SOCIÉTÉ

Et si les contes haïtiens disparaissaient ?

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Miroirs et reflets de la société haïtienne, les contes occupent une fonction sociale importante

Dans les pays nordiques, on évoque les fées, les exploits royaux, les aventures de princes et des princesses.

En Haïti, on parle des lwa, des cruches, des calebasses et lougawou, des enfants abandonnés et en maltraitance, de l’amour impossible entre une jeune femme et un esprit de l’eau.

Ces histoires qui bercent l’enfance de millions de personnes inspirent des contes qui cimentent l’imaginaire collectif et se transmettent de génération en génération.

Seulement, en Haïti, les contes traditionnels tendent à disparaître. Les parents ne les racontent plus à leurs enfants et l’éducation nationale semble s’éloigner progressivement de leur transmission. Les nouvelles technologies catalysent en partie ces changements, mais peuvent aussi bien être des alliées.

Tandis qu’ils puisent leur source dans la culture, les coutumes et mœurs d’un peuple, les contes font partie du patrimoine immatériel. Les perdre revient à se déposséder d’un riche héritage et d’une mémoire importante.

Reflets de la société

« Les contes n’ont pas tous le même objectif », raconte Cindy Pierre Louis, conteuse. « Il y a des contes philosophique ou purement imaginaire qui permettent au public de voyager. Le conte a aussi une fonction sociale parce qu’il permet aux gens de se réunir, de se voir, et d’échanger. »

En vrai, les contes sont des histoires qui se transmettent de bouche à oreille. Au fil du temps, ils sont devenus des œuvres littéraires écrites par des écrivains. Leurs structures narratives ne diffèrent pas trop de la fable ou même du roman. Mais ce qui fait leur spécificité, c’est qu’il n’y a pas de société sans mythes et légendes.

Ainsi, chaque peuple enrichit son identité avec des contes différents. « C’est peu probable qu’un Français comprenne l’histoire de Mèt minui», remarque le conteur et comédien, Chelson Ermoza, qui, avec des collègues conteurs a lancé le Festival interculturel Kont anba tonèl

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En même temps, il ne faut pas voir dans ces récits une restitution fidèle de la réalité, ou même des aspirations collectives. «Si les contes haïtiens doivent se concevoir comme un miroir ou le reflet de la société, ils doivent être vu avant tout comme une image déformante de celle-ci», fait savoir le conteur Djimy Petiote.

Les contes offrent des références littéraires et participent à l’éducation des enfants, au même titre que les fables, les œuvres poétiques et théâtrales, estime la chercheuse Roxane Paillier, dans un article sur la place des contes dans les programmes scolaires.

«Les enfants qui se délectent des histoires de ‘lougawou’ ne choisissent pas le camp du méchant parce qu’ils n’aimeront pas être à sa place, mais celui du héros», élabore Chelson Ermoza. «Avec Bouqui et Malice [par exemple], la position valorisée est celle où l’on se croit être le plus intelligent, pour tromper la vigilance de ses semblables.»

Transmission générationnelle

Les contes peuvent cependant disparaître. Leur survie dépend des communautés qui les valorisent et les racontent. Selon Djimy Petiote, la force du conte se trouve dans l’oralité. Et chaque conteur enrichit le conte par la puissance de sa parole.

La plupart des enfants haïtiens à Port-au-Prince et dans les villes de province ne connaissent pas ces histoires. Cela prouve que la « transmission générationnelle, nécessaire à la survie des contes, n’est pas assurée », estime Petiote.

Cependant, des initiatives de la sorte ne peuvent pas remplacer les grands-parents qui se réunissaient autour du feu. Elles n’offrent que des histoires racontées épisodiquement et restent difficile d’accès au plus grand nombre, même étant gratuits.

Festival interculturel Kont anba tonèl.

De plus, lorsque les plus âgés réunissaient les petits autour du feu ou sur la galerie, dans l’intimité familiale ou du bon voisinage, pour raconter des histoires après le coucher du soleil, ils n’étaient pas en train de donner un spectacle. Ce faisant, ils assuraient la transmission de la sagesse de leur vécu à travers des contes.

Avec internet et les réseaux sociaux, certains habitus et coutumes tendent à disparaître. Mais le web peut aussi être un allié en permettant la « [promotion des contes traditionnels haïtiens», selon Chelson Ermoza.

Sexisme 

Si les récits traditionnels haïtiens demeurent des éléments identitaires importants, certaines histoires méritent d’être reformées. « La représentation des personnages âgés et des petites filles est autant empreinte de stéréotypes et de clichés que les princesses Disney plongées dans un sommeil sans fin espérant un prince », analyse Johny Zéphirin.

Certains contes haïtiens comme L’oranger magique (Ti pye zoranj), apprennent aux petites filles l’obéissance et la soumission.

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Par ailleurs, il faut reconnaître que la plupart des contes haïtiens ne se terminent pas avec un : «Ils vécurent heureux et eurent beaucoup d’enfants».

D’ailleurs, les histoires d’amour dans les contes haïtiens sont loin d’être féeriques. Par exemple, le conte de Tezen met en scène un drame où une mère tue l’amoureux de sa fille, aidée par son fils et le reste de la famille. Sa fille sachant son amoureux mort laissa son chagrin l’envahir, s’assit sur une chaise pour peigner ses cheveux et pleura jusqu’à ce qu’elle rentre dans la terre.

Hervia Dorsinville

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Hervia Dorsinville
Journaliste résolument féministe, Hervia Dorsinville est étudiante en communication sociale à la Faculté des Sciences humaines. À Ayibopost, elle écrit sur les sujets de société, la culture et la technologie. Passionnée de mangas, de comics, de films et des séries science-fiction, elle travaille sur son premier livre.

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