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Les tatoueurs haïtiens deviennent des stars. Et ça rapporte!

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Le tatouage est devenu une pratique courante dans le pays depuis quelque temps. Louis Renaud et Fenel Jean-Louis sont deux jeunes dessinateurs reconvertis tatoueurs. Ils nous plongent dans leur monde coloré.

On dirait le chant d’une cigale, mais moins fort et plus sourd. Une cigale qui chante sans s’arrêter et sans aucune variation. C’est le bruit que fait le dermographe, le petit appareil qui sert à tatouer.

Nous sommes à Debrosse, au Juvenat, dans le salon de tatouage Unotattoo. Dans une petite salle bien éclairée, une femme est allongée sur un fauteuil noir en cuir. Comme si elle était en visite chez son dentiste.

Assis devant ses pieds, un jeune homme manie avec précaution l’appareil à dessins. Il est en train de tracer deux bandes noires, presque identiques, sur la jambe de la cliente. Le tatoueur semble concentré. De temps en temps, il essuie l’encre qui coule sur le dessin.

Sur le visage de la cliente, de petits gestes traduisent qu’elle ressent de la douleur. « Ça fait un peu mal, avoue-t-elle. Surtout quand l’aiguille passe sur l’os. Mais c’est supportable, j’ai l’habitude. »

Le dermographe continue sa musique quelques minutes. Puis, le tatoueur essuie son œuvre une dernière fois, passe une lotion sur la jambe de la cliente, et l’enroule dans un film transparent pour protéger le tatouage. C’est fini. Un pied droit vient d’être marqué à vie.

Unotattoo

Le tatoueur, c’est Uno. Louis Renaud, de son vrai nom. Il a 25 ans. Depuis l’âge de 15 ans, il dessine des motifs de toutes sortes sur la peau de ceux qui le souhaitent. « Je suis dessinateur, explique-t-il. Je fais des dessins depuis mon plus jeune âge. Mais en 2009, j’ai rencontré un ami, David Joseph, qui était tatoueur. Je suis tombé sous le charme du métier, et il est devenu mon mentor ».

« J’ai commencé avec les machines artisanales, fabriquées localement, poursuit-il. J’ai appris à les fabriquer. Puis au fil du temps, j’ai évolué pour utiliser un dermographe standard. »

Ces machines artisanales, créoles, sont bricolées à partir d’un petit moteur trouvé dans une radio, une aiguille à coudre, et les restes d’un stylo à bille très connu en Haïti de la marque papermate. C’est la base pour tout tatoueur, d’après Louis Renaud. Ensuite, c’est une question de talent. Le tracé du tatouage et le maniement de la machine demandent une dextérité remarquable.

Des dessins vivants

Son rêve c’était d’intégrer l’Enarts, mais cette école d’art ne fonctionne presque plus. Alors maintenant il va à une université privée le soir, pour des cours de gestion, et il fait des tatouages le matin. « La gestion, c’est surtout pour mes parents, avoue-t-il. Et puis je me dis que cela me servira pour mon salon. Mais ma seule passion, c’est le tatouage. Je voulais que mes dessins deviennent vivants. Et pour cela, il fallait qu’ils soient sur une peau vivante. »

Son petit studio, il l’a monté au fur et à mesure chez lui. « J’ai mis des années à tout construire, raconte Uno. Quelques amis à l’étranger m’ont aussi aidé. Quand ils rentraient dans le pays, ils m’apportaient quelques matériels. Les autres je les ai achetés sur Internet. »

Comme un dessin sur une feuille et un dessin sur une peau sont tous aussi beaux, ses parents ne se sont pas opposés à son métier. D’après Louis Renaud, ils l’ont même encouragé. Les deux ou trois tatouages qu’il s’est lui-même faits sur le corps ne les dérangent pas plus que cela.

Tatouer, ça rapporte !

Le prix de base pour un tattoo chez Uno est de 9 dollars américains. Un peu plus de 800 gourdes. Mais ce prix varie en fonction du travail. « Certains tattoos demandent plus de travail que d’autres. Je facture en fonction du temps et de la complexité du dessin. Les plus simples prennent moins d’une heure, mais certains s’étalent sur des jours. Jusqu’à quatre séances », dit-il.

« Les tatouages polynésiens, poursuit Uno, un type de tatouage très complexe, demandent beaucoup d’efforts. Je peux facturer jusqu’à 400 $ US pour ce type de travail. Il n’y a pas beaucoup de personnes qui font ces tattoos sur leur peau. »

Les tatouages sont comme les fruits : ils ont leurs saisons. Il y a des périodes creuses et d’autres où les rendez-vous pleuvent : « Janvier est un mois calme, dit le tatoueur. Les clients ne se bousculent pas à ma porte. Mais en décembre, en février pour le carnaval, ou encore quand l’été arrive, c’est une autre histoire. »

Ses revenus ne sont pas élevés lors de la « saison sèche », mais cela suffit pour que Louis Renaud renouvelle son matériel quand il en a besoin. L’encre, surtout le rouge et le noir, prend l’essentiel de son budget. Une seule boîte peut coûter jusqu’à 400 dollars.

Des moyens différents

Il n’y a pas beaucoup de salons de tatouage professionnels comme celui de Louis Renaud à Port-au-Prince. Pourtant, des peaux tatouées, on en compte beaucoup. C’est parce qu’il y a les tatoueurs amateurs, qui n’ont pas de dermographes sophistiqués, mais sont presque aussi efficaces dans leur travail.

Fenel Jean-Louis est artiste-plasticien. La peinture est son gagne-pain. Il est aussi un tatoueur connu dans sa zone, à Carrefour-Feuilles. Lui, il a tout appris tout seul. « Un jour, un ami est venu me voir, raconte-t-il. Il avait une machine créole, et il m’a demandé de lui faire un tattoo, comme je suis peintre. C’était la première fois que je touchais à cet instrument. Il m’a assuré que c’était facile, qu’il fallait juste peindre comme j’en avais l’habitude. Je m’en suis bien sorti. »

Puis le séisme du 12 janvier 2010 s’est abattu sur Port-au-Prince et ses environs. Et là, Fenel a eu l’opportunité d’exercer un peu plus. « Après la catastrophe, j’ai reçu des dizaines de personnes qui voulaient faire tatouer le nom de leurs proches. Ils demandaient aussi des dessins qui avaient rapport au séisme. » Pourtant, il ne vit pas du tatouage, car il ne se fait pas payer pour les services qu’il rend. Parfois, il reçoit une gratification de ses clients satisfaits.

Que raconte un tatouage ?

Renaud et Fenel assurent que les tatouages ont une influence sur les gens, qu’ils en soient ou non conscients. « Certaines personnes ne savent pas que le dessin qu’elles choisissent a une signification. Parfois, elles le font juste parce qu’une célébrité en a un », explique Fenel Jean-Louis.

« Je questionne toujours mes clients, dit Louis Renaud de son coté. Je veux m’assurer qu’ils veulent vraiment se faire tatouer, et qu’ils connaissent la signification de leur dessin. »

Parfois, il reçoit des demandes étonnantes. « Une cliente m’a demandé un jour de lui tatouer la phrase “Men pwostitiye a”, affirme Uno. En plus, elle voulait que le tatouage soit grand, et bien visible. J’ai insisté pour lui faire comprendre que ce n’était pas une bonne idée. Elle n’a rien voulu savoir. »

De même, après une dispute de couple, des clients viennent le trouver parce que selon eux, seule la sensation de douleur de l’aiguille sur leur peau pourrait les calmer.

Un tatoueur chrétien

Fenel Jean-Louis a une approche plus radicale. Il refuse les dessins dont il ne connaît pas la signification ou qui lui semblent « mauvais ». « Je suis tatoueur, j’ai même des tresses, mais je suis chrétien, dit-il pour expliquer son choix. Je n’accepte pas de dessiner des têtes de mort, des serpents, etc. C’est une décision personnelle. »

Les deux artistes reçoivent de temps en temps des amoureux transis qui viennent se faire tatouer des messages d’amour pour leur conjoint, ou même de celui-ci. Mais souvent, ces mêmes personnes reviennent pour se les faire enlever.

Ce n’est qu’au laser qu’on peut les enlever, mais ni l’un ni l’autre n’a cette technologie. Alors, pour cacher le nom de l’amour perdu, on fait un nouveau tatouage.

Des Propositions indécentes

Ne pas mélanger plaisir et travail est un idéal que tous n’atteignent pas. Selon Renaud et Fenel, des clientes leur font parfois des avances, pour services rendus.

Le natif de Debrosse affirme que pour lui il est hors de question d’entrer dans ce cercle. « Elles ne me le demandent pas ouvertement, dit-il. Mais lors de la séance, elles font des allusions, et prennent des postures provocatrices. Mais je ne me vois pas succomber, parce que si je le fais une fois, elles vont ramener leurs amies qui ne voudront pas payer non plus. »

Fenel Jean-Louis n’y voit aucun inconvénient. « 80 % des hommes n’y résistent pas, avance-t-il en riant. Parfois, elles me font clairement comprendre ce qu’elles veulent. D’autres fois, tu peux être en train de draguer une fille, elle fait semblant d’accepter juste pour se faire tatouer gratuitement. »

Jameson Francisque

Ce texte a été modifié. 14/02/2020 14:06

Commentaires

Jameson Francisque
Linguiste. Journaliste. Passionné de technologie. Je m'intéresse à la politique et à l'économie. Ah, j'écris aussi un peu de poésie, histoire de faire passer la vie.

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