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« Ils ont décapité mon fils, l’ont haché, et ont jeté ses restes »

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Près de deux ans après les événements tragiques surnommés « massacre de la Saline », les victimes crient encore leur soif de justice

Des dizaines de morts et de disparus, des maisons brûlées, et des esprits marqués à jamais par des spectacles sanglants, sont les conséquences de cette tuerie, perpétrée à La Saline les 13 et 14 novembre 2018. D’autres attaques ont eu lieu après, toujours soldées par des victimes par dizaines.

Selon plusieurs rapports d’organismes de droits humains, les plus hautes autorités haïtiennes auraient donné leur bénédiction à ces massacres. Des membres proches du gouvernement se seraient associés à des gangs ennemis de la Saline, pour des raisons politiques. La Police nationale, mise au courant de l’attaque du 13 novembre, a brillé par son absence totale de réaction.

Pour faire entendre les voix des victimes, des habitants de ce bidonville se sont réunis au sein d’un comité. C’est grâce à leurs efforts que les organismes des droits humains dans le pays ont pu publier des informations sur les crimes commis dans ce quartier.

Mais depuis le mois de juin 2020, une nouvelle organisation a vu le jour dans la capitale. Le « G9 an fanmi e alye » est un regroupement de chefs de gangs, qui vise à fédérer tous les bandits de la zone métropolitaine. Au sein de ce regroupement, on retrouve des individus dont les noms ont été cités dans le massacre de la Saline. Après avoir conquis ce quartier populaire, aujourd’hui ces bandits traquent les membres du comité des victimes, pour les faire taire.

Le 14 mai 2019, une manifestation pour rappeler le massacre de La Saline (Haïti). DIEU NALIO CHERY / AP

Le maquis comme mode de vie

Manno n’a plus de domicile fixe, depuis novembre 2018. Cela fait deux ans qu’il se cache, qu’il prend des précautions extrêmes pour sortir. Deux ans depuis que sa vie a basculé. Il est l’un des membres du comité des victimes de la Saline. « Je suis un militant, dit l’homme de 52 ans. J’ai des engagements politiques, et c’est pour cela qu’on me traque autant. Je ne suis pas en sécurité, quand je sors dans la rue, je suis obligé de me déguiser. Je porte chapeau et lunettes. Parfois je varie mon apparence, parce que ces hommes sont partout. »

Ces engagements politiques dont il parle, c’est surtout l’organisation de manifestations contre le pouvoir en place. « La Saline est un bastion des opposants, explique-t-il. C’est de là que le gros des manifestations sort. Le pouvoir a voulu nous acheter en offrant des tas d’avantages à Bout JanJan [ancien chef de gang de la Saline]. Ils lui demandaient d’empêcher toute manifestation à la Saline. »

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Les rapports de quelques organisations de droits humains viennent corroborer ce témoignage. Selon ces rapports, le massacre de la Saline a eu lieu, entre autres, pour briser les mouvements de contestation qui faisaient rage dans la capitale. Ces protestations avaient causé la paralysie du pays.

Selon Manno, le G9 s’est rendu chez lui à la Saline pas moins de trois fois. « Ils pensaient que j’étais là, explique-t-il. Mais depuis novembre j’ai laissé la zone. Ma maison et une épicerie que je tenais avaient été pillées. Mais je vais à la Saline de temps en temps, surtout quand il faut faire témoigner les autres victimes. Ces hommes du G9 traquent aussi d’autres membres du comité, comme le président. La porte-parole leur a échappé de justesse. On est éparpillés un peu partout, c’est au téléphone qu’on se parle. Parfois on se rencontre, mais en prenant nos précautions. »

Le « militant » croit que les bandits veulent leur peau. « Maintenant ce sont eux qui commandent à la Saline, et c’est la peur là-bas, même s’ils prétendent le contraire. Les gens ne peuvent même plus écouter des nouvelles à la radio », explique-t-il.

La fin d’un rêve

Manno est lui aussi une victime du massacre dans son quartier où il habite depuis plus de quarante ans. Son fils aîné, âgé de 27 ans, a péri de la main des assaillants, le 13 novembre 2018. « Il lui ont coupé la tête, dit l’homme. Puis ils l’ont haché en menus morceaux. Je n’ai même pas pu récupérer son corps, il était parmi une pile d’autres cadavres hachés eux aussi. Les cochons ont mangé beaucoup de cadavres les jours suivants le massacre. D’autres étaient brûlés ou jetés à la mer. »

Ce n’est que le 14 novembre que Manno a appris la nouvelle macabre. « J’ai frémi dans mon être, avoue-t-il. Je ne suis pas quelqu’un qu’on peut décontenancer avec facilité. Mais ce jour-là, oui, j’ai frémi quand un ami est venu me dire qu’on avait dépecé mon enfant. »

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Son fils voulait être journaliste. « Je l’encourageais dans cette voie, dit Manno. Il ne s’intéressait pas vraiment à la politique. Lui tout ce qu’il aimait c’était regarder des documentaires. Le jour où il est mort, il était allé regarder un documentaire sur la révolution cubaine, chez un ami. »

Ce fils aîné ne rentrera jamais chez lui, et son père veuf depuis trente ans, ne le reverra plus. « J’avais cinq enfants, explique Manno. Il me reste quatre filles. Heureusement, elles n’étaient pas avec moi lorsque cela s’est passé. Elles vivaient avec une tante. Ma première femme est morte quelques instants après avoir donné naissance à mon fils aîné. C’est sa grand-mère qui l’a élevé. Lorsqu’elle est morte à son tour, il est venu me rejoindre. J’étais marchand à la Croix des Bossales, je vendais de la viande. Si j’avais su, je ne l’aurais pas gardé avec moi. Depuis ce jour, je sens parfois de la violence monter en moi. C’est une grande perte. »

La justice du plus fort

Manno, ainsi que les innombrables victimes de la Saline attendent que la justice se prononce. Mais les avancées sont timides. Le juge d’instruction Chavannes Etienne était sur l’affaire. Il a déjà rencontré des victimes qui ont apporté leurs témoignages. Mais le juge a été récusé par les accusés Pierre Richard Duplan et Fednel Monchery, après une ordonnance d’interdiction de départ prise contre eux.

Le président de la République Jovenel Moïse avec un des accusés, Fednel Monchery

Selon l’avocat Woodken Eugène, membre du Bureau des Droits Humains en Haïti (BDHH), l’une des organisations qui accompagnent les victimes, il est difficile de faire avancer ces types d’affaires. « On rapporte que l’État est impliqué dans le massacre, explique-t-il. Alors tous les juges, les commissaires du gouvernement, peuvent avoir peur de travailler réellement sur ce dossier. »

Un autre obstacle majeur réside dans le système judiciaire lui-même. « C’est le commissaire du gouvernement qui est chargé de mettre l’action publique en mouvement, continue Woodken Eugène. Mais il est nommé par le gouvernement, et c’est le ministre de la Justice qui est son supérieur hiérarchique. Il a donc une épée de Damoclès sur sa tête ; il peut vouloir être prudent pour ne pas perdre son job. »

Si à l’instar d’autres pays le commissaire était un procureur, élu au lieu d’être nommé, il se sentirait plus libre pour travailler sur des dossiers qui impliquent l’État. Charlotin Romanes est lui aussi avocat. Bien qu’il n’ait pas travaillé spécifiquement sur le dossier de la Saline, l’avocat croit que la paralysie de la justice, depuis tantôt 1 an et demi, est un autre facteur de blocage.

«Crime d’État»

Les événements de la Saline auraient été bien planifiés, selon des rapports publiés par le Réseau National de Défense des Droits Humains (RNDDH) ou la Fondation Je klere. La première dame de la République, Martine Moïse, se serait rendue en octobre 2017 à la Saline, pour rencontrer Bout Janjan. Des promesses ont été faites, et n’auraient pas été tenues. Aussi, le 17 octobre 2018, des hommes armés ont attaqué le cortège du président de la République qui se rendait au Pont Rouge, pour commémorer la mort de Dessalines, père de la nation.

Le président a été obligé de faire demi-tour. Cet épisode est resté en travers de la gorge du chef de l’État, selon les rapports. L’attaque contre le cortège a été attribuée aux hommes de Bout Janjan à la Saline, et à leurs alliés de Pont-Rouge.

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Seulement quelques jours après cette attaque, des hommes armés ont déferlé sur la Saline. Des hommes, des femmes et des enfants ont été tués. Des viols collectifs ont laissé des séquelles indélébiles sur le corps de jeunes femmes. Des maisons ont été pillées et brûlées.

Deux fonctionnaires de l’État, Pierre Richard Duplan et Fednel Monchery, respectivement délégué de l’Ouest et directeur général du ministère de l’Intérieur, auraient été vus sur les lieux, avec les bandits. L’actuel chef du G9, Jimmy Cherizier, ancien policier passé de l’autre côté, était présent lui aussi. Jusqu’à aujourd’hui, certaines personnes sont portées disparues.

Jameson Francisque

Photo couverture: DIEU NALIO CHERY / AP

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Jameson Francisque
Linguiste. Journaliste. Passionné de technologie. Je m'intéresse à la politique et à l'économie. Ah, j'écris aussi un peu de poésie, histoire de faire passer la vie.

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