SOCIÉTÉ

Les églises génèrent une pollution sonore extrême. Pourquoi personne ne s’en plaint en Haïti ?

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Les églises en Haïti viennent rallonger la liste des activités génératrices de bruits très élevés

Plusieurs centaines de croyants exaltés se réunissent chaque jeudi dans la journée à l’angle de l’avenue Christophe et l’impasse Éliazar.

Les adeptes de l’église Eben-Ezer sont pieux : ils ne ratent que rarement les séances de jeûnes de l’assemblée.

Les supplications de cette foule immense mêlées aux sons des instruments envahissent la zone.

Elizabeth Jean-Louis, réside dans l’impasse Éliazer depuis sa naissance. Comme plusieurs autres citoyens, elle se dit dérangée lors des ambiances endiablées à l’église.

« La puissance des sons résonne tellement fort qu’on n’arrive même pas à regarder la télévision », dit-elle.

Simultanément, l’étudiante à l’institut haïtiano-américain suggère qu’elle ne se plaint pas du bruit parce qu’il s’agit « d’activités religieuses visant à honorer le Bon Dieu ».

Selon les chiffres de la CIA World Factbook, plus de la moitié des Haïtiens se déclare catholique, alors que près de 30 % adhèrent au protestantisme.

Ceci expliquerait pourquoi la grande majorité des citoyens victimes des nuisances sonores provenant des assemblées souvent installées au cœur de certains quartiers ne s’en plaignent que rarement.

«Pafwa w fatige»

À l’avenue Christophe, l’église Eben-Ezer est la seule entité à ne pas avertir la communauté des célébrations bruyantes à venir, selon Elizabeth Jean-Louis.

« La Résidence Soleil de la rue La Fleur du Chêne nous prévient lorsqu’elle organise des spectacles culturels ou autres. La Faculté des Sciences humaines (FASCH), placée à l’impasse Éliazar, entreprend rarement des activités, mais ce n’est jamais trop bruyant », lâche-t-elle.

L’interview d’Elizabeth Jean-Louis s’est réalisée dans son quartier. Des adultes de la zone jouant aux dominos en ont profité pour parler du désordre sonore causé par l’église.

« Pafwa w fatige ou pa menm ka fè yon ti dòmi », se plaint l’un d’entre eux.

Les responsables d’églises ne sont pas nécessairement dérangés par ce problème.

Lire aussi : La dangereuse communion entre l’Etat haïtien et l’Eglise

Lors d’une croisade réalisée durant l’année 2019 à l’église Wesleyenne de Carrefour-feuille, le prédicateur avait demandé d’augmenter la fréquence du son. Ce, pour que son message spirituel arrive aux tympans des gens de la zone paisiblement installés dans leur demeure.

Le pasteur titulaire de l’église chrétienne pentecôtiste du nouveau missionnaire mondial suppose que le bruit fait partie du quotidien de la majeure partie de la population haïtienne. « Sinon, la communauté aurait pu se rebeller déjà contre ces pratiques », estime-t-il.

« La question de la pollution sonore doit être débattue au sein des églises, continue le leader spirituel. Mais, cela dépend avant tout de l’éducation des responsables d’églises, de leur compréhension de la cohabitation et des relations sociales », fait savoir Lemet Zéphyr.

Activité illégale

La septième église de Dieu de la nouvelle Jérusalem se situe à l’angle de la rue Lota Jérémie et Alerte.

Wilna Dérilus, une jeune femme de 28 ans, vit depuis deux ans dans une maison placée à proximité de l’église. Elle n’arrive pas à s’ajuster avec le son de la génératrice.

« Le niveau de bruit généré par la génératrice me dérange complètement », dit-elle.

Les membres de sa famille qui lui rendent visite se disent paniqués durant les activités religieuses de cette église. « Ils n’arrivent jamais à trouver le sommeil durant les deux premiers jours » rajoute Wilna Dérilus.

Elle raconte avoir de grandes difficultés pour s’entretenir au téléphone. « Assez souvent, les gens me demandent si je suis à l’intérieur d’une église. »

Pourtant, la nuisance sonore se trouve réprimée par les lois haïtiennes. Elle est mentionnée dans la loi de février 2006 qui la définit comme un élément physique portant atteinte à la qualité environnementale de la ville.

En 2016, le Sénat a voté une loi sur la réputation et le certificat de bonne vie et mœurs. L’alinéa b de l’article 14 de cette loi condamne les agressions et nuisances sonores.

Lire également: L’État haïtien et l’Église catholique : unis envers et contre tous

Selon l’urbaniste Rose-Mary Guignard, la loi de 2006 sur la gestion de l’environnement relate que les collectivités territoriales concourent avec le pouvoir central à la protection de l’environnement, à l’aménagement du territoire et à l’amélioration du cadre de vie.

Pour l’experte, ces lois font obligation à l’État de concourir à l’application de mesures pour le respect des normes relatives à la pollution de l’air et aux nuisances sonores.

Dans d’autres pays, la police intervient en cas de plainte pour nuisance sonore. Certaines églises sont parfois fermées, comme c’est le cas pour des pays en Afrique. Ces lieux de culte sont souvent jugés coupables de nuisances sonores (surtout aux heures de repos) par les autorités.

Problème de santé publique

Les études sur la pollution sonore démontrent que le bruit est un important enjeu de santé publique en raison de ses effets néfastes sur le bien-être de l’homme et sa santé.

C’est pourquoi, dans le plan directeur de santé élaboré en 2015 par le ministère de la Santé publique et de la population (MSPP), cette entité fait obligation aux ministères de la Justice de contrôler la nuisance sonore et le respect de la tranquillité du citoyen. Ce plan, élaboré pour 25 ans, arrivera à échéance en 2022.

Parmi les effets indésirables que produit la pollution sonore sur la santé, les études notent les troubles du sommeil, le stress, les troubles cardiovasculaires et la baisse de la performance cognitive.

« Les vieillards et les bébés sont beaucoup plus fragiles aux nuisances sonores. Cela peut entraîner des dégâts considérables sur l’audition et même engendrer la perte auditive », dit l’urbaniste Rose-Mary Guignard.

Pour le sociologue Wilson Jean-Baptiste, la pollution sonore entraîne le déplacement des gens qui n’arrivent pas à s’accommoder avec le son au sein d’une communauté.

« Être à l’abri du bruit est un idéal pour beaucoup d’Haïtiens », dit-il.

La pollution sonore n’est pas l’apanage des églises, dans le pays. Parfois, ce sont les résidents des quartiers populaires qui posent problème avec leur radio ou dispositifs sonores. Dans d’autres situations, ce sont des véhicules d’État qui font une utilisation abusive des sirènes, notamment dans des embouteillages.

Les cloches des églises catholiques émettent certaines fois des sons inconfortables tôt dans la matinée.

Les bars, les discothèques, les activités à ciel ouvert baptisés «Ti sourit» sont autant d’autres occasions de nuisances sonores fréquentes dans le pays.

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Emmanuel Moïse Yves
Journaliste à AyiboPost. Communicateur social. Je suis un passionnné de l'histoire, plus particulièrement celle d'Haïti. Ma plume reste à votre disposition puisque je pratique le journalisme pour le rendre utile à la communauté.

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