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Pourquoi l’exploitation des mines en Haïti peut être un suicide collectif ?

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Vendredi dernier, Ayibopost et le collectif Justice Mine ont organisé une causerie autour du thème de l’exploitation des mines en Haïti. Lors de cet #Ayibotalk, des activistes haïtiens, salvadoriens et guatémaltèques ont partagé leur expérience et celle de leurs pays, dans la lutte contre l’exploitation des mines métalliques

Haïti possède plusieurs gisements d’or, de cuivre et d’argent dans son sous-sol. Un document du bureau des mines et de l’énergie (BME) rédigé en 1993 a cartographié les principales mines du pays, qu’elles soient métalliques comme l’or, ou non métalliques comme les carrières de sable. Certains de ces gisements ont déjà été évalués.

Par exemple, dans la commune de Limbé, dans le département du Nord, le gisement d’or et d’argent situé à Grand-Bois s’étend sur 10 hectares. Sa valeur en or est estimée à environ 200 000 onces ou 6720 kg. Des mines non métalliques ont aussi été recensées. Ce sont surtout l’argile, le calcaire et les carrières de sable.

Depuis des années, des tentatives ont été faites pour autoriser l’exploitation de ces mines. Selon Peterson Derolus, du collectif Justice Mine, plus de 52 permis d’exploration et 3 permis d’exploitation ont été accordés à des compagnies minières. Selon l’activiste, l’exploitation de ces mines causerait une grande catastrophe pour un pays aussi vulnérable qu’Haïti.

« Exploiter une mine est une activité écologicide et économicide », dit-il. L’environnement subit de gros dommages, et en réalité l’économie du pays n’en bénéficiera pas. Lorsqu’une compagnie exploite une mine en Haïti, la taxe sur ses bénéfices est de seulement 2,5 %. Normalement, 70 % des fonds représentent les investissements de la compagnie. Les 2,5 % taxés ne concernent que les 30 % restants, et c’est sur toute la durée de l’exploitation. »

Ayibotalk avec des activistes haïtiens, salvadoriens et guatémaltèques. Photo : Jetry Dumont / Ayibopost

Les mines métalliques, ennemies de l’environnement

Elson Perez est un activiste qui milite contre l’exploitation des ressources minières de son pays, le Guatemala. Pour lui, il faut se demander en quoi constitue réellement le « développement ». « Sans téléphone, sans ordinateur, nous pouvons quand même vivre, dit-il. Mais sans eau, nous ne vivons pas. Or l’eau est la première victime des activités des mines. »

« Sans téléphone, sans ordinateur, nous pouvons quand même vivre, dit-il. Mais sans eau, nous ne vivons pas. Or l’eau est la première victime des activités des mines. »

« Il y a deux sortes de mines, explique-t-il. Les mines à ciel ouvert, et les mines pour lesquelles il faut creuser un tunnel. Peu importe la méthode d’extraction, l’air et les nappes phréatiques sont contaminés. »

« Dans les mines à ciel ouvert, poursuit Elson Perez, les compagnies utilisent le cyanure, un poison, pour séparer la terre et l’or. C’est la méthode la plus performante. Mais le cyanure contamine l’eau. C’est donc un danger pour la population qui vit aux alentours. Quant aux tunnels, dès qu’on arrive à une certaine profondeur, de l’arsenic, une autre substance toxique, se libère naturellement à cause des fissures dans le sol. Il va se mélanger à l’air, et c’est une autre forme de contamination. »

Selon l’activiste, non seulement l’extraction des mines métalliques contamine l’eau, mais aussi elle en use en grandes quantités. Chaque minute, une mine utilise environ 255 gallons d’eau. En une heure donc, selon Elson Perez, la mine utilise la même quantité d’eau qu’une famille de taille normale utilise pendant 25 ans.

« Ce n’est pas tout, ajoute l’écologiste. Pour creuser les tunnels, les compagnies minières se servent de dynamites. À cause des explosions, les murs des maisons de ceux qui vivent tout près sont fissurés. Mais bien sûr les responsables de mines n’admettent pas que c’est de leur faute. »

Une partie de l’audience à l’Ayibotalk. Photo : Ayibopost / Jetry Dumont

Mines et développement ne marchent pas ensemble

« Dès qu’on parle d’extraction minière, il faut chercher à évaluer les coûts, par rapport aux bénéfices que promettent les compagnies, déclare Bernardo Belloso, activiste salvadorien. En général, c’est une activité qui force les gens à se déplacer pour aller vivre ailleurs. Les forêts sont détruites, l’agriculture est impactée. Ce sont des coûts. Les compagnies, elles, promettent du travail. Mais chez moi, au Guatemala, un projet d’extraction avait causé le déplacement de 20 000 personnes. En comparaison, il n’y avait que 1500 emplois créés. »

D’après lui, les compagnies minières cherchent toujours à donner une impression favorable, concernant leurs activités. Avant même de s’implanter, elles s’approchent des leaders communautaires, des responsables des églises, pour faire la promotion de l’extraction des ressources minières. Puis elles cherchent à acheter les terres des personnes vivant dans les endroits qu’elles souhaitent exploiter, en leur offrant le triple de la valeur de leur propriété. Si les propriétaires refusent, selon Bernardo Belloso, ils peuvent être assassinés.

Les compagnies minières cherchent toujours à donner une impression favorable, concernant leurs activités.

« Et puis, continue-t-il, les dégâts laissés sont considérables. Au Salvador, nous avons pu stopper les activités d’une mine après trois ans de fonctionnement. Les bénéfices qui devaient aller à l’État s’élevaient à un milliard de dollars. Mais une évaluation a chiffré les dégâts causés à trois milliards de dollars. C’est une différence énorme. »

Corruption et conflits d’intérêts

Peterson Derolus croit que les mines n’apportent rien de bon pour les populations, en termes économiques. « Aucun pays ne s’est développé grâce à l’exploitation de ses ressources minières, dit-il. Tous les pays dans lesquelles des compagnies exploitent les mines sont sur la liste des pays pauvres. De plus, ces compagnies ne font qu’extraire les minerais, et s’en vont, sans tenir compte des dégâts qu’elles laissent derrière elles. Mais elles graissent les pattes des autorités, pour ne pas payer de taxes, pour que les lois leur soient favorables. Il y a de la corruption tout le long de la chaîne. »

Aucun pays ne s’est développé grâce à l’exploitation de ses ressources minières, dit-il.

Pour Elson Perez, c’est le même constat. « Les mines ne produisent pas de vraies richesses pour les peuples, affirme-t-il. Des royalties reviennent vers l’État, mais ce sont les dirigeants qui en bénéficient. Il est vrai que les compagnies assurent que les gens vont travailler. Mais elles ne disent pas quel type de travail ces gens vont faire. Ce sont des tâches qui détruisent leur santé. »

Les grands pays comme les États-Unis et le Canada, selon les activistes, sont aussi des responsables des actions des compagnies minières qui en général viennent de chez eux. « Ces pays ne veulent pas que nous protestions, dit Bernardo. Pendant près de 14 ans, nous avons dû lutter contre une loi américaine, le Terrorist Act, qui nous interdisait de réunir plus de trois personnes dans un parc. À cause de cela, nous avons perdu plus de 5 leaders communautaires. Ils ont été tués. »

Mines métalliques et droits de l’homme : inconciliables

Yanira Cortez est une avocate salvadorienne, militante, qui accompagne les activistes anti-compagnies minières dans leurs démarches juridiques. Elle se réjouit qu’au Salvador, depuis quelques années la loi ait interdit les activités extractives des mines métalliques, première interdiction du genre dans le monde.

Selon elle, l’un des éléments à prendre en compte dans l’activité des compagnies minières est le respect des droits de l’homme. « L’exploitation des mines métalliques, dit Yanira Cortez, est considérée comme l’une des activités les plus néfastes pour les droits de l’homme, dans le monde, parce qu’elle fait du mal à l’environnement. Elle a un impact considérable sur ce dont les gens ont besoin pour vivre. »

« L’exploitation des mines métalliques, dit Yanira Cortez, est considérée comme l’une des activités les plus néfastes pour les droits de l’homme dans le monde

Selon l’avocate, il ne peut y avoir aucune loi qui protège les droits de l’homme et qui en même temps autorise l’extraction des métaux dans les mines parce que « ce sont deux choses mutuellement exclusives. »

Pour l’interdiction des mines métalliques

Freiner les activités des mines, selon ces militants, est une lutte difficile, dangereuse, mais nécessaire. « Au Salvador, nous avons versé des larmes, dit Bernardo Belloso. Nous avons laissé notre sang et notre sueur dans ce combat. Il fallait dénoncer sans cesse les compagnies minières. Les entreprises utilisaient l’instabilité sociale dans notre pays pour armer des “sicarios”, des bandits, pour tuer les militants. »

La presse, selon Peterson Derolus, doit jouer un grand rôle pour permettre à l’information de circuler et faire comprendre aux gens les dangers que représente l’extraction des mines métalliques. D’après lui, il faut réfléchir aux autres types de mines comme les carrières de sable, qui peuvent apporter de grands avantages, sans pour autant polluer autant que les mines de métal.

Tout comme lui, Elson Perez pense que pour arrêter les mines il faut mettre en action deux leviers : les organisations sociales pour mettre la pression sur les compagnies et les avocats, pour le cadre légal.

« Si Haïti autorise l’exploitation de ses mines métalliques, prévient-il, dans 10 ans, le pays sera encore plus pauvre qu’aujourd’hui. C’est une certitude. »

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Jameson Francisque
Linguiste. Journaliste. Passionné de technologie.

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