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«Veilleuse du Calvaire» : Interview exclusive avec Lyonel Trouillot sur son dernier roman

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AyiboPost s’est entretenu avec lui en marge de la sortie de la «Veilleuse du Calvaire»

«Avant il y avait les oiseaux. Puis vinrent le sang, la violence, l’ennui, l’avidité des uns et la rancune des autres. Le simulacre et la décrépitude. La peur aussi », se rappelle une femme, la mystérieuse narratrice du récit la «Veilleuse du Calvaire». De la colline d’où s’élève sa voix résonne le cri de la rébellion des femmes dont le corps est la cible de toutes les offenses.

Le dernier roman de l’écrivain acclamé Lyonel Trouillot, «Veilleuse du Calvaire», est une vertigineuse descente au cœur des pires atrocités politiques, physiques, psychologiques et humaines qui ont forgé la colline du calvaire qui, selon l’auteur, est un lieu de représentation de rapports humains fondés sur la prédation, l’exploitation sauvage des humains et de la nature, des rapports de domination que l’on trouve en Haïti tout comme ailleurs.

Les récits de Lyonel Trouillot explorent les dynamiques humaines, les relations interpersonnelles et les conflits sociaux avec une grande sensibilité.

AyiboPost s’est entretenu avec l’auteur en marge de la sortie de la «Veilleuse du Calvaire», son dernier roman publié chez les Éditions Actes Sud, en France et chez les Éditions Atelier Jeudi Soir en Haïti

AyiboPost : Vous êtes très sensible à la thématique du féminin dans vos fictions. Pourquoi les femmes sont-elles si présentes dans vos œuvres ? Peut-on dire de Lyonel Trouillot qu’il est un écrivain féministe ?

Lyonel Trouillot : Il y a déjà qu’en lien avec une certaine tradition poétique (Eluard, Aragon, Philoctète…) l’être féminin, corps-esprit est le toit à partir duquel «on dit oui au monde». Il y a aussi que dans la réalité d’Haïti et du monde, en plus des dominations de race et de classe, il y a des violences, répression, domination, exclusion, exercées contre les femmes. Autant de raisons pour que les personnages féminins soient présents, témoignage de leurs souffrances et hommage à leurs révoltes.

Les récits de Lyonel Trouillot explorent les dynamiques humaines, les relations interpersonnelles et les conflits sociaux avec une grande sensibilité.

AyiboPost : Haïti est un pays montagneux. Vous parlez du calvaire, une petite colline dans les environs de Bel-Air (Port-au-Prince), où semblent concentrer tous les malheurs du pays ? Peut-on considérer cette colline comme une synthétisation d’Haïti ?

Lyonel Trouillot : Libre au lecteur, à la lectrice, de voir le lieu fictif du récit comme synthétisation, symbolisation ou représentation métaphorique de lieux réels. La colline du livre, vaguement inspirée par des collines qui existent, n’est pas pour moi la représentation de lieux, mais si métaphore elle est, représentation de rapports humains fondés sur la prédation, l’exploitation sauvage des humains et de la nature, des rapports de domination. Ce que l’on trouve en Haïti et ailleurs.

AyiboPost : La colline du calvaire incarne l’histoire de la dégradation menée par les humains, et particulièrement les hommes, par rapport aux femmes qui habitaient le lieu. Si l’on considère cette colline comme une synthétisation d’Haïti, peut-on conclure, selon votre lecture, que le malheur haïtien vient des HOMMES ?

Lyonel Trouillot : Ce serait idiot de dire que le malheur du monde (arrêtons de tout réduire à Haïti simplement parce que l’auteur est haïtien), c’est la faute aux mâles. Ce n’est pas la même chose que de dire que la domination masculine participe des malheurs du monde en lien ou en correspondance avec les dominations de caste, de race. La question de la pleine réalisation de l’individu doit, il me semble, ne pas éviter telle forme de domination. Le féminisme de droite fuit la lutte des classes. Des gens qui se disent de gauche fuient la domination masculine. Le tout serait de tout dire, comme le souhaitait Eluard.

Libre au lecteur, à la lectrice, de voir le lieu fictif du récit comme synthétisation, symbolisation ou représentation métaphorique de lieux réels.

AyiboPost : «Je sais que qui a causé la souffrance doit finir dans la souffrance». Ce passage évoque la vengeance (si c’est bien ce à quoi vous faites allusion dans cet énoncé). Reflète-t-il vos croyances personnelles, ou serait-ce simplement un élément de vos histoires que vous explorez en tant qu’écrivain ?

Lyonel Trouillot : Personnellement, j’oublie vite et n’ai pas le tempérament du Comte de Monte Christo. Mais on ne peut pas demander aux gens, aux peuples de vivre dans l’oubli de ce qu’ils ont souffert. L’établissement de l’égalité passe par la constitution d’une mémoire sensible aux injustices, les rappelant à tous. L’Occident voudrait qu’on oublie les malheurs causés au monde par la colonisation et ses conséquences encore actuelles. Mais les victimes de la colonisation ne peuvent pas oublier.

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C’est justement le passage sous silence qui ouvre la problématique de la vengeance. La souffrance du vaincu ou du captif d’hier est banalisée quand on fait passer sa réaction comme de la vengeance. On insiste ainsi sur la violence qu’il exerce en réaction à celle subie. On oublie par exemple le triste Rochambeau quand on présente Dessalines comme violent. Personne, peuple, femme, ne peut, pour se libérer, faire la paix avec son tyran. L’histoire nous condamne à des violences responsives.

AyiboPost : «Veilleuse du calvaire» publié en France, a été bien accueilli en Haïti avant même sa première vente signature sur le terrain. Quelle est votre opinion de la réception chaleureuse de cette œuvre dans le pays ?

Lyonel Trouillot : Le lectorat haïtien a son autonomie par rapport aux centres culturels dominants. J’aime dire, pour taquiner certains collègues antillais que l’enjeu pour les écrivains haïtiens reste encore de savoir qui seront les plus respectés à Port-au-Prince. Si l’on tente une sociologie de la réception, au-delà de toute vanité individuelle, je crois que nous, modestes artisans, sommes vus comme représentants de la parole haïtienne. Quand une lectrice vous dit : merci de ne pas nous trahir, ce n’est pas de votre petit livre qu’elle parle. Je précise que cela n’a pas de lien direct avec le fait de résider ici ou ailleurs.

Le lectorat haïtien a son autonomie par rapport aux centres culturels dominants. J’aime dire, pour taquiner certains collègues antillais que l’enjeu pour les écrivains haïtiens reste encore de savoir qui seront les plus respectés à Port-au-Prince.

AyiboPost : Depuis un certain temps, vos derniers manuscrits sont presque tous publiés dans des maisons d’édition étrangères et particulièrement en France chez Actes Sud. Qu’est ce qui explique une telle motivation ?

Lyonel Trouillot : Il n’y a pas là de motivation. Et l’information est fausse. Mes romans sont publiés chez Actes-Sud et aux éditions Atelier Jeudi Soir. Quant au reste, des co-éditions, des maisons faisant le lien entre des espaces caraïbes. La France aussi. Une partie de mon engagement personnel vise la création, la multiplication, le renforcement d’instances haïtiennes de production et de valorisation de la littérature haïtienne.

AyiboPost : Vos œuvres ont transcendé les frontières nationales et ont acquis une reconnaissance internationale. Quelle est votre perspective sur l’importance d’un lectorat étranger pour vos créations ?

Lyonel Trouillot : Là encore, le lecteur type que j’imagine, si j’en imagine un, reste un lecteur haïtien. Je suis, je crois, traduit, dans une douzaine de langues. Je me pose parfois la question de la réception d’un de mes romans par un lecteur ou une lectrice à Moscou ou à Barcelone. Mais, au bout du compte, l’important c’est la mise en circulation d’une petite chose, le texte, qui participe à la grande conversation entre humains de partout sur les affaires humaines. Chez moi, le fait d’être lu ici ou là n’influence rien. Le pire serait d’écrire en fonction de sa circulation ou dans l’objectif d’augmenter sa circulation. Et va-t-on jamais demander à un écrivain français ou américain que l’effet ça lui fait d’être lu à Port-au-Prince ou à Tombouctou ? La question a peut-être quelque chose de déplacé.

Je me pose parfois la question de la réception d’un de mes romans par un lecteur ou une lectrice à Moscou ou à Barcelone. Mais, au bout du compte, l’important c’est la mise en circulation d’une petite chose, le texte, qui participe à la grande conversation entre humains de partout sur les affaires humaines.

AyiboPost : Vous figurez sans doute parmi les plus grandes figures contemporaines de la littérature caribéenne et francophone. Réputé pour votre style châtié, vous avez été sélectionné en 2011 au dernier carré du Goncourt (le plus grand concours littéraire mondial du monde francophone) avec «La belle amour humaine». Avez-vous des réflexions ou des commentaires sur les raisons pour lesquelles, jusqu’à date, vous n’êtes pas encore récipiendaire de cette distinction littéraire ?

Lyonel Trouillot : C’est une question qu’il faut adresser aux décideurs. Je ne peux pas écrire des livres et dire comment ils doivent être reçus. Dans les distinctions littéraires, j’aime bien sûr, la reconnaissance de mon modeste travail, j’aime aussi, et peut-être plus le peu d’influence que la notoriété confère et qu’on peut mettre au service des autres. Dans ce sens-là, un Dany à l’Académie française, des prix à des auteurs haïtiens, des travaux universitaires sur des œuvres haïtiennes. Mais, je n’ai pas de rapport obsessionnel avec les distinctions.

Par Jimmy Larose


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Plus connu sous le nom de Jim Larose, Jimmy est auteur, juriste, professeur d’anglais et journaliste-rédacteur à AyiboPost depuis septembre 2021. Passionné de la plume, il prépare son premier ouvrage titré : « Essai sur la chute libre d’Haïti et son système éducatif »

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