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OP-ED: Kanye West ne sauvera pas Haïti

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« Un engagement sérieux avec l’histoire haïtienne, au-delà de la Révolution et au-delà des récits clichés d’Haïti en tant qu’État en faillite, est primordial »

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Vendredi dernier, la nouvelle de la visite surprise de Kanye West en Haïti a fait le tour des réseaux sociaux. Des images et des vidéos, diffusées sur différentes plateformes, détaillent l’itinéraire du rappeur américain. Du tarmac de l’aéroport Hugo Chavez au Cap-Haïtien, passant par une rencontre impromptue au salon diplomatique, avec la star de tennis Naomi Osaka, et la danse avec une troupe folklorique à l’hôtel Le Cormier après une promenade en bateau avec le président haïtien Jovenel Moïse, l’emploi du temps de la star était chargé.

Selon le Ministère du Tourisme haïtien, West s’est rendu dans la nation des Caraïbes pour visiter un centre de germoplasme, le célèbre port de croisière de Labadee et l’île de La Tortue. Pourtant, l’une des vidéos en circulation révèle un indice quant à la vraie raison du voyage du rappeur américain : « Nous construisons une ville », a dit Kanye West à Naomi Osaka.

Qui est inclus dans ce « nous » de Kanye West ? Cela inclut peut-être Shervin Pishevar, un capital-risqueur figurant dans la liste Forbes Medias de cette année parmi « Les meilleurs investisseurs mondiaux en capital-risque ». Il a accompagné West lors de son voyage dans la nation des Caraïbes. Pishevar, dont le succès vient de ses investissements visionnaires dans des entreprises comme Uber et Airbnb, ainsi que dans des entreprises à la mode comme Postmates, Warby Parker et Virgin Hyperloop One, entre autres, est un philanthrope de renom.

Le site Web personnel de Pishevar affirme que l’homme capitaliste est « un philanthrope dévoué et influent qui fait don d’argent, de temps et de leadership à de nombreuses associations caritatives mondiales et locales ». Cependant, il a été démontré que la philanthropie d’entreprise est simplement un écran de fumée derrière lequel des ploutocrates exercent leur pouvoir par des efforts en apparence charitables, tout en obtenant des allégements fiscaux.

Pishevar a été arrêté à Londres en mai 2017, pour une accusation de viol. Plus tard cette année-là, cinq autres femmes se sont manifestées et l’ont accusé d’inconduite sexuelle. Elles ont expliqué comment Pishevar a « utilisé sa position de pouvoir pour entretenir des relations amoureuses et des relations sexuelles non désirées. » Suite à ces accusations, Pishevar a annoncé qu’il démissionnerait de son poste au sein de sa société Sherpa Capital.

En plus de Pishevar, la présence de représentants des sociétés SpaceX et Tesla, dirigées par Elon Musk, a également été signalée lors de la visite [de Kanye West].

Le compte Twitter officiel du président Jovenel Moise a publié ceci : « La visite de Kanye West est une occasion pour moi d’inviter la communauté afro-américaine à s’impliquer davantage dans les investissements divers en Haïti. Notre pays est l’endroit idéal pour faire la promotion de la culture universelle. Haïti est l’Afrique au cœur de l’Amérique. »

Cette déclaration du président haïtien est alarmante. Haïti n’est pas un substitut de l’Afrique, ni une terre promise, ou encore le « nouvel El Dorado» pour les investisseurs étrangers, y compris les Afro-Américains comme Kanye West. Tout engagement en Haïti doit donner la priorité à une compréhension fine du paysage politique actuel du pays et de son passé.

 Kanye West qui a tweeté que « Haïti est l’endroit où notre peuple a commencé la première révolution qui nous a libérés de l’esclavage » a négligé de visiter la Citadelle Laferrière, l’impressionnante forteresse du XIXe siècle perchée sur le mont Bonnet à l’Évêque. Elle est un rappel matériel de la menace soutenue des puissances étrangères à laquelle Haïti a été confrontée au cours des décennies qui ont suivi l’indépendance, alors que le pays s’efforçait de façonner et de maintenir sa souveraineté noire dans un monde transatlantique hostile.

La Révolution haïtienne ne peut et ne doit pas être réduite à un symbole vide. Elle ne doit pas non plus être le seul marqueur historique pour les non-Haïtiens qui comptent s’engager avec la première République noire du monde. Un engagement sérieux avec l’histoire haïtienne, au-delà de la Révolution et au-delà des récits clichés d’Haïti en tant qu’État en faillite, est primordial.

Dans un autre tweet, Kanye West — qui a tristement déclaré que « l’esclavage était un choix » — prophétise : « NOUS SOMMES ICI POUR ACHEVER LA RÉVOLUTION. NOUS CONSTRUISONS LE FUTUR. » Cela porte à se demander de quelle révolution West parle-t-il ? Est-ce celle qui libérera enfin le peuple haïtien du joug néocolonial des puissances étrangères ? L’ironie est palpable : tout en tweetant sur la révolution, Kanye West paradait avec le même président qui, à la suite des élections législatives ratées de 2019 qui ont abouti à la dissolution du parlement haïtien, gouverne par décret depuis près d’un an.

Quel avenir peut-on construire alors que le président Moise n’a pas encore été tenu pour responsable de son implication directe et avérée dans l’utilisation abusive de 1,7 milliard de dollars des fonds PetroCaribe? Aucune révolution ne peut être réalisée sans les masses haïtiennes, celles qui font encore face aux répliques sociales, politiques, économiques et psychologiques du tremblement de terre de 2010 ; sans ceux qui ont exprimé une profonde méfiance à l’égard de la capacité du président d’organiser des élections justes et démocratiques dans les mois à venir ; ceux qui ont dénoncé et continuent de dénoncer la corruption de l’administration actuelle ; ceux qui n’ont cessé d’appeler à la démission du président Moïse.

La chercheuse et artiste Gina Athena Ulysses a décrit la série de manifestations et de « peyi lok » qui ont eu lieu en Haïti en 2018 et 2019 comme ce qu’elle appelle « la révolution inachevée d’Haïti ». Pour Ulysses, le nœud de cette révolution arrêtée sont les inégalités de classe qui façonnent tant d’aspects de la vie en Haïti : « En termes simples, Haïti est au milieu d’une guerre de classe. Cette lutte de classe tumultueuse est un vestige du non-achèvement de la seule révolution d’esclaves réussie au monde », ajoute-t-elle.

Kanye West, en déclarant qu ’« ils » achèveront la révolution met en évidence un problème important qui existe avec les investisseurs étrangers en Haïti : leur réticence à répondre aux demandes des masses haïtiennes privées de leurs droits et qui, par leurs protestations, sont en fait celles qui cherchent à achever la révolution.

Kanye West a participé à de nombreuses activités artistiques. D’une carrière de rap réussie à la conception d’une ligne de mode recherchée, West s’est également intéressé au design — sa société de design Donda porte le nom de sa défunte mère Donda West — ainsi qu’à l’urbanisme et à l’architecture avec le lancement de Yeezy Home. Lors d’une conférence à la Harvard Graduate School of Design, Kanye West a déclaré : « Je crois vraiment que le monde peut être sauvé grâce au design… Je crois que l’utopie est en fait possible – mais nous sommes dirigés par les moins nobles, les moins dignes, les moins éclairés, les plus stupides et les plus politiques.

Parallèlement à ses nombreuses récompenses et succès, les luttes de Kanye West contre la maladie mentale ont également eu lieu sur des plateformes publiques. Suite à l’annonce sur Twitter de sa candidature à la présidence des prochaines élections américaines, West a organisé un rassemblement au cours duquel il a affirmé que Harriet Tubman “n’avait jamais libéré les esclaves”. Alors que le contrecoup qui a suivi a appelé à tenir West responsable de ses déclarations erronées et préjudiciables, et aussi pour avoir abusé verbalement d’Iesha Mars, une femme noire, il y avait également un appel à mettre fin à la stigmatisation entourant les problèmes de santé mentale dans la communauté afro-américaine.

Gina Athena Ulysses a mis l’emphase sur la nécessité impérative de nouveaux récits sur Haïti afin de contrebalancer l’image prédominante et réductrice de ce pays en tant que société dystopique, ravagée par deux siècles d’instabilité politique et d’échec économique (le président américain Donald Trump lui-même a fait référence à Haïti et aux nations africaines en tant que “pays de merde”). La construction d’une ville utopique par Kanye West, qui a publiquement approuvé Donald Trump, n’est pas la direction à prendre. Haïti n’est pas une terre dépourvue d’histoire et de personnes, appelée à servir de toile aux rêves de villes utopiques de Kanye West.

Ce n’est pas la première fois qu’un artiste de l’industrie musicale américaine décide de matérialiser ses rêves utopiques urbains. Akon, célèbre pour ses chansons comme “Locked up” et “Smack that”, a récemment posé la première pierre pour la construction d’une “ville futuriste” à Mbodiène, un village à 100 km au sud de Dakar, la capitale du Sénégal.

Au cours de la conférence de presse qui a suivi, Akon a affirmé : “L’une des plus grandes motivations que j’ai eues lorsque j’étais aux États-Unis était de rencontrer beaucoup d’Afro-Américains qui ne comprenaient pas vraiment leur culture. J’ai donc voulu construire une ville ou un projet comme celui-ci qui leur donnerait la motivation de savoir qu’il y a une maison chez eux.” Bien que situé au Sénégal, ce projet, selon les propres mots d’Akon, semble être orienté vers la communauté afro-américaine des États-Unis.

Le projet de 6 milliards de dollars, soutenu par de nombreux investisseurs étrangers anonymes, bénéficie également du soutien du président sénégalais Macky Sall. L’architecte sénégalais Carole Diop s’est inquiétée des retombées de ce projet pour la communauté sénégalaise : “Est-ce que cet investissement ne serait pas mieux dirigé vers l’agriculture, l’éducation, ou la création d’emploi pour les jeunes ? Il y a peut-être mieux à faire avec 6 milliards de dollars.” Comme le souligne Diop, le cabinet d’architecture en charge de la conception, Bakri & Associates Development Consultants, n’est ni sénégalais ni africain, mais dubaien.

Haïti et les Haïtiens sont confrontés à des risques similaires avec la perspective de la construction de “Kanyeville”. Déjà après le tremblement de terre de 2010, les architectes haïtiens ont dénoncé le traitement préférentiel accordé aux firmes étrangères de construction et d’architecture. Les firmes haïtiennes, ostracisées, n’ont pas été invitées à soumissionner pendant la campagne de reconstruction. Par conséquent, plusieurs des structures érigées sont “non adaptées à la culture et à la réalité haïtienne, ses coutumes et son identité”, affirme l’architecte haïtienne Isabelle Alice Jolicoeur.

Lors de leur escale sur l’île de La Tortue, le président Moïse s’est adressé à une foule et a déclaré qu’il avait amené Kanye West en Haïti afin qu’il aide à améliorer les conditions de vie sur l’île. La rumeur veut que West visitait la Tortue en tant que lieu potentiel pour la ville qu’il envisage de construire en Haïti. Située au large de la Côte-Nord d’Haïti, à environ treize kilomètres de Port-de-Paix, l’île de La Tortue, convoitée par les pirates dans les années 1600, a une longue histoire d’ingérence étrangère.

Au cours de la seconde moitié du XIXe siècle, le citoyen britannique Joseph Maunder a conclu un contrat avec le gouvernement haïtien pour la location de l’île de La Tortue, et l’exploitation du bois d’acajou. À sa mort, son épouse, sous prétexte de la guerre civile en cours en Haïti, a fait défaut sur les paiements dus. En conséquence, le gouvernement haïtien a saisi l’opération, un acte qui a conduit à un conflit international entre le gouvernement haïtien et la Couronne britannique.

Le gouvernement britannique a exigé du gouvernement haïtien une indemnité de 135 000 livres au nom de Mme Maunder (sa citoyenneté est devenue un sujet très débattu) et a envoyé un navire de guerre dans la baie de Port-au-Prince. Ce conflit qui a commencé sous la présidence de Sylvain Salnave (1867-1869) a culminé en 1886-1887 pendant le règne de Lysius Salomon (1879-1888).

Refusant de payer une somme aussi astronomique et craignant que l’Angleterre s’en serve comme prétexte pour s’emparer de l’île de La Tortue ou du Môle Saint-Nicolas, Salomon s’est tourné vers la France et les États-Unis pour obtenir de l’aide. L’intervention de ces pays a mis fin aux menaces de l’Angleterre et a conduit à la réduction de l’indemnité à 32 000 livres.

Même avant cela, Salomon, partisan de la doctrine Monroe et soucieux de réduire la menace des puissances européennes, avait cherché “un mariage de raison” avec les États-Unis. Dans un accord secret de 1883, il a offert l’île de La Tortue ou le Môle Saint-Nicolas aux États-Unis. L’offre a été rejetée. Quelques années plus tard, lorsque les États-Unis, au début de leur expansion impérialiste, ont cherché des bases navales des Caraïbes — comme station de charbon, mais aussi pour assurer le contrôle stratégique du passage du vent et, en fin de compte, du canal de Panama — l’île de La Tortue, avec le Môle Saint Nicolas, figurait parmi les lieux les plus convoités.

Plus récemment, il a été rapporté que la compagnie de croisière Carnival cherchait à conclure un accord de 70 millions de dollars avec le gouvernement haïtien, afin d’utiliser la plage de la Pointe-Ouest de l’île de La Tortue comme port de croisière. Un avocat texan du nom de Gray Pierson s’est opposé au contrat, alléguant qu’il violait un accord antérieur que son père, Don Pierson, avait signé en 1970 avec le gouvernement Duvalier pour un bail de 99 ans sur l’île.

Le plan de Don Pierson pour La Tortue était ambitieux : transformer l’île en une zone de libre-échange qui comprendrait des hôtels, des marinas, des logements et des sites industriels, et qui tomberait sous la direction de l’entreprise de Pierson, Dupont Caribbean Inc. Cependant, à la mort de Papa Doc, le gouvernement de Jean-Claude Duvalier a refusé d’honorer les termes du contrat et depuis, la zone de libre-échange n’a été qu’un sujet controversé.

Par ailleurs, le Miami Herald rapporte que Nicolas Bussenius, propriétaire de l’hôtel Mont-Joli à Cap-Haïtien, loue la plage de Pointe-Ouest depuis deux décennies.

La vérité est que Kanye West ne sauvera pas Haïti. Les étrangers ne sauveront pas Haïti. L’histoire d’Haïti révèle les cas répétés où les investisseurs étrangers ont, en fait, entravé politiquement et économiquement la nation. Croire que le salut d’Haïti réside dans la venue de sauveurs extérieurs est une grave illusion qui doit disparaître.

Il est temps de mettre en avant le travail des Haïtiens qui ont exprimé à plusieurs reprises leur mécontentement à l’égard de l’élite corrompue, tant au gouvernement qu’au sein du secteur privé, et qui sont restés réticents envers les investissements étrangers dans le pays.

De telles attitudes ne découlent pas d’un rejet de la “modernisation” ou du “progrès” — deux concepts qui ont historiquement été utilisés pour justifier le colonialisme occidental. Au lieu de cela, les Haïtiens refusent simplement, et à juste titre, toute forme d’investissement étranger au détriment de leur propre vie.

Comme l’a rappelé Michel-Rolph Trouillot, Haïti “représente la plus longue expérience néocoloniale de l’histoire de l’Occident”. Construire une nouvelle ville futuriste ne résoudra pas des siècles d’exploitation coloniale et néocoloniale. Les problèmes auxquels Haïti est confrontée ne seront pas résolus en transformant ce pays en terrain de jeu des gens riches et célèbres.

Shanna Jean-Baptiste 

Traduction : Jameson Francisque/Ayibopost

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Shanna Jean-Baptiste
Shanna Jean-Baptiste is a Postdoctoral Associate in the Department of French at Rutgers University. She earned a joint PhD in French and African American Studies from Yale University in 2020. Her research and teaching interests include Haitian literature, visual art and music.

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