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Pourquoi Bridgerton a ignoré Haïti ?

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Le problème caribéen de Bridgerton, par l’historienne Marlene L. Daut

Les romans Bridgerton de Julia Quinn sont pour la plupart peuplés de Blancs, comme l’Angleterre de l’époque de la régence où ils se déroulent. La série télévisée Bridgerton, de Shonda Rhimes pour Netflix, en revanche, est une mecque multiculturelle, parsemée de personnages noirs de différentes teintes de peau, ainsi que d’une poignée d’Asiatiques de l’Est et du Sud se promenant silencieusement en arrière-plan. Il y a même une reine noire et un duc noir.

Dans le monde de la fiction – que ce soit sur la page, la scène, ou l’écran – une telle anhistoricité ne pose pas nécessairement un problème. Nous ne devons pas évaluer une œuvre d’art en fonction de son équivalence avec la réalité ou de sa fidélité à l’histoire. Mais une œuvre d’art peut et devrait être jugée par l’inspiration derrière la vision de son créateur. Et c’est là que Bridgerton a un problème caribéen.

Dans la saison une, épisode quatre, nous apprenons la raison pour laquelle les Black Brits de Bridgerton sont à égalité – économiquement et socialement – avec les personnages blancs. Ce n’est pas parce qu’ils sont les enfants métis de colons britanniques blancs et de femmes libres de couleur des îles Caraïbes, les véritables enfants noirs de l’Angleterre du XIXe siècle à la «fortune incertaine», selon les mots d’un historien. Au lieu de cela, c’est parce que le roi blanc, George, est tombé amoureux d’une femme noire, Charlotte, dont le mariage avec lui a fait d’elle la reine d’Angleterre.

«Nous étions deux sociétés séparées, divisées par la couleur jusqu’à ce qu’un roi tombe amoureux de l’une de nous», explique Lady Danbury au duc de Hastings. «L’amour… conquiert tout.» Cynique, le duc répond: «Le roi a peut-être choisi sa reine, il nous a peut-être fait passer de curiosité, à leurs yeux, à la noblesse maintenant, mais par ce même caprice, il peut tout aussi bien changer d’avis… L’amour ne change rien. »

Pourtant, chez Bridgerton, l’amour a déjà tout changé. Il a vaincu les préjugés de couleur et il a éliminé l’esclavage. De même, il a effacé tout besoin de mentionner les milliers de révolutionnaires noirs en Haïti qui se sont battus pour l’abolition [de l’esclavage] pendant 13 longues années, dans le processus de création de la première nation indépendante et sans esclavage de l’hémisphère américain.

Les drames d’époque comme Bridgerton sont conçus pour plaire à ceux qui cherchent à se régaler dans les somptueux plaisirs visuels qui caractérisent les représentations de la royauté britannique du XIXe siècle à l’écran. Bien que je comprenne le désir que partagent de nombreux Noirs, de nous voir représentés dans ce genre qui nous a traditionnellement exclus, un monde impressionnant de noblesse noire existait effectivement au XIXe siècle, contrairement à ce que la télévision présente habituellement.

Si les gens veulent voir des aristocrates noirs à l’écran, alors pourquoi ne pas simplement les mettre en Haïti au XIXe siècle où il y avait vraiment une royauté noire ?

En fait, en regardant comment Bridgerton utilise « blackness » dans une tentative désespérée de combler le vide laissé par l’écrasante blancheur des romans de Quinn, je n’arrêtais pas de penser à quel point il aurait été facile de puiser dans les nombreuses complexités de la vie des élites noires au XIXe siècle – le genre qui était au cœur du seul royaume noir moderne des Caraïbes. [Dans ce royaume] créé par Henry Christophe, ancien général de la Révolution haïtienne, le premier et dernier roi d’Haïti régna sur le nord du pays pendant toute la période normalement définie comme la régence: 1811 à 1820.

Si les gens veulent voir des aristocrates noirs à l’écran, alors pourquoi ne pas simplement les mettre en Haïti au XIXe siècle où il y avait vraiment une royauté noire ?

Le 2 juin 1811, Henry Christophe et sa femme depuis 17 ans, Marie-Louise Coidavid, ainsi que leur fils de sept ans, le prince Victor-Henry, accoururent pour leur couronnement dans une carosse tirée par 8 chevaux. Leurs filles adolescentes, les princesses royales, Améthyste et Athénaïre, étaient dans une voiture séparée tirée par 6 chevaux. Le couronnement a eu lieu sous la forme d’une messe présidée par un prêtre catholique français blanc de Bretagne, le père Corneille Brelle, qui a revêtu la reine Marie Louise et le roi Henry de deux couronnes incrustées de diamants.

Tout dans l’événement se prête au genre de spectacle que la télévision aime. L’intérieur de l’église, spécialement construit pour l’occasion, était entièrement recouvert de linceuls de soie couleur bleu céleste. Le tissu avait des franges d’or, parsemées d’étoiles. Selon le greffier de la cour, le trône du roi Henry était perché sur une énorme plateforme de 70 pieds de haut et de 30 pieds de large. Il était assis sous un baldaquin de soie cramoisie, brodé d’un phénix d’or. Les armoiries de Christophe contenaient encore un autre phénix doré au milieu qui disait: «Je renais de mes cendres.»

Après le sacre, une magnifique fête a eu lieu avec plus de 600 personnes. Le peuple haïtien a été encouragé à regarder de l’extérieur et aurait spontanément applaudi : « Vive Henry! Vive la famille royale! » Plus tard, Henry porta un toast au roi d’Angleterre, son «cher frère, le roi George III», et demanda « que le digne arbitre de l’Univers conserve ses jours, » pourqu’il puisse poser « un obstacle invincible à l’ambition effrénée de Napoléon».

Imaginez aussi ce que ce serait de voir Hollywood donner vie au célèbre palais de Christophe. Appelé Sans-Souci, le château a été achevé en 1813, exactement l’année de la première saison de Bridgerton. Conçu par des architectes allemands et français, Sans-Souci – qui selon certains porte le nom du palais de Frédéric le Grand à Potsdam – contenait une église en forme de dôme unique, un double escalier spectaculaire flanque à l’entrée, plusieurs arcs de triomphes, de grandes colonnes avec des gravures louant la famille royale, des jardins élégants au milieu d’une végétation luxuriante et des fontaines. On y trouvait aussi deux couronnes peintes, une pour le roi et une pour la reine, toutes deux mesurant seize pieds de haut. Considérées comme une merveille de génie architectural, les ruines du palais ont été désignées patrimoine mondial de l’UNESCO.

Sans-Souci était le lieu idéal pour les festivités opulentes pour lesquelles le royaume allait devenir fameux. En août 1817, la reine Marie-Louise célèbre sa fête annuelle pendant 12 jours. L’éclairage de la célébration aurait pu rivaliser avec les jeux de lumière éblouissants que les téléspectateurs de Bridgerton ont admirés lors du premier épisode. «La façade principale du palais avait été supérieurement illuminée», a rapporté le journal officiel du royaume. «Des pyramides avaient été élevées et éclairées par des milliers de lampions qui réfléchissaient milles couleurs différentes ».

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Presque toutes les occasions – des mariages aux funérailles – étaient célébrées avec la même pompe. À l’occasion du 16ème anniversaire de l’indépendance haïtienne, par exemple, le roi et la reine d’Haïti ont invité la noblesse à un opéra, dont les chants en langue créole étaient dansés avec la calinda et la samba. Mais aucun de leurs invités ne savait que ce serait le dernier jour d’indépendance du royaume.

Le 8 octobre 1820, le roi Henry se suicida à la suite d’une conspiration formée par des membres de l’aristocratie haïtienne qui cherchaient à rejoindre la république rivale du sud dirigée par l’ennemi du roi, le président Jean-Pierre Boyer. En tant qu’héritier du trône, le prince Victor-Henry a été exécuté 10 jours plus tard. Peu de temps après, la reine Marie-Louise et ses filles ont fui la désormais unifiée République d’Haïti, s’installant dans un premier temps à Londres, où elles sont d’abord restées avec le célèbre abolitionniste britannique Thomas Clarkson et sa femme, Catherine Buck. Une vraie reine noire qui s’est installée en Angleterre n’a pas manqué de faire scandale.

Les Clarkson étaient amis avec William Wordsworth, auteur du célèbre sonnet «To Toussaint L’Ouverture», et sa sœur Dorothy. Cependant, lorsque Dorothy écrivit une lettre à Mme Clarkson en octobre 1822 contenant un poème raciste se moquant de la reine Marie-Louise – «Princesse de sable, ébène brillant» – les Clarkson cessèrent de parler aux Wordsworth. Incapable de se réconcilier avec le climat, à la fois racial et environnemental, Marie-Louise a choisi d’emmener ses filles et de passer le reste de son long et solennel exil en Italie.

Bien que la fiction n’ait pas à être réaliste ou historiquement exacte pour être agréable, les créateurs de Bridgerton savaient clairement qu’ils ne pouvaient pas avoir une riche noblesse noire gambadant autour de la Grande-Bretagne raciste du XIXe siècle sans explication. Mais avec des choix créatifs infinis disponibles, pourquoi articuler de manière si ténue l’intrigue du casting noir sur la suggestion facile que c’était le mariage – réel – entre George III et la reine Charlotte (qui a une ascendance africaine très lointaine) qui a mis fin à l’esclavage des Noirs des Antilles britanniques, alors que dans cette même réalité historique il a fallu une armée entière à Toussaint Louverture pour arriver au même résultat pour les Noirs des Antilles françaises?

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Avec tous ses vêtements et bijoux coûteux, et sa belle conception de décors probablement primée, la plus belle astuce de Bridgerton est peut-être simplement qu’il donne à l’amour interracial un pouvoir qu’il n’a jamais eu: celui de pouvoir créer la liberté et l’égalité pour les Noirs.

Que Rhimes ait obtenu le feu vert pour un programme centré sur la romance entre les Noirs et les Blancs dans l’Angleterre du XIXe siècle peut encore sembler progressiste pour beaucoup. Pourtant, pour moi, il n’y a rien de particulièrement provocateur ou révolutionnaire à prendre les personnages blancs d’un roman existant et à les rendre simplement noirs. Hollywood nous a déjà donné de tels revirements à plusieurs reprises avec des films mettant en vedette une Annie et une Cendrillon noires.

Bien que la fiction n’ait pas à être réaliste ou historiquement exacte pour être agréable, les créateurs de Bridgerton savaient clairement qu’ils ne pouvaient pas avoir une riche noblesse noire gambadant autour de la Grande-Bretagne raciste du XIXe siècle sans explication.

Non, ce que Bridgerton propose en fin de compte est une ruse représentationnelle superficielle, qui promet le pouvoir d’une narration originale et créative uniquement pour fournir une simple visibilité  – des acteurs noirs insérés dans un scénario blanc. En effet, ce qui ressemble à un pas en avant pourrait en fait être un pas en arrière, surtout si cela encourage une plus grande «inclusion» daltonienne, comme dans Hamilton.

Alors que je m’adonnais moi-même au spectacle de Bridgerton, je ne pouvais pas m’arrêter de penser à ce que Hollywood refuse toujours de nous montrer: un luxueux royaume noir du XIXe siècle, créé par et pour les Noirs. Et je crains que Bridgerton, en ayant pris un espace précieux dans l’industrie avec un fantasme d’aristocratie noire en Angleterre, ne rende finalement plus difficile la production d’une série sur l’aristocratie noire réelle dans les Caraïbes.

C’est dommage car nous pourrions vraiment tout avoir. Le Royaume d’Haïti avait ce que tout le monde aime dans les drames de la période aristocratique – l’amour, la perte et la trahison, ainsi que des tonnes de bijoux – mais avec une profondeur historique réelle et un matériel suffisant pour la réflexion culturelle et politique.


Cet article a initialement été publié en anglais dans Avidly, qui fait partie du Los Angeles Review of Books.

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Marlene L. Daut
Marlene L. Daut est professeure d’études sur la diaspora africaine à l’Université de Virginie et auteure de Tropiques d’Haïti: race et histoire littéraire de la révolution haïtienne dans le monde atlantique, 1789-1865 et le prochain, Le premier et dernier roi d’Haïti (Knopf / Panthéon).

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