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Taches sur la peau des bébés et envies des mamans, un mythe populaire en Haïti

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Cette superstition se retrouve dans plusieurs cultures à travers le monde

Lourdes Noël a eu des envies un peu bizarres durant ses grossesses. Noël a 26 ans quand elle porte son premier enfant. Vers les deux premiers mois de la grossesse, elle a voulu déguster un plat de manioc au poisson boucané.

« Mon mari a tout fait pour trouver le manioc qui, à l’époque, était très rare », se souvient la sexagenaire qui ajoute qu’elle n’a voulu ni écailler ni vider le poisson pour le cuire, ce qui lui paraissait écœurant avant de tomber enceinte.

« Bien que j’avais fini par le manger, continue Noël, ma fille est malheureusement sortie avec une tache du poisson sur la cuisse parce qu’au moment où j’éprouvais l’envie, je me suis touché la même partie du corps. »

Comme Lourdes Noël, beaucoup de femmes haïtiennes expliquent les marques de naissance de leurs enfants par le fait qu’elles n’aient pas correctement assouvi des « envies » pendant leur grossesse. Dans le même ordre d’idée, les femmes étaient conseillées de regarder de belles statues afin d’enfanter de jolis bébés dans l’antiquité grecque.

Il s’agit d’une superstition sans aucune base scientifique que l’on retrouve dans plusieurs pays, comme Israël, Brésil ou Égypte. Selon les cultures, les envies des femmes enceintes divergent, relate Rodrine Janvier, gynécologue obstétricienne.

« Au Japon par exemple, la tendance va vers le riz. Aux États-Unis, les femmes ont souvent envie de fraise. Ici en Haïti, elles peuvent dire par exemple avoir besoin d’une mangue ou d’autres aliments faisant partie de la gastronomie du pays », explique la spécialiste.

Des envies de voler

Les envies sont parfois bizarres. Quand Lourdes Noël est tombée enceinte de son deuxième enfant, elle a eu envie de siroter une bouteille de Cola Couronne. À l’époque, l’envie pourrait être facilement assouvie parce que Lourdes Noël rapporte qu’elle vendait des boissons gazeuses.

Mais l’envie était très spécifique, selon la maman. « Un jour, je suis allée faire des provisions pour ma petite boutique. J’ai acheté des bouteilles de Coca et de Couronne. Mais la Couronne qui devait passer ma soif, je n’ai pas voulu la prendre dans mes provisions. J’ai voulu l’attraper à l’insu de la vendeuse, j’ai voulu la voler », raconte la dame qui n’a finalement pas posé son action parce que son conjoint l’en avait empêché.

La science des « envies » reste bourrée d’hypothèses et de théorie. Il y a un groupe qui pense que les envies ont une portée psychologique, informe Rodrine Janvier. Les implications de cette explication ne sont pas toutes connues.

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Des envies peuvent aussi surgir parce que les femmes enceintes sont entourées de personnes, particulièrement leur mari, prêtes à obéir à toutes leurs convoitises gastronomiques. « Quand elles entendent d’autres femmes parler de leurs envies, cela pourrait les mettre dans les mêmes situations aussi », analyse Janvier.

Un ensemble de changements physiologiques liés à différents changements hormonaux surviennent chez la femme enceinte. Il y a par exemple, le placenta qui va susciter des changements hormonaux dans le corps de la femme pour pouvoir assurer le maintien de la grossesse. Ces modifications physiologiques, selon Rodrine Janvier, vont avoir un impact sur le goût et l’odorat des femmes enceintes. « C’est ce qui pourrait expliquer qu’elles ont de l’envie pour certains aliments et de l’aversion pour d’autres. »

Une femme enceinte a durant le premier trimestre de la grossesse des nausées matinales. Certains aliments peuvent l’aider à se sentir soulagée. Cette femme peut développer une certaine envie pour ces aliments.

Il existe également des situations un peu plus particulières. « Une carence en fer ou une anémie peut pousser une personne à ressentir des envies pour des éléments non comestibles, raconte Dr Rodrine Janvier. Quand la femme enceinte a envie de manger un morceau de craie, de l’argile ou de la glace, on appelle ce phénomène pica. »

Les tâches de naissance

Pour certaines femmes en Haïti, le rapport de cause à effet entre les envies et les tâches de naissance est réel.

Lourdes Noël par exemple, explique que sa fille est née avec une tache de cola Couronne sur la cuisse. « Aucune étude scientifique n’a jamais fait le lien entre les taches de naissance et les envies durant la grossesse », dit Shesly Jean-Louis, dermatologue et assistante du chef de service de dermatologie à l’Hôpital de l’Université d’État d’Haïti (HUEH).

En réalité, les tâches de naissance souvent appelées « envies » en Haïti sont une marque de couleur plus ou moins étendue qui peut apparaître sur n’importe quelle partie du corps, explique Dr Shesly Jean-Louis.

Ces tâches, connues aussi sous les appellations « angiome » ou « tache de vin », sont parfois présentes dès la naissance. Elles sont causées par une « malformation du système vasculaire ou lymphatique. Certaines apparaissent pendant la croissance ou, plus rarement, à l’âge adulte. Si ces taches disparaissent souvent avec le temps, elles peuvent aussi rester à vie ou s’étendre », affirme Jean Louis qui est présidente de la société haïtienne de dermatologie (SHD).

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Les tâches qu’on appelle « envies » sont en général de légères anomalies bénignes de la peau qui ne causent aucun risque à la vie de l’enfant, avance la spécialiste. Certaines, appelées café ou café au lait, sont sombres. Elles sont dues à une plus forte concentration de mélanine, le pigment qui donne à la peau sa couleur naturelle. Elles sont sans gravité, mais peuvent alerter sur l’existence d’une maladie génétique si elles sont trop nombreuses.

« Certaines tâches sont très pigmentées et recouvertes de poils (nævi congénital). Les formes très étendues présentent un risque élevé de dégénérer en mélanome (un type de cancer de la peau). Certains angiomes dépendamment de leurs tailles ou de leurs localisations (au visage par exemple) peuvent traduire une anomalie oculaire et cérébrale », met en garde Dr Jean-Louis qui recommande de prendre contact avec un dermatologue quand de tels cas surgissent.

Un arc en ciel

Parfois, les marques peuvent être colorées. Les taches rouges (appelées angiomes) sont liées aux petites malformations des minuscules vaisseaux sanguins qui parcourent la peau, elles s’étendent avec l’âge et parfois elles s’épaississent, dit Shesly Jean-Louis.

Selon l’experte, les fraises grossissent pendant les six premiers mois de la vie d’un bébé. Entre deux ans et sept ans, elles s’estompent puis disparaissent. Dans de rares cas, elles peuvent devenir très volumineuses et nécessiter alors une prise en charge spécialisée.

Les taches blanches sont congénitales. Présentes à la naissance ou dans les premiers jours de vie d’un enfant, elles sont causées par une dépigmentation partielle de la peau. Ces marques de naissance s’atténuent avec l’âge, mais ne disparaissent jamais.

Quant aux taches mongoliques, qui selon la dermatologue sont de couleur bleue, elles apparaissent pendant les premières semaines de la vie d’un enfant. Elles sont le plus souvent localisées en haut des fesses et disparaissent généralement vers l’âge de 3 ans. Elles sont complètement bénignes.

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L’assistante du chef de service de Dermatologie à l’HUEH mentionne aussi les nævus ou nævi pigmentaires congénitaux qui sont des lésions planes ou en relief sur la peau contenant une prolifération de mélanine. Elles peuvent être seulement des grains de beauté, mais certaines sont parfois plus étendues et recouvertes de poils.

De nombreuses cultures donnent un sens aux taches sur la peau. Certaines les considèrent comme étant le reflet de traumatismes de vies antérieures et notamment d’une mort violente.

« Chez nous, on les assimile à des envies de femmes enceintes non assouvies. Une tache blanchâtre serait liée à une envie de lait caillé, une tache rosée à une fraise, une tache noire à une envie de chocolat. Si [la marque] est noire et recouverte de poils, on l’associe à une envie de peau de porc », rapporte Shesly Jean-Louis. La spécialiste s’interroge sur les cas de femmes qui ont des enfants avec des taches rose framboise alors qu’elles n’ont jamais vu de fraises de leur vie, ou celles qui ont des enfants avec des taches blanches et qui n’ont jamais goûté au lait caillé.

Certaines mamans ont des envies, sans que leur enfant ne soit « marqué » par la suite. Pour d’autres, les taches apparaissent sans qu’il y ait eu aucune envie quelconque. « Ignorer les caprices du palais ne cause aucun dommage à la peau de l’enfant », dit la dermatologue.

Une absence de traitement

On ne peut pas prévenir les marques de naissance. La dermatologue Shesly Jean-Louis ajoute que la tâche de naissance est congénitale, c’est-à-dire qu’elle est présente à la naissance. Mais, elle n’est pas héréditaire donc les parents ne les transmettent pas. Toutefois, certaines tâches [tache le café au lait, ou les angiomes multiples] sont associées à des maladies génétiques.

Dr Jean-Louis affirme que les angiomes disparaissent généralement seuls avec l’âge. « Aucun traitement médical n’est nécessaire à moins qu’ils soient volumineux ou présentent des troubles esthétiques importants ».

La prise en charge, continue-t-elle, peut se faire médicalement pour certaines formes. Le laser ou la chirurgie vasculaire et la sclérothérapie pourront être envisagées dans d’autres circonstances. « Je fais la prise en charge médicale couramment et elle est la moins coûteuse, mais elle dépend du type d’angiome », déclare Jean-Louis.

Laura Louis

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Laura Louis
Laura Louis est journaliste à Ayibopost depuis 2018. Elle a été lauréate du Prix Jeune Journaliste en Haïti en 2019. Elle a remporté l'édition 2021 du Prix Philippe Chaffanjon. Actuellement, Laura Louis est étudiante finissante en Service social à La Faculté des Sciences Humaines de l'Université d'État d'Haïti.

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