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Le gouvernement américain jouit d’une influence importante sur la santé en Haïti

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Un bureau du Centre pour le contrôle des maladies des États-Unis fonctionne en Haïti depuis dix-huit ans

Des programmes vitaux du Ministère de la Santé publique et de la Population sont financés et suivis de près par le Centre pour le contrôle des maladies (CDC), une agence du gouvernement américain.

Cette coopération permet notamment le financement d’un vaste réseau de 670 points de collecte d’information sanitaire sur tout le territoire. L’organisme appuie également les activités du laboratoire national et les efforts de lutte contre des maladies comme le VIH/SIDA.

« CDC est la seule institution du département de la santé américain ici en Haïti », révèle Mireille Kalou, la responsable du Programme Laboratoire de l’organisme. « Après Port-au-Prince, nous avons quatre bureaux régionaux intégrés dans certaines institutions nationales publiques. »

Le CDC a installé des plateformes et des logiciels pour la collecte des informations au sein du MSPP. « Ces données sont partagées avec le MSPP pratiquement en temps réel grâce aux solutions informatiques que nous avons trouvées », rapporte Pavel Desrosiers, directeur de l’unité de coordination des maladies infectieuses et transmissibles (UCMIT). En plus, des réunions routinières sont programmées pour « faire des échanges de données avec le CDC », développe Desrosiers.

Que le budget du MSPP ne puisse pas supporter des programmes aussi cruciaux et sensibles témoigne du peu d’investissement effectué dans la santé publique par les autorités haïtiennes successives.

« La surveillance des maladies, la surveillance épidémiologique est la responsabilité de chaque pays », déclare Jacques Boncy, directeur du Laboratoire national de Santé publique. « Dans ce cas, nous avons un autre pays ami qui apporte une assistance vraiment importante pour quelque chose qui devrait être pris en compte par le pays lui-même », rajoute le médecin qui souhaite qu’un jour, « après ces années d’efforts de CDC, le financement de tout ce qui a été fait soit soutenu par le pays lui-même ».

Lutter contre le VIH

D’après son site internet, le CDC travaille « 24 heures sur 24, 7 jours sur 7 pour protéger les États-Unis contre les menaces pour la santé, la sécurité et la sûreté, tant à l’étranger qu’aux USA. Pour combattre les maladies qui « commencent au pays ou à l’extérieur », l’institution entretient des antennes dans plusieurs pays du monde.

En Haïti, CDC compte cinq ou six personnels américains, d’après Mireille Kalou. « Le reste de l’équipe est essentiellement composé de gens d’origine haïtienne. »

Tout commence en 2002. Pour lancer ses opérations en Haïti, le CDC est venu en support aux activités de prévention et de prise en charge des personnes infectées au VIH/SIDA. Selon Jacques Boncy, l’institution injecte entre 80 et 150 millions de dollars américains dans ce domaine, chaque année depuis 2005. Cet argent est dépensé « pour l’assistance technique, les équipements, les médicaments, l’approvisionnement, l’expertise scientifique, les matériels importants dans le contrôle de ces médicaments… »

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166 structures sanitaires sont aujourd’hui impliquées dans le programme du VIH en Haïti. Après des années de lutte, le gros défi demeure la rétention des patients malades, puisque la plupart d’entre eux refusent de venir aux rendez-vous et de continuer à prendre les médicaments. La pandémie du Coronavirus a aggravé la situation : pour le premier trimestre de 2020, la fréquentation des hôpitaux pour toutes les maladies a baissé de 50 %, raconte Pavel Derosiers.

Pour pallier le problème, le CDC et le MSPP s’appuient sur une stratégie à deux têtes.

D’abord, les malades stables et éligibles reçoivent des médicaments pour trois jusqu’à six mois en lieu et place d’un mois. Cette méthode, lancée il y a deux ans, diminue la fréquence des rendez-vous et tempère le découragement des patients, analyse Pavel Derosiers.

Ensuite, plusieurs milliers d’agents de santé polyvalents viennent à la rescousse d’un suivi de proximité au sein des communautés. « Ils évaluent les malades et établissent une relation de confiance avec eux, élabore Derosiers. Ainsi, ils ont la capacité de les approvisionner. » Pour l’instant, la distribution de médicaments se fait dans la capitale, particulièrement dans certains bidonvilles.

Surveiller les maladies

CDC ne s’intéresse pas qu’au VIH/SIDA. Depuis 2010, l’institution s’est donné pour mission de « renforcer le système de surveillance épidémiologique » du MSPP, rapporte le Dr Stanley Juin, directeur de la Sécurité sanitaire globale au CDC. En marge du tremblement de terre de 2010, le réseau de surveillance sentinelle du MSPP comptait 52 sites. Aujourd’hui, ce réseau est composé de plus de 300 officiers de surveillance, repartis dans près de 700 sites. Ils rapportent des informations épidémiologiques pour les dix départements.

Il s’agit d’un système assez extensif, qui scrute les cas de choléra, surveille les maladies aux vagues récurrentes comme la malaria, documente les occurrences de la tuberculose, surveille le chikungunya, la méningite et traque les maladies émergentes inconnues. « C’est un système détaillé, granulaire », se réjouit Dr Stanley Juin.

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Depuis 2005, l’agence américaine fournit une assistance substantielle au Laboratoire national de Santé publique. Selon le directeur de la structure du MSPP, le CDC nomme un « chef du programme labo qui est sur place pour offrir une assistance technique très rapprochée. » Ce support englobe également l’acquisition d’équipements et la formation de cadres et employés du ministère. Simultanément, l’organisme soutient le système national de transport des échantillons à travers le pays afin de faciliter leur analyse.

« Cet engagement a permis une préparation du coronavirus », soutient Dr Stanley Juin. En avril dernier, l’agence a annoncé 2,9 millions de dollars américains pour fournir un soutien technique et financier au MSPP et au Laboratoire national pour les activités de surveillance en laboratoire du Covid-19. « Quand nous avons besoin de confirmations de certains cas, nous pouvons envoyer ces informations et les spécimens dans les laboratoires du CDC », rapporte Jacques Boncy.

À date, la priorité du CDC et du MSPP demeure la décentralisation des capacités des diagnostics en laboratoire pour le Coronavirus. Après une évaluation des laboratoires dans l’ensemble des départements du pays doté de technologies PCR qui permet de faire le diagnostic de la maladie, « nous avons commencé à activer certains laboratoires du réseau en dehors de Port-au-Prince, notamment dans le nord, le centre et le sud », annonce Dr Boncy qui mentionne un plan progressif devant s’étendre sur l’ensemble du pays.

Enjeu de souveraineté

La question des informations sanitaires demeure un enjeu de sécurité nationale. En février dernier, l’administration de Donald Trump et la Chine sont entrées en clash public quand le gouvernement chinois a fait part de sa volonté de financer à hauteur de 80 millions de dollars américains le quartier général du Centre pour le contrôle des maladies d’Afrique en Éthiopie.

« C’est une menace pour l’Afrique. L’Afrique possède de grandes quantités de données génomiques et les Chinois veulent construire le CDC pour finalement voler les données de tous les autres centres », a déclaré un responsable de l’administration de Donald Trump au Financial Times, accusant la Chine de vouloir s’adonner à l’espionnage. L’officiel faisait référence à cinq centres régionaux du CDC africain, dont certains ont été bâtis par les États-Unis.

Lire enfin: L’histoire d’un grand chirurgien haïtien emporté par le Coronavirus aux USA

Comme dans presque tous les domaines, Haïti ne peut se passer du financement étranger. Selon un rapport sorti il y a trois ans par l’Organisation panaméricaine de la santé, le pays figure parmi les états qui investissent le moins dans la santé sur le continent. Le budget du MSPP est passé de 16,6 % en 2004 à 4,4 % en 2019. Bien qu’on observe une augmentation pour le nouveau budget sorti en marge du coronavirus, le pays peine à respecter les recommandations de l’Organisation mondiale de la santé qui exige une allocation d’au moins 15 % du budget national au secteur sanitaire.

L’argent du CDC américain paie des contractuels au MSPP. Il entretient un des systèmes de surveillance les plus performants des Caraïbes, explique le biologiste Jacques Boncy. Une question reste cependant sans réponse : que se passera-t-il si demain, le gouvernement américain change de priorité ?

Widlore Mérancourt

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Widlore Mérancourt
Éditeur en chef d'Ayibopost. Consultant média. Précédemment manager chez LoopHaïti et à HEINEKEN. Amateur de philosophie. Grand curieux des nouvelles façons d'exercer le journalisme sur internet. Grand curieux, tout simplement.

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