Cette démarche intervient dans un contexte où la plupart des individus sous sanctions tentent de revenir dans le débat public
La compagnie Ealixir One a ordonné à AyiboPost, en décembre, de supprimer le nom de l’homme d’affaires Reynold Deeb d’un article publié en 2022 sur les motivations du régime de sanctions des États-Unis.
« Dans l’article en question, poursuit la compagnie spécialisée dans le blanchiment de la réputation et la suppression de contenus négatifs, M. Deeb est à peine mentionné, et sa référence n’est pas essentielle à la compréhension du texte. »
Cependant, poursuit Ealixir One, l’apparition du nom de Deeb dans ce « contexte peut avoir un impact négatif sur sa réputation ».
AyiboPost mène son travail journalistique de façon indépendante. La requête d’Ealixir One contrevient à sa charte éditoriale et a donc été ignorée.
Cette requête arrive cependant dans un contexte particulier.
La quarantaine d’individus de premier plan dans la politique ou les affaires, sanctionnés par le Canada, les États-Unis, les Nations Unies ou l’Union européenne, a majoritairement gardé le silence depuis 2022. À l’approche des élections, la plupart d’entre eux contre-attaquent avec une véhémence croissante.

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Certains ont tenté, sans succès, de faire supprimer légalement leurs noms des listes infamantes ; d’autres, comme les Deeb, paient des lobbyistes pour obtenir des faveurs des gouvernements à l’origine des sanctions. Une dernière catégorie — dans laquelle se retrouve l’ancien Premier ministre Laurent Lamothe — emprunte la voie des médias pour se défendre et menace de poursuites judiciaires les auteurs de « calomnies ».
Le gouvernement actuel — impliqué dans divers scandales de corruption — a publié en décembre, dans le journal officiel, un décret bannissant dans la pratique le journalisme d’investigation et la révélation d’informations négatives sur les personnalités publiques.
Lamothe, sanctionné par les États-Unis pour avoir présumément détourné 60 millions de dollars américains de fonds publics, a salué la publication du décret. Un texte extraordinaire dans une société démocratique, condamné par des associations locales et par la Commission interaméricaine des droits de l’homme (CIDH).
Reynold Deeb, un homme d’affaires sulfureux, a été sanctionné par le gouvernement du Canada pour financement de gangs armés, participation au blanchiment d’argent et contribution à la corruption.
Deeb et sa famille, politiquement connectés, figurent désormais parmi les groupes économiques les plus importants du pays, après avoir accumulé rapidement une richesse considérable dans l’importation au cours des dernières décennies.
La compagnie Ealixir One a ordonné à AyiboPost, en décembre, de supprimer le nom de l’homme d’affaires Reynold Deeb d’un article publié en 2022 sur les motivations du régime de sanctions des États-Unis.
Selon le rapport d’un Groupe d’experts des Nations Unies publié en 2023, Reynold Deeb a utilisé des gangs pour « faire pression sur certains douaniers du port afin que ses conteneurs ne soient ni inspectés ni interceptés, ce qui lui a permis d’éviter certains droits d’importation. »
Les Nations Unies disent aussi avoir des preuves selon lesquelles Deeb, directeur général du Groupe Deka, l’un des principaux importateurs de biens de consommation du pays, finance des membres de gangs pour protéger son entreprise et assurer le transport des marchandises qu’il importe.
Malgré les changements de gouvernement, l’Administration générale des douanes n’a pas indiqué entreprendre des démarches pour récupérer les sommes présumément non payées à l’État par Deeb.
Et malgré des allégations spécifiques, parfois chiffrées et datées, très peu des personnes sanctionnées ont été arrêtées par les autorités haïtiennes.
« Les sanctions individuelles ont certes eu un effet de “name and shame”, mais leurs implications concrètes sont restées limitées », analyse auprès d’AyiboPost Jake Johnston, du think tank Center for Economic and Policy Research (CEPR).
Les sanctions les plus sévères ont visé des chefs de groupes armés, des individus déjà largement exclus du système financier international et donc peu affectés par ces mesures.
Les Nations Unies disent aussi avoir des preuves selon lesquelles Deeb, directeur général du Groupe Deka, l’un des principaux importateurs de biens de consommation du pays, finance des membres de gangs pour protéger son entreprise et assurer le transport des marchandises qu’il importe.
Quelques personnalités ont perdu leur visa canadien ou américain. Une récente enquête d’AyiboPost suggère que l’homme d’affaires Andy Apaid, sanctionné par le Canada en 2023, a perdu au moins un contrat dans ce pays.
Pendant ce temps, poursuit le chercheur américain, « de nombreuses personnalités en vue, impliquées dans la corruption et le soutien à la violence — certaines vivant ouvertement en Floride dans des villas à plusieurs millions de dollars — demeurent intouchées ».
Deeb a introduit une action en justice pour exiger la suppression de son nom de la liste des sanctions. Le Canada a rejeté cette demande en décembre de l’année dernière. Dans ce dossier, le businessman a révélé avoir été contacté par l’ambassade du Canada en Haïti après avoir été sanctionné, afin de soutenir des démarches d’évacuation de certains citoyens de ce pays.
Le système judiciaire canadien a transféré une partie de ce dossier à AyiboPost. Nous mettons ces documents à la disposition du public. Deeb a été contacté sans succès avant la publication du présent article, à travers deux courriels publics de son entreprise.
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Les premiers usages des sanctions remontent à 1991, lorsque l’Organisation des États américains, suivie par la Communauté européenne, ont imposé un embargo après le coup d’État militaire contre le président Jean-Bertrand Aristide. Ces sanctions seront levées en octobre 1994, mentionne Ayiti Nou Vle A dans un rapport de 2023 sur le sujet.
Dans le document, ANVA a souligné la « capacité des individus sanctionnés à contourner les restrictions, et le peu d’intérêt que semble porter le gouvernement haïtien à des accusations très graves d’actes commis sur son territoire. »
Pour maximiser l’efficacité des sanctions, selon ANVA, il est « impératif d’adopter une approche proactive, transparente et collaborative. Cela nécessite l’implication de la communauté internationale, des acteurs locaux, en particulier la société civile, ainsi que la mise en place d’une task force haïtienne compétente pour faciliter le rapatriement local des sanctions. »
En réalité, les sanctions deviennent un sujet de controverse en Haïti. Si la plupart des individus mentionnés sont connus depuis des années pour leurs liens avec le crime organisé, d’autres affirment avoir été épinglés sans preuves pour leurs positions politiques.
« En raison du caractère manifestement politique de ces sanctions — comme l’a montré leur usage explicite par les États-Unis ces dernières semaines — [ces sanctions] risquent davantage de déstabiliser le pays que de s’attaquer aux causes profondes des crises actuelles », selon Johnston du CEPR.
« Les sanctions, dit le recherchiste, servent d’outil aux États-Unis et à d’autres puissances étrangères pour choisir les gagnants et les perdants [en Haïti]. Qu’on ne s’y trompe pas : elles ne remplacent en rien une véritable reddition de comptes. »
Par : Widlore Mérancourt
Téléchargez une partie du dossier Deeb communiqué à AyiboPost par les autorités canadiennes.
Federal Court between Reynold Deeb
Minister of foreign affairs and the Attorney Genaral of Canada
Federal Court between Reynold Deeb 02
Federal Court between Reynold Deeb 03
Couverture : Photo de l’homme d’affaires Reynold Deeb. Photo : Inconnue
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