ART & LITERATURECULTURE

«Un chant d’oiseau dans la paume», d’Adlyne Bonhomme : la  lumière, toujours et encore  

0

La ville ne s’est pas évaporée, pas plus les barricades, les blindés, pas plus Martissant, les cagoules des tueurs, les toiles de tente des déplacés (vivre-ensemble improbable). Pas plus le futur menacé

Second recueil de la poétesse haïtienne Adlyne Bonhomme (après le sensuel “L’éternité des cathédrales”), “” peut se lire comme un voluptueux voyage au pays des sens ; mains tendues, mains caressantes, signifiantes, jamais loin des ondulations de la mer caribéenne. Mais aussi comme un acte de résistance, un poing élégamment levé qui revendique le droit à la lumière, quand le triomphe des ténèbres, alentour, semblait acté. 

Photo du recueil de poèmes «Un chant d’oiseau dans la paume»  de la poétesse Adlyne Bonhomme. Source : Frédéric L’Helgoualch pour AyiboPost

Ti kòk, kolibri mòn : de la mangrove et des forêts montagnardes montent les chants joyeux, immémoriaux. 

« dans ce monde de fêlure 

je lève ma nuit à la beauté des fleurs 

à la vocation sereine de la mer » 

Tangara, wanga negès : des forêts de pins, des zones arides désertiques, résonnent les parades, mélodies exhibitionnistes, enchanteresses. 

« Mariant nos mains 

à l’intimité des saisons 

Ouvrant les murs 

à la lumière du cœur 

Les chemins sans visages 

apprendront que la vie 

est un chant d’oiseau dans la paume. » 

Paruline tigrée, mèl dyab : une armée plumée, gosiers déployés, célèbre la vie.

« Je voudrais à mes ongles 

tenir l’enfance 

ouvrir son innocence 

baptiser la terre. » 

Bannann mi fran, kanson wouj emblématique : les arias des volatiles, portées par le vent, couvrent les détonations, les cris de haine.

« Où se trouve 

ma route 

si ce n’est dans une fleur 

Je serais une terre douce 

où les négligés pourraient porter 

un sourire qui jamais 

ne s’effacerait de leurs mains » 

Lire aussi : «Ni Pays ni Exil», de Ricardo Boucher : ensemencer demain

Le temps d’un poème – guère plus, bien sûr – le temps du cantabile de la poétesse, mains plongées dans le sable humide d’une plage déserte, paupières closes, visage caressé par l’air iodé et chaud, oreille attentive aux aubades d’une faune insulaire oubliée. Tant la rage des hommes finit par tout occulter. 

« Grappes d’azur cueillies 

dans la quête de nos rêves 

sacrés 

Matins séchés 

dans le lac de nos visages 

Un soleil marche 

pieds fermés 

offrandes de sables 

à l’encens de la mer. » 

La ville ne s’est pas évaporée, pas plus les barricades, les blindés, pas plus Martissant, les cagoules des tueurs, les toiles de tente des déplacés (vivre-ensemble improbable). Pas plus le futur menacé. 

« Nos mains sur le trottoir 

Pêcheuses de sang 

N’entendent pas les cris des caniveaux 

Et ne mesurent pas la taille de la tombe. »

Mais l’artiste originaire de Petit-Goâve semble vouloir dire pouce ! paraît par instinct de survie mentale vouloir tenir à distance les incessants drames quotidiens, banquets sanglants, orgiaques, qui alimentent encore et encore « la mémoire d’un temps cuivré de douleur » (« tant d’étouffements dans la voix du silence »).

Retrouver vue et ouïe. Tournées à présent vers une nature régénérante, dépourvue de mensonges. Salvatrice. 

« J’aime partir 

Habiter la mer 

Lorsque toute chose 

Est devenue 

Pages de blessures folles. » 

Retrouver vue et ouïe. Tournées à présent vers une nature régénérante, dépourvue de mensonges. Salvatrice. 

Demeurent les pépiements des oiseaux, nichés dans la paume de celles et ceux qui refusent de baisser le bouclier des rêves, mains qui s’offrent et se lient, se reconnaissent entre elles, généreuses et curieuses quand d’autres enserrent, s’arment, assèchent et ne sont qu’allégeance à la mort. 

« On tressera l’avenir dans nos mains 

sans éclats de guerre 

On chuchotera au soleil 

À la mer 

Aux montagnes 

À toutes les persiennes de la terre 

Nos cris longtemps endormis » 

Reste la mer, qui sait se faire onguent pour la terre abîmée (l’écume se fait gomme), se cambrer érotiquement, joueuse, pour mieux se rabattre virilement. Éternelle, indomptable, elle se rit de l’orgueil des hommes.

De leur folie suicidaire. Océan écho, flots irrigués de courants colériques invisibles. De millions d’existences, à l’abri sous les vagues, aussi.

On en vient à se rêver sirènes. Remonter des abysses emplis de leur puissance.  Balayer « les ratures fissurées de la ville ». 

« Toi, où places-tu tes mains 

Dans la vie ou dans la mort 

La nuit face aux miroirs 

trouve la peau des sources

Le jour face au soleil 

devient sable de l’avenir 

Toi, où laisses-tu entrer ta main 

Dans la faim ou dans la guerre. » 

Et l’écriture. « Une nuit entre les mains du temps ». Dernier rempart. 

« La nuit glisse sur les mots 

Faite de pages blanches son nid 

Réunie avec les points 

Et fait de la phrase des lieux vivables. » 

Lire aussi : « Violon d’Adrien », dernier roman de Gary Victor

Incessant jeu avec les sonorités, les allégories et les personnifications, “Un chant d’oiseau dans la paume” est une invitation solaire (parfois âpre) à célébrer et la vie (donc l’érotisme)  et l’espoir, via le rappel des forces naturelles vernaculaires, inspirantes et apaisantes, n’en déplaise aux saccageurs mandatés. 

« Conduisez-moi 

tous joyeux 

en chantant un poème 

d’un bleu couchant 

sur la rive 

Conduisez-moi 

Sans des cris 

dans vos yeux 

Dans vos mains 

ma voix sera discrète 

comme un silence d’hiver 

Conduisez-moi 

Je suis l’enfant des sables 

Semez-moi 

sur une dentelle de mots 

lances à la mer 

Conduisez-moi 

Je partirai avec le vent de vos visages 

sans bruits 

plein de caresses 

Conduisez-moi au cœur de l’océan. »

Telle la mer qui recule, Adlyne Bonhomme semble s’éloigner de l’actualité haïtienne oppressante en narrant cette sensation animale perdue de faire entièrement corps avec une nature négligée, mais toujours bien présente. 

Puis, telle la mer qui s’avance sans embarras pour les obstacles, elle revient conquérante, par la liaison de mots issus d’univers a priori étrangers les uns aux autres, à son premier message. Humaniste. Inquiet, mais plein d’encouragements. Protéger chacun son univers  

intime. Ses rêves. Que beaucoup tentent de démolir, tirs groupés, quête de la docilité des masses apeurées oblige. 

Telle la mer qui recule, Adlyne Bonhomme semble s’éloigner de l’actualité haïtienne oppressante en narrant cette sensation animale perdue de faire entièrement corps avec une nature négligée, mais toujours bien présente

Mais apprivoise-t-on la mer ? 

Empêche-t-on jamais le chant des oiseaux de s’élever ? 

« Appelle les hommes par leurs cœurs 

et la parole sera profonde 

elle sera ouverte 

comme une odeur de jasmin 

portée au bout des doigts. » 

— “Un chant d’oiseau dans la paume, Adlyne Bonhomme, Recto Verso éditions — (Sélectionné peu après sa parution dans l’édition 2024 du Prix FETKANN ! Maryse Condé et dans celle du New York Book Festival dans la catégorie poésie)

Par :


Couverture |Photo de la poétesse Adlyne Bonhomme, avec en arrière-plan une photo de son recueil de poésie Un chant d’oiseau dans la paume. (Source : ). Collage : Florentz Charles pour AyiboPost –  01 avril 2025

 AyiboPost s’engage à diffuser des informations précises. Si vous repérez une faute ou une erreur quelconque, merci de nous en informer à l’adresse suivante : hey@ayibopost.com


Gardez contact avec AyiboPost via :

► Notre canal Telegram : cliquez ici

► Notre Channel WhatsApp : cliquez ici

► Notre Communauté WhatsApp : cliquez ici

Frédéric L’Helgoualch vit à Paris. Il écrit des critiques littéraires et a découvert la riche histoire et la foisonnante littérature d’Haïti à partir d’un livre de Makenzy Orcel, ‘Maître Minuit’. Depuis il tire le fil sans fin des œuvres haïtiennes. Il a publié un recueil de nouvelles, ‘Deci-Delà, puisque rien ne se passe comme prévu’ et un ebook érotique photos-textes, ‘Pierre Guerot & I’ avec Pierre Guerot.

Comments