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Et si on parlait du pseudocyesis ?

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Le pseudocyesis ou grossesse nerveuse culturellement appelée “pèdisyon”, est le fait qu’une femme se croyant enceinte, présente tous les symptômes d’une grossesse normale alors que le test de grossesse reste négatif. Des professionnels de plusieurs domaines faisant face à de tels cas font le point sur le sujet

Clara Guillaume a grandi avec l’histoire qu’elle aurait passé cinq ans dans le ventre. Son père qui devait aller séjourner aux Etats-Unis, y est resté pendant cinq ans. Au cours de cette période, sa mère qui désirait ardemment un enfant se croyait enceinte.

« Ma mère a passé cinq ans de cauchemar, dit Guillaume. Elle a développé tous les symptômes d’une femme enceinte, sauf ses règles qui continuaient à venir. Malgré cela, elle ne doutait pas de sa grossesse parce qu’une fois que les règles ont été passées, les symptômes revenaient et son ventre regrossissait. »

La mère de Guillaume a vu plusieurs gynécologues qui lui ont déclaré qu’elle n’attendait aucun enfant car ses tests de grossesse demeuraient négatifs. Elle a aussi rencontré des médecins traditionnels qui lui ont convaincu du contraire. « On disait à ma mère que quelqu’un qui lui voulait du mal m’avait lié dans son ventre », explique-t-elle.

Quand le père de Clara Guillaume fut rentré de son voyage, la menstruation de sa mère s’est arrêtée et son bébé a réellement grandi dans son ventre. « Ma mère pensait que c’est mon père qui a fait quelque chose pour qu’elle soit libérée de son fétichisme.»

Clara Guillaume a aujourd’hui 25 ans, elle est infirmière. Pendant ses études, elle s’est rendu compte que sa mère a vécu une grossesse nerveuse quand son père a été à l’extérieur du pays. « Si ma mère était réellement enceinte, pourquoi ses tests de grossesse étaient négatifs. C’est simple, une fois que mon père est rentré, ils ont eu tout simplement des relations sexuelles et j’ai été conçue. »

C’est quoi la grossesse nerveuse ?

Johanne Refusé, une psychologue clinicienne, avance que la grossesse nerveuse ou  “pseudocyesis” dans le langage scientifique est le phénomène que l’on appelle culturellement “pèdisyon”, en créole haïtien.  D’après la psychologue, la grossesse nerveuse est définie par le DSM-V comme une fausse croyance d’être enceinte qui est associée à des signes objectifs et à des symptômes rapportés de grossesse.

«Après le 12 janvier 2010, le chercheur Daniel Dérivois a mené une étude qui met l’accent sur les aspects culturels et religieux de la grossesse nerveuse en Haïti. Les manifestations physiques vont convaincre la personne qui en est atteint qu’elle attend un enfant en s’appuyant le plus souvent sur ses croyances culturelles et religieuses. Les manifestations symptomatiques dans le corps de la personne apparaissent aussi comme une forme de projection de la souffrance.»

Les manifestations du pseudocyesis

Selon la gynécologue Rodrine Janvier, la grossesse nerveuse affecte les femmes qui ont un désir ardent d’avoir un enfant et celles qui ont peur d’en avoir un. Celles-ci, explique la spécialiste, peuvent présenter tous les symptômes classiques d’une grossesse : nausée matinale, des seins qui grossissent avec parfois des sécrétions de lait, une augmentation du volume de l’abdomen, des troubles au niveau de la menstruation ou un arrêt systématique des règles et des changements hormonaux, alors que leur test de grossesse reste négatif. Sur ce point, Dr Rodrine Janvier relate que le test de grossesse peut être positif alors que la femme n’est pas enceinte. « Dans de tels cas, dit la gynecologue, la femme peut avoir des masses dans l’utérus ou dans les ovaires, un fibrome, une tumeur dans les ovaires ou bien elle peut avoir connu un avortement dans une période récente. »

Rodrine Janvier continue en disant que généralement ce sont des femmes qui sont en perimenopause (une étape qui précède la ménopause) qui présentent des grossesses nerveuses. « Elles ont des  irrégularités dans les règles et pensent qu’elles sont enceintes. » La gynécologue souligne que dans la pratique, elle a aussi rencontré des jeunes femmes de la vingtaine ou la trentaine qui ont connu ce problème.

« Dans beaucoup de cas, ce sont des femmes ayant des troubles d’infertilité qui suivent un traitement pour tomber enceinte qui présentent des grossesses nerveuses. Il peut aussi être question de femmes qui ont un nouveau partenaire et qui désire d’avoir un enfant pour lui. Surtout quand elle subit la pression de ce nouveau conjoint pour tomber enceinte », élabore Dr Janvier qui ajoute que le pseudocyesis peut toucher des femmes qui n’ont jamais eu d’enfant mais aussi celles qui en ont déjà eu.

De son côté, Dr Marie Ange Jean Fils, une psychiatre, explique que les femmes qui ont des grossesses nerveuses sont fragiles psychologiquement. Et, à la longue, elles peuvent développer d’autres problèmes mentaux ou comportementaux. « Quand la femme a le pseudocyesis, c’est parce qu’elle a tellement envie d’avoir un enfant qu’elle devient stressée. Ce stress envoie des informations au cerveau qui lui-même produit des changements biologiques et hormonaux. C’est ce qui explique chez la femme, la présence des symptômes de la grossesse alors qu’elle n’est pas enceinte. Si ce stress continue, la personne peut développer des problèmes de santé plus graves. »

Recours à la médecine traditionnelle

Selon les Drs Rodrine Janvier et Marie Ange Jean Fils, les femmes qui présentent ce genre de problème ont tendance à aller chercher de l’aide chez un médecin traditionnel. C’est une information que le naturaliste Roucelet Pierre-Paul a confirmée. Celui-ci affirme que beaucoup de femmes en Haïti consultent des médecins traditionnels pour leur fertilité. Pierre-Paul avance qu’il reçoit de nombreuses femmes qui ont des manifestations de grossesse nerveuse. Pour lui cela a un autre nom :  c’est la “pèdisyon”. « Les médecins ne peuvent voir l’enfant quand la femme  a des persécutions maléfiques. Mais nous autres, naturalistes, nous pouvons le voir. D’ailleurs, j’ai aidé beaucoup de femmes qui ont été en “pèdisyon”. L’une d’entre elles a été tellement contente qu’elle m’a choisi pour être le parrain de son enfant », dit le naturaliste d’un ton fier.

Par ailleurs, la psychiatre Marie Ange Jean Fils déclare que des patientes qui sont atteintes d’un trouble délirant peuvent croire qu’elles sont enceintes alors qu’elles ne le sont pas. « L’état délirant est quand la personne a une illusion dans sa tête, c’est-à-dire qu’elle vit dans une fausse perception de la réalité. Ce sont parfois des patients qui souffrent dun problème mental ou trouble psychotique comme la schizophrénie. Quand cette personne se croit enceinte, elle présente tous les signes d’une grossesse normale. Le hic c’est que souvent, elles n’a aucun partenaire. Ce sont les proches de la personne qui vont vous dire qu’elle n’est pas en couple, qu’elle ne sait rien de ce qu’elle raconte. »

Une prise en charge pluridisciplinaire 

L’infirmière Clara Guillaume dont la mère est passée par le pseudocyesis avoue qu’il n’est pas facile de convaincre une femme qui se croit enceinte qu’elle ne l’est pas. En milieu hospitalier où ailleurs, elle a rencontré plusieurs personnes qui ont présenté ce trouble. Il y en a certaines qui lui ont confié avoir senti le bébé dans leur ventre. « Quand une femme vient à l’hôpital avec retard des règles et d’autres symptômes notamment des nausées, vomissements et douleurs abdominales, un test de grossesse est de mise. Si le test est négatif et que la patiente croit toujours qu’elle est enceinte, on lui fait une échographie. »

Selon l’infirmière même quand l’examen échographique ne montre aucun embryon, certaines femmes restent convaincues qu’elles sont enceintes. Dans de telles circonstances, rajoute Guillaume, il est important de parler à la patiente de la grossesse nerveuse. Guillaume dit qu’elle se sert parfois de l’expérience de sa mère pour expliquer à ses patientes ce que c’est que la grossesse nerveuse. « Certaines d’entre elles ont fini par accepter qu’elles n’ont pas été enceintes, d’autres ont gardé leurs convictions.»

Elle rajoute que: « normalement, un suivi avec un psychologue est nécessaire mais beaucoup de ces femmes sont  démunies, elles n’ont pas de moyens pour faire ce suivi. »

Comme Clara Guillaume, la psychiatre Marie Ange Jean Fils pense que la prise en charge psychologique est importante pour une femme qui présente une grossesse nerveuse.

La spécialiste souligne que l’accompagnement d’un médecin et d’un psychologue à la fois peut s’avérer important. « En administrant des médicaments à la patiente, on lui fait faire aussi des thérapies. Mais il est aussi important de faire la psychoéducation des proches de la personne. Parce que même quand la famille vient voir un médecin, elle peut ne pas avoir confiance dans le travail de ce professionnel. »

Pour sa part, la psychologue clinicienne Johanne Refusé raconte que lorsqu’elle prend en charge des patientes qui ont des grossesses nerveuses, elle n’essaie pas de les persuader qu’elles ne sont pas enceintes, elle les aide plutôt à mieux comprendre ce qui les arrive afin de leur permettre de trouver des réponses à leur souffrance. « Dans la relation thérapeutique, la patiente me perçoit comme une thérapeute pouvant lui apporter de l’aide et en retour elle développe un sentiment de travail commun. Je me situe davantage dans l’approche cognitivo-comportementale dans le traitement de cette peur ou cette panique chez la patiente. Le facteur le plus important est une restructuration cognitive : des sensations corporelles éprouvées sont dédramatisées. Toutefois le traitement est généralement multimodal en invitant la patiente à agir sur plusieurs variables de l’équation comportementale.»

Quant à l’infirmière Clara Guillaume, elle pense que le personnel de la santé ne devrait pas juger les femmes qui présentent une grossesse nerveuse. « Notre rôle, dit-elle, est de les soutenir patiemment afin de leur aider à comprendre leur situation.»

Laura Louis

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Laura Louis
Laura Louis est journaliste à Ayibopost depuis 2018. Elle a été lauréate du Prix du Jeune Journaliste en Haïti en 2019. Actuellement, elle est étudiante finissante en Service social à La Faculté des Sciences Humaines de l'Université d'État d'Haïti.

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