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Un prêtre catholique américain accusé d’avoir agressé sexuellement un jeune garçon aux Cayes

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La victime n’avait que douze ans, à l’époque des faits

Un prêtre catholique américain est accusé d’avoir violé en 2009 un jeune homme haïtien âgé de douze ans à l’époque des faits dans un orphelinat aux Cayes. Le 25 septembre prochain, le père Marc Roméo Boisvert qui vit aux États-Unis doit se présenter devant un tribunal de la juridiction des Cayes pour répondre aux questions de la justice dans le cadre de cette affaire.

Ce énième scandale éclabousse la réputation de l’église catholique à une époque où plusieurs affaires similaires sont portées au-devant de la scène en Haïti et à travers le monde. Une lettre adressée en 2013 à l’évêque Chibly Langlois et publiée en ligne évoquait cette « allégation d’inconduite sexuelle » au « Pwojè Espwa » dirigé par Boisvert et qui accueillait 600 enfants et jeunes adultes.

« Arrivé comme évêque des Cayes en 2011 dans le diocèse, et n’ayant pas trouvé de dossier à ce sujet, je n’en suis informé que maintenant », explique hier 25 août à Ayibopost le cardinal qui à l’époque, était responsable de tous les prêtres de la région. « Ces genres de cas sont traités de nos jours dans notre institution avec toute la diligence, la rigueur et tout le sérieux requis afin de protéger les mineurs », rajoute le prélat qui invite la victime présumée à s’adresser « à qui de droit » pour que « justice qui lui est due soit rendue, si tel est le cas ».

Un enfant nécessiteux

La mère de Jamesley Valéry est encore vivante quand sa famille pauvre, issue de Saint-Jean, une section communale de Camp-Perrin, le confie au projet Espwa. « Le père Marc m’appréciait beaucoup, il parlait souvent avec moi, explique Valéry. J’allais manger régulièrement chez lui, et je ne consommais pas la même nourriture que les autres enfants. »

Les journées de Valéry se passaient principalement aux côtés du prêtre qui a aujourd’hui pris sa retraite en Floride. « Il a commencé à faire des gestes que je ne comprenais pas. Il me touchait les tétons, partage Valéry. Puis, il m’a dit ce qu’il voulait. Si toutefois, j’accepte d’être avec lui, il m’a dit qu’il n’aurait aucun problème à me faire quitter le pays. Et il m’a offert de l’argent. »

Valéry dit avoir refusé ces avances.

Le prêtre n’aurait pas accepté la résistance de l’enfant. « Cela s’est passé en deux fois, se souvient Valéry. La première fois, c’était chez lui. Il m’a poussé sur son lit, a descendu mon pantalon et il m’a violé ». La deuxième fois, Valéry avait dormi chez le père Boisvert. Après l’acte, le prêtre l’a réveillé vers les cinq heures du matin pour qu’il rejoigne l’espace du projet Espwa réservé aux enfants. Et c’est à ce moment-là que le médecin Will Giordano-Perez l’a surpris, sortant de la résidence de Boisvert.

Une réunion intimidante

Will Giordano-Perez travaillait à Espwa depuis 2008 à l’époque des évènements.

« Je terminais ma course du matin, écrit-il dans une interview en anglais accordée à Ayibopost. Alors que je retournais à la maison des invités et en passant devant la demeure de père Marc, j’ai vu Jamesley qui quittait la maison du prêtre. C’était tôt le matin et je me souviens avoir pensé qu’il était étrange que Jamesley soit là et pas dans la maison assignée aux autres enfants. Je lui ai demandé ce qu’il faisait là-bas et il m’a dit qu’il y avait passé la nuit. J’ai demandé où il dormait, car je connaissais la maison et ne me rappelais pas qu’il y avait une chambre d’amis. Jamesley m’a dit qu’il a dormi dans le même lit que père Marc. »

Lire aussi: Leur fille a été violée dans un orphelinat non accrédité. L’orphelinat les attaque en justice.

Will Giordano-Perez dit avoir rapidement informé Cynthia DeSoi, son supérieur hiérarchique, des révélations de Jamesley Valéry. La responsable des volontaires aurait par la suite demandé au prêtre de ne pas laisser les jeunes garçons dormir dans son lit. « [DeSoi] m’a informé que ces préoccupations avaient été soulevées à plusieurs reprises, y compris au sein du conseil d’administration après que des plaintes similaires aient été faites dans le passé », rapporte Giordano-Perez.

Deux jours après, le médecin est invité à une réunion à la résidence de père Marc Roméo Boisvert, en présence de trois employés, incluant le directeur de l’orphelinat. Sous un interrogatoire intimidant, « le directeur de l’orphelinat a fait pression sur Jamesley pour qu’il déclare avoir plutôt “rêvé“ de dormir dans le lit de Marc ». Pressuré, Jamesley emploiera le mot demandé. Et depuis ce jour, plus personne ne l’a vu dans l’orphelinat.

De gauche à droite: Père Marc Roméo Boisvert, un jeune de la paroisse et Will Giordano-Perez

La démission anticipée

« Après le départ de Jamesely, je ne me sentais pas à l’aise de rester à Pwojè Espwa », déclare Will Giordano-Perez. « J’ai pris la décision de mettre fin à mon engagement d’un an là-bas deux mois plus tôt », rajoute le médecin qui précise que « père Marc » lui a personnellement expliqué avant son départ qu’il n’a pas dormi dans le même lit que Jamesley Valéry.

Onze ans après les faits, Jamesley Valéry se remémore cette réunion éprouvante. Il raconte qu’il ne se sentait plus à l’aise dans l’espace de l’orphelinat parce qu’il craignait les moqueries des autres enfants au cas où ils apprenaient ce qui s’était passé.

Aussi, le père Boisvert traitait Jamesley Valéry différemment depuis l’incident. L’enfant voulait quitter le pays. Une fois, il a demandé des comptes au père Boisvert sur ce qu’il lui avait promis s’il acceptait d’avoir des rapports sexuels avec lui. Mais, « [l’homme de Dieu] ne m’a pas donné de réponse tout simplement. Il m’a méprisé, puis est monté dans sa voiture. Il a monté sa vitre et il est parti ».

Deux enquêtes internes

À sa naissance en 1998, le projet Espwa ressemblait aux multitudes œuvres charitables menées par des citoyens étrangers en Haïti. « On a loué une petite maison et on l’a rempli avec des garçons trouvés dans les rues », écrit père Marc Roméo Boisvert sur son profil Blogger.

Rapidement, le projet financé et administré principalement par l’ONG Free The Kids prendra de l’ampleur. En 2009, plusieurs bâtiments étaient déjà construits, y compris des fermes, des écoles, une clinique, une chapelle, et même des jardins potagers.

Lire également: La vie sexuelle secrète des prêtres catholiques haïtiens

Une première enquête commanditée par Free the Kids tentera en vain d’éclaircir l’affaire « Marc Roméo Boisvert » en 2013. Les investigateurs venus des États-Unis ont plié bagage sans avoir pu recueillir les témoignages du garçon qui avait disparu.

Après l’échec de cette première tentative, Free of the Kids USA engage les services d’Edward R. Kirby & Associates qui produit un rapport le 22 janvier 2015. Dans ce document dont Ayibopost a obtenu une copie, père Marc Roméo Boisvert nie les allégations faisant croire que « Jamesley, ou tout autre jeune a dormi chez lui ou avec lui cette nuit-là ou toute autre nuit ».

Des inconsistances dans le témoignage

Pourtant, ce même rapport révèle que faute de place dans l’ancien emplacement de l’orphelinat, « les garçons dormaient dans tout l’établissement, y compris dans la chambre du père Boisvert, mais pas dans son lit ». Ces déclarations sont attribuées à Dre Cynthia DeSoi, supérieure hiérarchique du docteur Will Giordano-Perez.

Les enquêteurs ont aussi retrouvé un ancien résident ayant déclaré avoir dormi dans le lit de père Boisvert. Cependant, ce résident affirme que le religieux ne l’a pas touché.

Edward R. Kirby & Associates ont par ailleurs trouvé un autre jeune homme âgé entre 21 et 22 ans qui a séjourné durant dix-huit mois dans la résidence de père Boisvert, si bien que la rumeur d’une relation homosexuelle consentante entre adultes avait circulé.

Sans les témoignages de Jamesley Valéry et du médecin Will Giordano-Perez, les enquêteurs ont conclu qu’il n’existait « aucune preuve physique ou photographique connue que le père Marc Boisvert s’est livré à des activités sexuelles avec des mineurs pendant son mandat à Pwojè Espwa ». De surcroit, il n’y avait aucune déclaration de première main d’une victime indiquant avoir été agressée sexuellement.

La victime resurgit

La situation n’est plus la même aujourd’hui. Jamesley Valéry poursuit formellement son agresseur présumé devant la justice. Il raconte avec émotion comment il s’est réfugié après sa fuite de l’orphelinat à l’Institut du Bien-Être social et de la Recherche (IBESR) sans toutefois rien dire aux techniciens de l’institution.

Après le séisme, Valéry a disparu dans la nature. Il explique avoir vécu seul, dans les rues aux Cayes. Ensuite, il a roulé sa bosse jusqu’à Port-au-Prince. « Pour le moment, je vis une vie vraiment stressante. J’ai peur pour ma vie, parce que j’ai décidé de rechercher justice », déclare Jamesley Valéry.

Mandat de comparution

Après le mandat de comparution déjà émis contre Marc Roméo Boisvert, l’avocat du jeune homme, Me Édouard Cassamajor, rapporte que le juge a demandé d’entendre Méridien Bertrand du bureau de l’IBESR dans le Sud et Jean Robert St Louis, un responsable régional de la Brigade protection des mineurs. L’avocat impute la lenteur du dossier aux différentes crises sociopolitiques qui ont frappé le pays en 2019 et le Coronavirus en 2020.

«Nous devons protéger nos enfants»

Depuis juin dernier, Free The Kids a remis le leadership du projet Espwa à Ouverture international, une ONG. Espwa qui n’est plus un orphelinat héberge provisoirement 30 enfants, jusqu’à leur prise en charge par l’IBESR. Méridien Bertrand assure que l’institution compte enlever tous les enfants à Espwa pour les replacer dans leurs familles.

Un vent nouveau souffle à Pwojè Espwa. La nouvelle stratégie de la mission consiste au « développement de l’enfant et la préservation de la famille ». Le père Boisvert accusé de pédophilie n’est plus de la partie. « Il a été séparé de l’organisation en 2018 et n’a aucune autorité ni responsabilité dans l’organisation », déclare Milou L’hérisson, le nouveau directeur général d’Espwa.

Lire enfin: «Les rapports sexuels sont violents» et autres calvaires d’une Haïtienne violée par son mari

Ayibopost a tenté en vain d’entrer en contact avec Père Marc Roméo Boisvert. Rien n’indique s’il comparaitra effectivement devant la justice haïtienne.

À son départ à la retraite, Père Boisvert avait donné son aval au changement de leadership. « Non seulement nous devons protéger nos enfants, mais il est essentiel de protéger l’institution, la structure créée pour répondre à leurs besoins, tout en étant de bons gestionnaires de nos ressources limitées », avait-il déclaré selon une note de presse de Free The Kids.

Hervia Dorsinville

Commentaires

Hervia Dorsinville
Journaliste résolument féministe, Hervia Dorsinville est étudiante en communication sociale à la Faculté des Sciences humaines. À Ayibopost, elle écrit sur les sujets de société, la culture et la technologie. Passionnée de mangas, de comics, de films et des séries science-fiction, elle travaille sur son premier livre.

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