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Les défis majeurs des femmes haïtiennes face au cancer du sein

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Seulement «trois oncologues médicaux, deux radio-oncologues et quatre oncologues chirurgicaux exercent en Haïti», rapporte Zanmi Lasante

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Le Centre international de recherche sur le cancer de l’Organisation mondiale de la santé recense 13 860 nouveaux cas de cancer en Haïti, soit 7 028 hommes et 6 832 femmes en 2022. Parmi les cinq types les plus fréquents, le cancer du sein occupe la deuxième place avec 1 355 cas, tous chez des femmes.

Kettia Jean Pierre Taylor, ancienne journaliste, a été diagnostiquée la même année. « Je me suis rendue à l’hôpital suite à un malaise, raconte-t-elle. Quelques mois plus tard, le docteur m’a informée que j’avais un cancer du sein».

Taylor n’a même pas eu le temps de digérer la nouvelle. En plus de lui apprendre qu’elle était malade, le médecin lui a aussi dit qu’elle devait se faire opérer en urgence parce que son cancer était déjà au stade trois, l’avant-dernier des quatre stades du cancer du sein.

En clair, le cancer commençait à se propager dans des zones autres que celle où il avait pris naissance. Et dans le cas de Taylor, il avait réussi à atteindre ses aisselles.

Pour stopper la progression de la maladie, une opération était donc nécessaire. L’équipe médicale a prescrit une chimiothérapie, un des traitements du cancer qui engendre des effets secondaires indésirables comme une fatigue intense et persistante, des vomissements, la perte de poids, l’anémie, etc. « C’était horrible », témoigne Taylor. « J’ai eu l’impression que le traitement était encore plus terrible que la maladie. Il m’a carrément terrassée».

Pourtant, la mère de famille reste reconnaissante. Quand elle a appris pour son cancer, elle venait de s’installer au Canada, fuyant la guerre des gangs en Haïti. Le système sanitaire se retrouve lourdement impacté par le climat d’insécurité qui sévit au pays.

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L’Hôpital Universitaire La Paix (HUP) est actuellement le seul centre public encore fonctionnel à Port-au-Prince. Et selon ce qu’a rapporté son directeur médical, Jean Philippe Lerbourg, à AyiboPost, l’HUP n’est pas en mesure de recevoir la quantité de malades qui affluent vers lui à cause du dysfonctionnement des autres hôpitaux.

Par rapport à cette réalité, Kettia Jean Pierre Taylor confie que si elle était restée en Haïti, elle ne se serait jamais rendue à l’hôpital pour un simple malaise. « Comme je le faisais déjà, dit-elle, j’aurais continué à prendre des anti-douleurs lorsque je ressentais une quelconque douleur».

Avec le recul, la trentenaire estime que certaines de ses douleurs auraient très bien pu être liées à son cancer. Mais encore, elle n’aurait jamais fait le lien si elle était restée au pays. « J’aurais davantage pensé à un résultat du stress causé par la situation du pays », dit-elle.

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Il n’y a aucun symptôme dans 15 à 20 % des cas de cancer du sein, apprend le gynécologue Joseph Vilaime Alexis. Pour que la victime puisse savoir qu’elle a un cancer, elle doit effectuer une mammographie. Il s’agit d’un test de dépistage de cancer du sein que la Société canadienne du Cancer recommande aux femmes entre 40 et 74 ans, d’effectuer tous les deux ans.

L’association ne trouve pas la mammographie nécessaire aux jeunes femmes. Par contre, dès 25 ans, une femme doit se faire examiner les seins par un médecin généraliste ou encore un gynécologue, chaque année, de préférence à la fin de son cycle reproducteur.

Selon des études, il est normal pour le sein de changer parce qu’il est composé de différents types de cellules. Ces cellules se modifient régulièrement quand, par exemple, la femme a ses règles, quand elle est enceinte, ou qu’elle allaite. Ce qu’il faut surveiller, ce sont les changements anormaux.

C’est le cas quand les cellules grandissent jusqu’à former une masse pouvant traduire la présence de kystes ou de tumeurs. Si elle n’est pas correctement prise en charge et qu’elle devient incontrôlable, cette masse peut évoluer en cancer. Et selon les cellules dans lesquelles il se développe, on a un type de cancer différent. Par exemple, le carcinome peut se trouver dans n’importe quelle cellule du sein, tandis que la maladie de Paget, elle, se localise au niveau du mamelon et ressemble à une infection.

Ainsi, toute femme doit voir un médecin dès qu’elle constate un écoulement du mamelon sans qu’on le comprime, une masse à l’aisselle, une douleur dans le sein, ou toute autre anomalie. Car plus tôt elle se rendra à l’hôpital, plus tôt elle sera prise en charge. Et ses chances de guérir seront plus grandes.

Ainsi, toute femme doit voir un médecin dès qu’elle constate un écoulement du mamelon sans qu’on le comprime, une masse à l’aisselle, une douleur dans le sein, ou toute autre anomalie.

Dans le processus de guérison, le type de cancer ainsi que son stade sont très importants. Si la personne tarde à se faire diagnostiquer, le cancer aura le temps d’évoluer, d’attaquer d’autres organes du corps, et de récidiver.

Dans certains cas, c’est la capacité des hôpitaux à prendre en charge les malades qui ne répond pas. Très peu de centres en Haïti administrent des soins contre le cancer. D’ailleurs, seulement « trois oncologues médicaux, deux radio-oncologues et quatre oncologues chirurgicaux exercent en Haïti », rapporte Zanmi Lasante (Partners In Health), une institution fournisseur de soins de santé en dehors du gouvernement haïtien. Et tous ces spécialistes travaillent dans le secteur privé.

Pour y remédier, Zanmi Lasante a instauré un programme officiel d’oncologie à l’Hôpital Universitaire de Mirebalais (HUM) en 2013. Grâce à quoi, une grande partie de la population appauvrie peut bénéficier de scanners et d’autres soins spécialisés gratuits. Ainsi, l’HUM a pu réaliser 1 600 biopsies, dont 40 % liées au cancer du sein, en 2015. Et en 2018, il a pu traiter 570 personnes atteintes de différents types de cancers.

Même s’il existe des méthodes efficaces contre le cancer, le gynécologue Joseph Vilaime Alexis encourage une attitude responsable. Toutes les femmes doivent se faire consulter à partir de 25 ans. L’autopalpation arrive en tête de liste des recommandations.

Le dernier jour de ses règles, la femme peut palper ses seins pour détecter s’il y a une masse qui se forme. La palpation peut se faire au moment du savonnage sous la douche, debout devant un miroir en portant une main au-dessus de la tête, ou en étant couchée sur le dos.

Outre cela, une alimentation saine et équilibrée, la pratique régulière d’une activité physique, la non-consommation d’alcool, bien dormir, ne pas fumer… sont autant de méthodes qui réduisent les risques de cancer. Certaines femmes qui ont des antécédents familiaux de cancer du sein sont plus susceptibles d’avoir le cancer du sein. Mais beaucoup d’autres développent le cancer du sein sans aucune prédisposition.

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C’est aujourd’hui le cas de Kettia Jean Pierre Taylor. Elle se dit satisfaite des résultats de sa chimiothérapie, mais elle doit encore prendre des médicaments et suivre des séances de psychothérapie. « Ces séances m’ont aidée à garder le moral, dit-elle. Parce que, les médecins le savent, beaucoup de personnes finissent par se suicider quand elles ont un cancer et même après avoir réussi le traitement. »

Depuis son pays d’accueil, Kettia demande aux femmes de rester attentives aux messages et changements de leurs corps. Quant à celles qui ont le cancer ou l’ont déjà eu, elle leur rappelle qu’elles n’ont plus rien à avoir peur dans leur vie parce que « combattre un cancer est vraiment ce qu’on appelle un combat ».

Par Rebecca Bruny et Widlore Mérancourt

Image de couverture: Une femme effectuant un auto-examen mammaire ou autopalpation, un geste crucial pour la détection précoce du cancer du sein. | © SHUTTERSTOCK


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Rebecca Bruny est journaliste à AyiboPost. Passionnée d’écriture, elle a été première lauréate du concours littéraire national organisé par la Société Haïtienne d’Aide aux Aveugles (SHAA) en 2017. Diplômée en journalisme en 2020, Bruny a été première lauréate de sa promotion. Elle est étudiante en philosophie à l'Ecole normale supérieure de l’Université d’État d’Haïti

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