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Le cinéma haïtien renaît sur YouTube

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La plateforme de vidéo américaine offre aux créateurs haïtiens l’opportunité de publier et de générer de l’argent avec leurs films, pas toujours de bonne qualité

Les séries haïtiennes ont la côte sur YouTube. Si le jeu d’acteur s’avère modeste, les revirements de situations abracadabrants de ces films ne laissent pas les téléspectateurs sur leur faim. Les propositions de ce genre, toujours plus nombreuses, amassent des millions de vues sur YouTube.

« Les chaines de télévision locales et les sponsors ne s’intéressent pas vraiment à production [audiovisuelle] locale », analyse Ricardo Nelson, producteur de plusieurs mini séries et de films qu’il publie désormais sur YouTube. Il compte 275 000 abonnés et pas moins de 400 vidéos uniques sur sa chaîne.

YouTube se pose donc en alternative face au manque de support de la part des chaines locales. De plus, ces producteurs haïtiens qui ont du succès génèrent de l’argent avec leurs films.

Salomon Jean Delince, qui détient Salomon Production en fait partie. Jusqu’à date sa production dénombre 152 vidéos sur sa chaine YouTube, tournés et produits en Haïti et en République Dominicaine « La quantité d’argent que je fais par épisode dépend de la réception du public. Sur chaque 1000 vues, je gagne 40 centimes de dollar. L’épisode qui m’a rapporté le plus a environ 700 000 vues […] J’ai pu donc encaisser 300 dollars américains grâce à cet épisode. » 

Lire aussi: Comment expliquer le déclin du cinéma haïtien ?

Le professionnel de cinéma Richard Senecal ne s’érige pas contre ce changement de tendance. « Lorsque ce sont les producteurs qui [publient leurs projets sur YouTube], il n’y a aucun problème à ça, cela peut être très rentable. Le problème c’est lorsqu’il y a des gens qui n’ont pas les droits qui les mettent sur ces plateformes-là. C’est une forme de piratage. » 

Si YouTube est profitable pour les producteurs de séries, il l’est aussi pour les acteurs.

Ces derniers se réjouissent de faire carrière dans le cinéma haïtien. Avec YouTube, ils ne pratiquent plus l’art pour l’art, mais se font rémunérer. « Grâce à YouTube tu ne travailles pas en vain », commente l’actrice Fedna François. « À la fin du mois un acteur peut espérer 50, 100 dollars américain alors qu’auparavant les acteurs jouaient sans recevoir une gourde. Je travaille avec plusieurs Youtubers […]. Auparavant j’étais comptable dans une banque, l’argent que je faisais en un mois dans ce travail, aujourd’hui je le fais en deux ou trois vidéos YouTube. »

L’amour fou !

Ces séries traitent presque toutes les mêmes thèmes : les relations amoureuses, les inégalités sociales… Les producteurs ont effectué ce choix pour pouvoir dépeindre la société haïtienne comme elle se présente à eux explique Ricardo Nelson. «  Les thèmes dans le film que tu produis doivent refléter ce qu’il y a dans la société, il faut montrer comment s’effectue le dénivellement social. » 

Certaines de ces séries abordent également des thèmes durs comme les ruptures familiales, les tentatives de viol et même les viols. Quand les scènes sont trop choquantes pour le public, la plateforme YouTube supprime ce genre de vidéo ou ne rémunère pas les producteurs, car le contenu a été jugé illicite.

Tournage. Capture NC

Ricardo Nelson confie : « Si la vidéo a de la violence ou de la drogue, YouTube ne nous rémunère pas. C’est le même truc pour les vidéos où l’on viole les enfants. Dans maman m’a gâché l’avenir je n’ai pas fait d’argent à cause de cela. »

Les perspectives d’avenir

Réaliser des films en Haïti n’est pas chose facile, les conditions de tournage ne sont pas idéales. « Lorsque l’on travaille en pleine rue, on trouve toujours des gens qui viennent suivre ce que l’on fait. Il faut être très vigilant pour que les gens n’apparaissent pas à l’écran » se plaint Salomon. De plus, « On a toujours des difficultés avec les acteurs. On peut leur donner rendez-vous à midi et ils arrivent vers deux heures. »

Malgré cela les réalisateurs ne se découragent pas et bâtissent des stratégies pour leur présence sur YouTube. Certains d’entre eux voient la plateforme comme un tremplin. « YouTube nous permet d’avoir beaucoup de fans pour que nous puissions nous diriger vers d’autres plateformes qui nous permettront de faire plus d’argent », révèle Ricardo Nelson.

Richard Senecal pense lui que l’industrie doit s’accorder à l’air du temps, car le support DVD n’existe pratiquement plus. « Les gens n’achètent plus les supports physiques. Ils achètent directement en ligne à partir de leurs ordinateurs. C’est obligatoirement quelque chose par lequel on va devoir passer. »

Les acteurs ont également des aspirations. Anuella Analdine Estime joue dans « Maman m’a gâché l’avenir ». Elle invite ses collègues à ne pas limiter leur talent à l’argent qu’ils font sur YouTube. « Moi en tant qu’actrice je ne vise pas Haïti seulement. La production que l’on fait elle vise Hollywood. »

Nohémie Chandler

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