SOCIÉTÉ

Le manioc haïtien en danger !

0

La réapparition des chenilles ravageuses dans les plantations de manioc notamment au nord du pays met en péril les plantations. Les paysans ne font que constater les dégâts

Une menace terrible pèse sur la culture du manioc en Haïti.

Un insecte qui a déjà causé des dégâts considérables en 2014 refait son apparition après la saison aride qu’a connu Haïti de novembre 2019 à avril 2020. Il s’agit de l’espèce Erennyis Ello qui attaque brutalement les plantations de manioc des paysans du pays.

L’insecte se nourrit particulièrement des feuilles de jeunes tiges et peut réduire à néant une plantation en moins d’une semaine.

Les départements de l’Artibonite, du Nord, Nord-Ouest et du Nord’est sont principalement concernés, selon l’agronome Emmanuel Jean Louis, responsable de la protection végétale dans le nord du pays.

Les plantations de manioc de nombreux paysans ont été victimes sans qu’ils aient eu le temps d’éradiquer l’animal.

Des produits dérivés du manioc en crise

En Haïti, deux types de manioc occupent le champ des cultivateurs. « Les paysans cultivent à la fois le manioc amer dont les racines séchées sont transformées en farine ou en “cassave” et le “manyòk dous” dont l’utilisation est courante dans la consommation », fait savoir l’agronome Emmanuel Jean Louis.

Frico Colas est entrepreneur. Il utilise le manioc comme matière première dans son atelier de « cassave » à Quartier Morin, au Cap-Haïtien. L’usine a 25 ans d’existence. Le professionnel révèle que la chenille a laissé des dégâts énormes dans ses plantations.

Lire aussi: Le citron et l’orange d’Haïti risquent de disparaître totalement

Les multiples coups portés par la chenille ravageuse dans les jardins de manioc de Frico Colas ont occasionné un retard dans la récolte. Comme conséquence, la quantité de cassave produite à Frico d’Or Cassaverie a considérablement réduit. « Généralement, l’atelier produit 100 cassaves par jour », relate-t-il. De nos jours, il faut compter la moitié de cette production ou légèrement plus.

L’entrepreneur constate simplement les dégâts sans pour autant intervenir sur le problème. Il patiente et attend que les plantations reprennent leurs formes naturellement.

« La chenille a envahi mon jardin cette année, rapporte Jacquelin Louis, un cultivateur dans la localité de Bas Limbé. Elle n’avait pas eu le temps de faire des dommages, car je portais constamment un œil sur la plantation. »

La plantation de Jacquelin Louis a été épargnée grâce aux interventions de son fils Chedlyn Louis, un agronome en formation. Les quelques chenilles qui envahissaient le jardin du cultivateur Louis sont à présent tuées. Sa plantation fleurit et ce paysan espère une bonne récolte à la fin de l’année.

Un problème identifié

Le manioc appartient à la famille des plantes euphorbiacées qui regroupe dans cette même liste le ricin, l’hévéa, etc.

Le réchauffement climatique a créé des conditions favorables à l’apparition du Erennyis Ello dans les cultures de manioc du pays, souligne l’agronome Emmanuel Jean Louis.

« Lorsque la période de sécheresse persiste de façon anormale, les plantations de manioc sont colonisées par des chenilles. Les cultivateurs sont déjà au courant de ce phénomène. Des séances de formations réalisées par le ministère leur expliquent comment combattre cet invertébré », rapporte l’agronome Jean Fritzner Clervéus, responsable de la production végétale au Ministère de l’Agriculture, des Ressources naturelles et du Développement rural (MARNDR).

Une chenille peut dévorer à elle seule 50 centimètres de feuille de manioc. « La destruction ne concerne pas un seul pied de manioc : tout le jardin peut être détruit en un laps de temps », rajoute l’agronome Emmanuel Jean Louis.

Lire également: Les cocotiers d’Haïti risquent la disparition

La feuille du manioc est importante pour sa croissance. Elle permet à la plante d’accumuler de l’amidon pour ensuite l’emmagasiner dans sa racine. Ce processus est réalisé par le phénomène photosynthétat qui transporte une partie de la sève dans la tige des plantes.

« Lorsque la chenille dévore la feuille du manioc, l’amidon emmagasiné va être à nouveau exploité par la plante pour produire de nouvelles feuilles. Cela dit, le temps d’apparition de la récolte qui se fait entre octobre et janvier va être retardé », explique l’agronome Emmanuel Jean Louis.

Le manioc est planté de septembre à novembre en Haïti.

D’autres animaux comme les mouches par exemple combattent les chenilles ravageuses. « Ces derniers ont la spécialité de parasiter les chenilles qui causent des dégâts dans les jardins. Mais leur population connaît une baisse considérable durant les moments de sécheresse. D’où l’envahissement des chenilles », fait savoir l’agronome Jean Friztner Clervéus.

Des solutions envisagées

L’agronome Emmanuel Jean Louis pense qu’il faut sensibiliser davantage les exploitants agricoles sur ce phénomène qui s’en va grandissant dans le département du Nord. Outre des formations, il plaide pour l’accès à des insecticides naturels ou chimiques dans les directions déconcentrées du ministère dans les zones concernées.

À en croire l’agronome Jean Friztner Clervéus, le MARNDR a déjà conseillé les planteurs sur la façon d’intervenir sur ce problème. « À défaut des produits chimiques, des produits naturels comme le piment peuvent être utilisés pour combattre l’envahissement des plantations par la chenille. L’eau pimentée est un excellent moyen de lutte contre la bête. »

Jean Frinzter Clervéus confirme aussi que la feuille ou la graine de neem peut apporter des résultats efficaces dans cette lutte. La recette est simple. Il suffit de les écraser dans un mortier puis les mélanger avec de l’eau. Le liquide tiré du mélange peut être utilisé pour asperger le jardin.

Malgré les solutions proposées, la plupart des paysans ne font que constater les dégâts causés par la chenille parce qu’ils n’ont pas de pulvérisateur pour asperger leur jardin. « Le prix d’un pulvérisateur avoisine les 120 dollars américains d’après l’agronome Clervéus. Le ministère a mis fin à ses opérations de distribution de ces matériels aux paysans. »

Selon le planteur de Bas Limbé, Jacquelin Louis, rares sont les cultivateurs qui font l’acquisition de ce matériel.

L’implication des planteurs

Le ministère de l’Agriculture ne peut pas intervenir dans chaque plantation séparément. « Les paysans doivent entretenir leur jardin d’après l’agronome Clervéus. L’aspersion rentre dans l’entretien de la plantation. Ils doivent donc prendre leurs responsabilités ».

Selon Clervéus, l’envahissement des chenilles est un problème banal qui peut être résolu par les planteurs.

« Le pays compte environ un million d’exploitants agricoles. Avant d’obtenir les fonds nécessaires comme subvention pour les cultivateurs aux mains de l’État, tous les jardins du pays seront déjà détruits », conclut le responsable de la production végétale au Ministère de l’Agriculture.

Emmanuel Moïse Yves

Commentaires

Emmanuel Moïse Yves
Journaliste à AyiboPost. Étudiant en communication sociale. Je pratique le journalisme pour le rendre utile à la communauté.

Combien touchent réellement les professeurs des écoles publiques en Haïti ?

Previous article

« Nou pa lwe moun Jeremi kay », une discrimination bien vivante

Next article

Comments

Comments are closed.

#ReteBranche : Pour ne rien rater, inscrivez-vous à la lettre Ayibopost