CULTURESOCIÉTÉ

Souple! Kite Wana mache!!!!!

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J’ai longtemps cherché comment qualifier le mal haïtien.

Et ceci, jusqu’à ce que je tombe récemment sur un texte publié sur Ayibopost par mon ami Jétry Dumont, dans lequel il décrit parfaitement cette maladie chronique et aiguë dont la plupart d’entre nous souffrent: l’Haïtianite .

A sa définition clairvoyante, faisant état «d’une très faible prise de position dans les débats publics, une incapacité à s’élever contre les nombreuses injustices qui se font dans le pays… d’une classe moyenne toujours plus prompte à réagir, à manifester pour ses droits et ceux de sa clique surtout via les réseaux sociaux (WhatsApp et Facebook)»; j’ajoute pour compléter, que ceux qui sont frappés par cette maladie endémique de la classe moyenne, sont caractérisés par leur insouciance, leur inconscience, leur ignorance, leur incohérence et leur inconsistance.

Tony Mix ambassadeur de la culture pour la commune de Carrefour. Voilà le sujet de nos interminables et passionnées, parfois insensées discussions sur les réseaux sociaux depuis tantôt 5 jours. Dans un article publié en 2014, intitulé: «Shassy, Fofo, Bye Bye Nicole… symboles d’une élite intellectuelle haïtienne en decrepitude», j’avais attiré l’attention sur l’émergence soudaine et peut-être irréversible de ces artistes, qui occupent désormais, pendant de longues heures l’espace médiatique haïtien, et qui très souvent, sont en tête des affiches culturelles et musicales partout à travers le pays, et ceci, quelle que soit l’origine ou l’appartenance sociale du promoteur ou de l’organisateur. Ainsi, le «Rabòday», est joué tant au Centre-Ville, que dans les quartiers défavorisés, que dans les hauteurs de Pétionville, ou encore dans nos villes de province. Partout c’est l’hérésie. A chaque fois, cela draine des foules considérables, en grande partie composée de jeunes entre 16 et 30 ans.

Tony Mix, tout comme ses fanatiques sont des victimes de la société.

Pour défendre l’indéfendable, je pose les questions suivantes, auxquelles je vous laisse le soin de répondre :

  • Quelle est la politique du ministère haïtien de la culture et quel est le budget qui y est associé?
  • Combien de salles de cinéma sont encore fonctionnelles à travers le pays?
  • Combien de nos écoles publiques offrent à nos enfants des activités extra-scolaires comme le sport, le solfège, la danse, et le théâtre?
  • Quel est le budget alloué au fonctionnement du théâtre national?
  • Qu’est-ce qui se produit tous les weekends au bâtiment du «Triomphe» chèrement reconstruit?
  • Quels sont les investissements, l’engagement et l’implication concrète de l’état et du secteur privé haïtien dans la promotion de la culture et de l’art haïtien?
  • Combien de nos écrivains, musiciens, chanteurs, cinéastes reçoivent une subvention de l’état haïtien ou sont pris en charge par quelques mécènes du secteur privé haïtien?
  • Combien de jeunes peuvent se payer des spectacles de qualité à 50 dollars américains le billet d’entrée? Les «Ti sourit» ne sont-ils pas devenus plus accessibles?

Vous l’aurez compris, la nature a horreur du vide.

Dans une société où la démagogie et la corruption de nos hommes et femmes politiques prévalent;  dans une société où parler de culture revient exclusivement à organiser deux carnavals par année; dans une société où il n’existe aucun organisme de contrôle et de surveillance des contenus audiovisuels diffusés dans nos médias; dans une société où les activités «ti sourit» remplacent nos fêtes patronales et champêtres traditionnelles, et sont surtout financées par nos candidats à la présidence, aux législatives, aux municipales, désespérément en quête d’une popularité futile;

Pourquoi alors s’étonner et s’offusquer qu’un Tony Mix soit très populaire et élu DJ de l’année au moins trois années de suite; qu’une artiste, dont les scandales sexuels à répétition l’ont propulsé sur le devant de la scène, soit élue artiste de l’année; que des rappeurs collant toute sorte d’étiquettes irrespectueuses, grossières, obscènes et vulgaires à nos femmes haïtiennes soient devenus les ambassadeurs officiels de nos plus grandes entreprises privées?

Qu’on ne s’étonne ni ne s’offusque, quand nos enfants ne cessent de fredonner «Fe Wanna Mache, Chawa Pete, ey Dor, Poze wi G…»

Que personne ne s’étonne ni ne s’offusque quand à chaque temps mort d’un match de basketball, l’une des télévisions les plus regardées du pays, offre gratuitement une vitrine à ces «musiques populaires». Encore, me souviens-je avec peine, de ce monsieur qui avait posté des photos ridicules prises dans les toilettes de Marriott et qui fut rapidement devenu la star des réseaux sociaux, le temps d’une journée, au point de faillir obtenir une entrevue dans l’une des émissions les plus écoutées de la capitale.

Nous n’allons pas clouer au pilori Tony Mix pour avoir su exploiter avec brio et beaucoup de succès les failles de notre société. Nous n’allons pas le condamner quand nous n’avons rien fait pour l’encadrer et l’aider à utiliser encore plus efficacement ses multiples talents. Nous avons créé Tony Mix, planifié son ascension, géré et rentabilisé sa popularité.  Nous avons créé Tony Mix, tout comme nous sommes responsables des «Kokorat» qui sont dans les rues, et qui un jour, seront probablement payés pour nous assassiner. Nous avons créé Cité Soleil, Jalouzi, Gran Ravin, Gran Bwa, Koloni, Cité Lescot, Nan Savan etc. et parce que cela n’a pas suffi, nous avons ajouté Canaan à la liste.

Entre un maire fraîchement installé, récompensant maladroitement et probablement un soutien de poids lors de la campagne électorale; entre des politiciens opportunistes voulant surfer sur la vague de popularité de nos artistes; entre une société composée de passifs orgueilleux plus prompts à réagir qu’à anticiper et à agir; entre un DJ très talentueux, qui choisit de jouer des obscénités, car ça rend célèbre et fait vendre; entre des Facebookers pseudos indignés et pour la plupart en quête de plus de «Like» en relayant des pseudos pétitions; entre une jeunesse perdue, sans espoir, sans modèles et sans repères; une triste conclusion s’impose. Haïti dépérit. Il ne nous reste plus rien. Tout est à refaire. Les familles ne tiennent plus. Nos églises ne réconfortent plus. Nos écoles ne forment plus. Haïti n’est plus.

A quand la pétition pour appeler à une solution consensuelle à la grève des médecins des hôpitaux publics et réclamer un meilleur système de santé ?

A quand la pétition pour réclamer un meilleur système éducatif haïtien, lequel offrirait les mêmes opportunités à tous les élèves, et tout en leur permettant de s’ouvrir au monde et d’avoir accès massivement aux nouvelles connaissances?

A quand la pétition pour exiger du parlement le vote de lois et de budgets conséquents pouvant encadrer nos artistes, nos écrivains, nos chanteurs?

A quand la pétition pour exiger de nos dirigeants politiques et de notre secteur privé des politiques publiques efficaces et des investissements massifs, en faveur de la promotion de la culture, de l’art, tout en offrant des espaces de divertissement de qualité à nos enfants partout dans le pays?

Où étaient passées les pétitions quand un certain Sweet Micky envahissait le palais national, après avoir passé 20 ans de sa carrière musicale à montrer ses fesses et à proférer des injures gratuites sur scène?

A quand les pétitions pour exiger la reddition de compte des parlementaires qui ont fraudé aux élections avec la complicité prouvée des conseillers électoraux (dont je m’abstiendrai de citer les noms), lesquels ont réussi l’exploit inimaginable de faire voter des zombies lors des dernières élections?

Parce que nous sommes pour la plupart trop hypocrites; parce que l’ère de Tony Mix est loin de prendre fin; parce qu’effectivement beaucoup de jeunes de Carrefour et du pays s’identifient aisément à Tony Mix, parce qu’il occupe avec insistance notre quotidien; parce que nous souffrons presque tous d’Haïtianite: “Chawa fenk kare Pete”.

Nou pran nan Bòdègèt.

 

Valéry Fils-Aimé

 

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Valery Fils-Aime
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