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Photos | La mairie jette désormais les fatras de Port-au-Prince dans la mer

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Cette décision a un impact environnemental catastrophique

Chaque matin, plusieurs équipes de la voirie de Port-au-Prince s’éparpillent dans les différentes régions de la capitale pour nettoyer les rues.

Trois ans de cela, ces opérations se pratiquaient tard la nuit. L’insécurité galopante a changé la donne, sur plusieurs plans.

Camions de la voie de la Mairie de Port-au-Prince en train de collecter des déchets

À Lalue, le nettoyage est confié à l’équipe de Karlo Arismé, un chauffeur de camion compressif de la mairie. Ils étaient au total huit à l’arrière de ce véhicule poubelle jeudi 13 janvier dernier.

« Les fatras collectés sont jetés au Bicentenaire de Port-au-Prince, révèle Arismé. Ils sont repoussés dans la mer par les loaders ».

Fatras déversés au Bicentenaire

À cause de l’insécurité qui bat son plein sur certains axes routiers dans la région métropolitaine, les conducteurs de camions poubelles de la mairie de Port-au-Prince ne peuvent plus se diriger vers le centre de décharge de Truitier et celui de la commune de Carrefour, comme cela se faisait autrefois.

Ces déchets, qu’ils soient biodégradables ou pas, ne sont pas entreposés au Bicentenaire pour être triés ou recyclés. Ils sont d’abord brûlés à ciel ouvert par les gens qui collectent des objets en plastiques pour recyclage, et repoussés dans la mer par la suite, constate sur place AyiboPost.

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La route menant aux deux sites de décharges officiels est contrôlée par des hommes armés. Impossible de traverser La Saline pour atteindre Truitier. « Les hommes armés nous auraient tous brûlés avec le camion », lâche Karlo Arismé, questionné sur l’éventualité de passer à Martissant pour se rendre au site de décharge de Carrefour.

Camion déversant du sable au Bicentenaire

Un jeune homme au Bicentenaire souvent présent pour faire le tri et la collecte de métaux

La municipalité tente de minimiser l’impact de cette décision. Selon la mairesse de Port-au-Prince, Kettyna Bellabe, le bord de mer est utilisé pour déposer les détritus uniquement lorsque les routes menant à Truitier sont difficiles d’accès. « [Les fatras] sont ensuite transportés vers les sites officiels lorsque la circulation est sans danger », confie la mairesse.

« [Le fatras] est brulé quand les difficultés de circulation persistent pendant plusieurs mois », dit Kettyna Bellabe.

Piles de déchets versés sur le littoral arrivent jusqu’à la mer

Ces garanties ne semblent pas refléter la réalité. Selon les propos recueillis auprès de deux individus qui contrôlent l’espace de déversement, les détritus jetés au bord de la mer à Bicentenaire ne sont jamais repris par les engins de la mairie pour leur transport vers les centres de décharge de Truitier et de Carrefour. « Ces déchets terminent ici », dit un jeune homme dans la trentaine qui assure la garde de l’espace.

La loi haïtienne n’autorise pas les mairies à collecter les déchets. « Ce rôle revient au Service national de gestion de résidus solides (SNGRS), admet Richard Jean, chef de cabinet de la mairie de Port-au-Prince. La mairie doit uniquement balayer les rues et empiler les immondices. Mais vu l’ampleur du phénomène des fatras, la municipalité passe outre la loi pour jouer un rôle qui ne lui revient pas. »

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Les détritus envahissent le littoral. Les objets en plastique qui n’ont pas été consumés nagent sur l’eau. Selon les spécialistes, ces ordures détruisent les mangroves et font fuir les poissons.

Les autorités environnementales sont au courant mais ils ne peuvent intervenir. « Les actions du ministère de l’Environnement sont limitées à cause du manque de fonds et de l’absence d’un plan de gestion des aires maritimes », relate Prenord Courdo, responsable de l’Agence nationale des aires protégées (ANAP) au Ministère de l’Environnement (MDE).

Les déchets brûlés sur le site

Les interventions du MDE se concentrent uniquement sur les 25 aires protégées d’Haïti (onze maritimes et quatorze terrestres). L’État tente d’y assurer la conservation des écosystèmes et des ressources naturelles. Les autres régions côtières, comme l’endroit où les déchets sont jetés au Bicentenaire, ne font pas partie des aires protégées, couverts par les actions du ministère.

Parce que ces déchets ne sont pas soumis à un tri, les poissons risquent de consommer les substances dangereuses qu’ils contiennent. Ces corps étrangers peuvent les tuer et provoquer des troubles digestifs ou d’autres maladies chez l’homme.

Les déchets à force d’être repoussés, sont déversés dans la mer

Le déversement de fatras dans la mer « impacte grandement les récifs coralliens, considérés comme les lieux de reproductions de certaines espèces marines », selon Prenord Courdo.

Les espèces qui survivent à cette forme de colonisation vont fuir leur espace à la recherche d’autres lieux ou iront s’adapter en haute mer, continue Courdo.

Un homme faisant le tri et la collecte de déchets sur le site

La destruction des mangroves figure également parmi les conséquences du rejet de fatras sur le littoral. Ces plantes protègent la mer de tout ce que la terre peut y déverser comme sédiments et nutriments, notamment en Haïti, où les érosions sont fréquentes à cause de la déforestation accélérée. Elles protègent aussi la terre contre les inondations marines ou les risques de submersion.

AyiboPost a remarqué deux centres de décharges au bord de la mer du Bicentenaire de Port-au-Prince. L’un est utilisé par la mairie de Port-au-Prince, l’autre revient au Ministère des Travaux publics, Transports et Communications (MTPTC) pour le dépôt de débris.

Un jeune homme sur le site en train de brûler des détritus

Camion MTPTC déversant des détritus sur le site

Le terrain dont le MTPTC fait usage n’est pas la propriété de l’État, selon un homme qui dit s’appeler Kadafi et qui se présente comme gardien de l’espace.

« Le propriétaire du terrain vit aux États-Unis, assure Kadafi. L’espace abritait autrefois un garage affecté à la réparation des bateaux. (…) Après la clôture de cette initiative, les autorités du MTPTC ont demandé au propriétaire la permission de déverser des débris dans l’espace. »

L’espace aménagé pour que les camions puissent ciculer afin d’aller déverser les déchets

AyiboPost n’a pas pu confirmer les dires de Kadafi de façon indépendante. Deux camions du MTPTC venant déverser des débris ont cependant été remarqués jeudi dernier. « Lorsque l’endroit est surchargé, le MTPTC vient avec des loaders pour repousser le remblai dans la mer et aplanir le sol », révèle Kadafi.

Le Service d’entretien des équipements urbains et ruraux (SEEUR) du MTPTC se trouve à quelques mètres de la décharge.

Vue du littoral au Bicentenaire

Cette pratique de remblayage de la mer n’est pas nouvelle en Haïti. Selon l’urbaniste Rose-May Guignard, elle a permis l’expansion du quartier de Martissant et la construction de la zone de Village de Dieu, entre autres. Situés à peine au-dessus du niveau de la mer, ces quartiers sont inondés à la moindre tempête. Ils sont aussi en danger en cas d’élévation du niveau de la mer.

« Dans les années 1980, ces espaces étaient constitués de grands marécages, selon l’urbaniste. Cette zone écologique abritait des oiseaux comme les flamants roses. »

Malgré tout la nature revit, les plantes poussent

« La pratique de remblayage par des débris et des déchets de toutes formes a commencé à la fin des années 1980, déclare Guignard. Des abris provisoires ont été érigés dans ces espaces avant qu’ils ne deviennent des résidences permanentes qui forment ces bidonvilles ».

 

Photo de couverture: Carvens Adelson. Un homme sur le Bicentenaire où les déchets sont déversés.

Photos: Carvens Adelson / AyiboPost

Journaliste à AyiboPost. Communicateur social. Je suis un passionnné de l'histoire, plus particulièrement celle d'Haïti. Ma plume reste à votre disposition puisque je pratique le journalisme pour le rendre utile à la communauté.

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