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Les femmes informaticiennes sont victimes de préjugés en Haïti

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Dans le pays, une femme codeuse reste perçue comme une étrangeté

Patrick Attié est le directeur de l’École Supérieure d’Infotronique d’Haïti, une institution qui forme des professionnels en sciences informatiques. D’après lui, il n’y a pas de grande évolution en termes de parité de genre dans le domaine du numérique en Haïti. « Il est difficile de faire une évaluation à notre niveau, dit-il. Mais il n’y a pas d’évolution significative qui montrerait que les mentalités changent. »

« À l’ESIH, poursuit-il, sur les 450 étudiants environ que nous avions avant le lock, il n’y avait à peu près que 20 % de femmes. D’une année à l’autre, ce chiffre change, légèrement à la baisse ou à la hausse. »

Malgré leur contribution fondamentale dans le développement de l’informatique, les femmes sont minoritaires dans le domaine au niveau mondial. En Haïti, la différence est encore plus nette. Elle est d’autant plus frappante que seulement 7 % des femmes de 15 à 49 ans complètent un niveau d’études supérieures.

Finir les études n’est cependant que la moitié du chemin. Les femmes informaticiennes du pays sont constamment victimes de préjugés, notamment sur le marché du travail. Malgré un léger changement de mentalité et l’offre régulier d’opportunités professionnelles, une femme codeuse reste perçue comme une étrangeté.

Pas le premier choix

Sandyna Sandaire Jérôme est une jeune informaticienne haïtienne. Elle fait partie de la nouvelle génération de femmes formées dans la programmation informatique. Avec trois autres collègues féminines, elle a créé l’application Notè Peyi m, qui met en relation notaires et clients. Sandyna Jérôme s’est tournée vers les sciences informatiques, même si les encouragements ne fusaient pas de toutes parts.

« Quand on dit qu’on va apprendre l’informatique, certaines personnes pensent à Word, Excel, et PowerPoint, dit-elle. Elles ne croyaient pas que c’était un métier pour moi. Mes parents m’ont soutenue, mais les autres me décourageaient. Surtout que je rêvais de devenir ingénieure ou architecte. »

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Comme elle, Dieula Sylvie Daréus et Anne Kerrie Leveille ont décidé de se lancer dans cette carrière. La première compte à son actif l’application Koutye, tandis que la seconde occupe un poste de responsabilité dans une grande entreprise de la capitale. Pour elles non plus, l’informatique n’était pas le premier choix.

« Je voulais devenir médecin, malgré la longue période d’études, raconte Dieula Daréus. Mais je n’ai pas réussi le concours d’entrée en médecine. Sur les conseils d’une tante, j’ai choisi l’informatique à l’ESIH, au lieu de la gestion des PME. Cela n’a pas plu à tous mes proches. »

Télécharger l’application (Android) : Notè Peyi m

L’informatique est loin d’être le premier choix des jeunes femmes, et dans une moindre mesure des hommes. Patrick Attié rappelle que par tradition, il n’y a que trois ou quatre métiers à la mode dans le pays, parmi lesquels la médecine et le droit.

Les préjugés ont la vie dure

Aujourd’hui, ces professionnelles sont reconnues à leur juste valeur, mais le chemin a été un peu long. Elles ont fait face à des préjugés, qui dans certains cas perdurent encore. « Cela commence à changer, dit Sandyna Jérôme, mais il était fréquent de rencontrer des employeurs qui ne croyaient pas qu’une femme puisse être développeuse. »

« J’ai eu à le vivre, poursuit-elle. Lors d’un entretien d’embauche, on te pose beaucoup plus de questions, on te demande plus de détails. Il faut prouver sa compétence. Et certaines fois, on te refuse un poste non pas parce que tu n’as pas la formation qu’il faut, mais parce qu’une femme ne pourra pas gérer la pression comme ils disent. »

« Dans ce domaine, les femmes sont comme en compétition avec les hommes, ce qui est absurde, analyse Sandyna Jérôme. Il faut tout faire deux fois, et deux fois mieux .»

Dieula Daréus, elle, se rappelle qu’en première année, à l’école d’informatique, l’opinion généralement admise était que les femmes ne savaient pas programmer: « Mes camarades disaient qu’on était bonnes en mathématiques, ou lors des examens, mais qu’on n’avait pas l’étoffe pour coder. Cela m’avait affectée. »

Si de son côté Anne Kerrie Leveille dit ne pas avoir directement subi d’opinions de ce genre. Elle se rappelle quand même que dans son ancien travail, ses collègues étaient étonnés qu’on l’ait embauchée. Le patron, disaient-ils, affirmait toujours qu’il ne voulait pas de femmes informaticiennes.

Deux fois plus d’efforts

Ces préjugés ont eu le mérite de les motiver encore plus dans leur travail. « J’ai travaillé comme une folle, explique Dieula Daréus. Je regardais tout le temps des tutoriels, j’apprenais sans cesse. La première fois que je suis allée travailler en tant qu’ingénieur logiciel, il n’y avait que des hommes au bureau. Mais tout s’est bien passé, ils m’ont acceptée sans me sous-estimer, et aujourd’hui encore ils me respectent. Depuis lors je crois en moi, je sais ce que je peux faire. »

Télécharger l’application (Android) : Koutye

« Dans ce domaine, les femmes sont comme en compétition avec les hommes, ce qui est absurde, analyse Sandyna Jérôme. Il faut tout faire deux fois, et deux fois mieux. Mais en même temps, je crois qu’il est important de se former en continu, pas seulement parce qu’on est une femme ».

De beaux jours qui viennent

Selon Patrick Attié, il est concevable que certains préjugés subsistent. Mais, de nos jours, les opportunités pour les femmes et plus encore les femmes codeuses sont considérables. « Nous recevons chaque année un nombre important d’offres d’emploi, dit le responsable. Et dans beaucoup de cas, l’offre précise qu’il faut de préférence une femme. À compétence égale, c’est elle qu’on va employer. »

Le plus grand problème, ce ne sont pas les préjugés, mais le manque d’effectif pour trouver les profils qu’il faut. « Je suis parfois dans l’embarras quand une entreprise me demande une femme, car il y en a trop peu qui choisissent le métier, regrette Patrick Attié. En général celles qui correspondent au profil travaillent déjà. Nous allons de temps en temps dans les écoles, les lycées pour inciter les jeunes filles. Mais on se rend compte qu’elles ne connaissent pas bien ce que sont les sciences. Alors elles en ont peur. »

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« Pourtant, poursuit le directeur, c’est dans la technologie que sont les opportunités. Littéralement, elle dirige le monde. Donc le pays a besoin de chercheurs, de scientifiques. Il faut songer à délaisser un peu les métiers traditionnels qui pour moi, de nos jours, sont des usines à chômeurs. Aujourd’hui, ce sont les plus compétents qui s’en sortent. Les femmes doivent penser à cela, quel que soit leur domaine. »

Sandyna Sandaire Jérôme, Anne Kerrie Leveille, et Dieula Sylvia Daréus croient aussi que la technologie demeure une porte de sortie. « L’informatique ne reste pas seulement dans l’ordinateur, assure Sandyna Jérôme. Elle recoupe plusieurs autres domaines. Les femmes devraient se souvenir qu’elles n’ont aucune barrière dans cette science. »

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Jameson Francisque
Linguiste. Journaliste. Passionné de technologie. Je m'intéresse à la politique et à l'économie. Ah, j'écris aussi un peu de poésie, histoire de faire passer la vie.

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