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Photos | Des Haïtiens repoussent la mer à Carrefour pour «fè tè». Une pratique dangereuse.

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Le danger devient encore plus grand dans un contexte d’augmentation du niveau de la mer

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En proie à des conditions de vie précaires, des habitants du littoral de Carrefour repoussent la mer avec des détritus et des remblais pour planter des maisons.

Une cabane construite sur des amoncellements d’ordures au littoral de Carrefour.

Dans la zone, plusieurs quartiers sont concernés par ce phénomène littéralement appelé «fè tè».

À Côte Plage 16, Arcachon 32, 34 et Lamentin 54 par exemple, des gens s’établissent dans ces maisons vulnérables aux inondations, bâties dans l’eau au mépris des normes de constructions, avec un usage massif de fatras posant un risque de destruction des écosystèmes marins.

Un « peristyle » au littoral de Carrefour, entouré de détritus comme clôture.

Chimène, une mère de famille de 35 ans habitant la zone depuis plus d’une dizaine d’années, y possède une maison.

«Nous avons ajouté de la terre ici, mais il y a quelques années, elle a été emportée par un cyclone», déclare la dame, en montrant du doigt l’emplacement d’un trou dans le sol que sa famille a dû remplir avec d’énormes camions de remblais afin de construire le taudis qui aujourd’hui abrite cinq personnes.

Autour de la demeure de Chimène, on peut distinguer en ce mardi 9 janvier 2024 plusieurs petites pièces en béton aux murs décrépis et d’autres, recouvertes de tôles rouillées, de bâches ou de plastiques. Les moins fortunés font usage de branches sèches de cocotiers, et d’autres résidus de matériaux.

Une maisonnette plantée au milieu de tas d’ordures au littoral de Carrefour.

Selon des spécialistes, ces taudis illustrent la crise du logement en Haïti. Cette crise s’est accélérée depuis le dévastateur séisme du 12 janvier 2010.

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La seule Politique nationale du logement et de l’Habitat (PNLH) a été élaborée en 2013 par l’Unité de construction de logements et de bâtiments publics (UCLBP).

Poursuivis par l’insécurité étranglant la région métropolitaine, d’anciens habitants de bidonvilles comme Canaan trouvent dans ces taudis un refuge.

Des cabanes à l’arrière-plan et une « toilette » au premier plan déversant des matières fécales dans la mer.

La pratique prend de l’ampleur, mais elle reste illégale.

D’après la Constitution de 1987, le droit de propriété ne s’étend pas au littoral, aux sources, rivières, cours d’eau, mines et carrières. Ces endroits font partie du domaine public de l’État.

«Le domaine public de l’État est inaliénable et ne peut être ni loué ou vendu», rappelle Michèle Oriol, secrétaire exécutif du Comité interministériel d’Aménagement du territoire (CIAT).

Selon Oriol, l’on fait face à «un phénomène anticonstitutionnel et illégal», qui s’est accéléré ces 25 dernières années.

Des déchets entassés, y compris des pneus usagés, dans le but de réduire la puissance des vagues, repoussant ainsi la mer pour «fè tè».

Malgré les risques, le CIAT ne peut qu’attirer l’attention des parties prenantes. La loi ne confère pas à l’entité «l’autorité d’agir contre les dérives», précise Oriol.

En l’absence d’une intervention de l’État, des citoyens comme Roussel Pierre ne peuvent pas attendre.

Ce père de famille, ouvrier maçon, paie 15 000 gourdes l’an une portion d’un terrain créé avec la pratique «fè tè» pour abriter sa famille de cinq membres à Arcachon 32 depuis quatre ans.

Des pneus et des débris utilisés comme clôture entourent une maison construite sur le littoral de Carrefour.

Il affirme ne plus travailler presque du tout en raison de l’insécurité. Cependant, au moins, ses enfants seront à l’abri de la pluie dans la petite pièce qu’il a lui-même construite sur le terrain, faite de tôle et de bois de coffrage.

«Je n’aime pas l’endroit où je vis, mais c’est ce que mon niveau économique me permet», déclare Pierre à AyiboPost.

Pour «fè tè», les habitants construisent des remparts avec des piquets de bois sur lesquels ils entassent des pneus usagés et du fatras pour ralentir la force des vagues.

Des habitations érigées au milieu de déchets et de pneus sur le littoral de Carrefour, illustrant la pratique du « fè tè ».

Puis, ils rajoutent du remblai d’agrégat et d’alluvions afin de surélever l’endroit par rapport au niveau de la mer.

Les fatras rendent l’air difficilement respirable. Selon des spécialistes, cette pratique rend également les sols potentiellement liquéfiables, lorsqu’ils perdent leur potence après une saturation en eau.

Le danger devient encore plus grand dans un contexte d’augmentation du niveau de la mer à cause du changement climatique et la multiplication des évènements météorologiques extrêmes.

Ce phénomène mondial menace encore plus des pays pauvres comme Haïti, avec 27% de sa population vivant dans les zones côtières.

Lire aussi : Haïti sous les griffes des changements climatiques

Selon Christin Calixte, agronome et détenteur d’une spécialisation en gestion de l’environnement, le phénomène «fè tè» est une «maladaptation», c’est-à-dire une action d’adaptation qui augmente le risque d’effets néfastes liés au climat.

D’après l’ancien cadre du ministère de l’Agriculture, ces pratiques urbaines, qui ne respectent pas les normes techniques d’aménagement du territoire, «représentent une menace pour la vie des gens, l’environnement, l’écosystème des mangroves et affectent la faune aquatique.»

À Côte Plage 28, une cabane en tôle est érigée sur des amoncellements d’objets hétéroclites, parmi lesquels des déchets et des pneus, dans le cadre de la pratique « fè tè ».

L’an dernier, la maison construite au bord de la mer de Carrefour par Aulyraude Moïse a été inondée par les eaux de ruissellement qui sont venues s’y accumuler.

Le monteur vidéo et les trois autres membres de sa famille habitant le logis connaissent les risques. Spécifiquement, il se plaint des immondices à proximité, ainsi que des inondations habituelles lors des averses.

Mais, comme des centaines de ses voisins, Moïse ne peut même pas envisager un relogement, «faute de moyens économiques».

Des maisons édifiées au sein d’un environnement jonché de détritus et de pneus sur le littoral de Carrefour, témoignant de la mise en œuvre de la dangereuse pratique « fè tè ».

Par Kenley Augustin & Jérôme Wendy Norestyl

Image de couverture : Une famille se réunit dans sa cour au littoral de Carrefour, entourée de pneus et de fatras.

Les photos sont de Kenley Augustin.


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