituel produira les effets escomptés chez une autre personne », fait savoir la prêtresse du vodou qui dédie parfois ses stories Instagram au partage de connaissances sur les loas.

La logique du business initiée sur les réseaux sociaux par les devins-guérisseurs n’a pas été initiée par les vodouisants d’Haïti.

Videyo | Kijan vodou ka ede n reflechi sou dwa moun ?

Cette pratique est très présente dans le monde francophone. Des soi-disant magiciens présentés comme africains postent régulièrement sur différentes pages populaires des commentaires qui n’ont pourtant rien à voir avec les publications afin d’offrir leurs services de devins-guérisseurs, observe le spécialiste en communication Yvens Rumbold.

Tout n’est cependant pas tout noir. Les réseaux sociaux permettent à des groupes marginalisés d’exprimer librement leur voix. Le vodou est une religion marginalisée qui a subi d’importantes attaques à travers l’histoire. Il a fini par émerger en tant que religion grâce à la résistance et l’adaptation dont font montre ses pratiquants.

« Les réseaux sociaux constituent pour eux une fenêtre d’opportunités afin de présenter leur religion, leur croyance, dit Rumbold. Ils leur offrent un espace favorable pour projeter leur réalité que la société a longtemps refusé de voir ».

Par exemple, la page Facebook : « Dieuvela Étienne Le vodou autrement », répond généralement à des questions d’ordre spirituel et culturel liées au vodou haïtien. Cette page tente de démystifier des constructions idéologiques portées sur cette religion.

Vans Brutus est enseignant de Communication numérique à l’Université d’État d’Haïti. Il estime que les vodouisants trouvent une certaine tolérance sur les réseaux sociaux que la plupart des médias traditionnels sont encore loin à leur offrir. « Sur Tiktok par exemple, des gens utilisent des musiques vodou pour danser, mimer ou faire une mise en scène à partir des paroles utilisées. Le contenu est parfois bien apprécié et peut devenir un challenge sur le réseau. Autrefois, il n’y avait pas cela. »

La détestation du vodou peut bien se numériser cependant. Quand l’audience est chrétienne, « il peut y avoir des commentaires qui dénigrent la spiritualité des vodouisants, déclare Yvens Rumbold. La stigmatisation envers cette religion n’a pas encore pris fin avec les chrétiens. »

Photo de couverture : Lakou Savalouwe / Carvens Adelson – mars 2022

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Emmanuel Moïse Yves
Journaliste à AyiboPost. Communicateur social. Je suis un passionnné de l'histoire, plus particulièrement celle d'Haïti. Ma plume reste à votre disposition puisque je pratique le journalisme pour le rendre utile à la communauté.

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