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Gangs et autorités attaquent les paysans à Limonade

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Des planteurs de la zone sont dépossédés illégalement de leurs terres par des bandes armées soutenues par des élus locaux, documente AyiboPost

Le 7 avril 2023 vers deux heures de l’après-midi, Ascencio Paul se rendait sur sa ferme apicole dans la commune de la Plaine-du-Nord située à quinze kilomètres en voiture du Cap-Haïtien. L’apiculteur devait ce jour-là délimiter son terrain afin de pouvoir cultiver d’autres denrées comme le manioc ou la canne à sucre.

Acquis en 2020, l’espace d’un hectare et neuf centième est enregistré au nom de la société anonyme le Village Agricole S.A.

Ce vendredi du mois d’avril, quatre hommes armés pour la plupart, d’autres munis de machettes, débarquent sur le terrain et demandent à Ascencio Paul d’abandonner son projet et de quitter les lieux s’il tient à sa vie.

Paul a reçu des coups violents et sa voiture aurait été incendiée s’il n’avait pas fui en toute hâte. Ses démarches auprès des autorités judiciaires n’ont pas abouti.

Quatre hommes armés pour la plupart, d’autres munis de machettes, débarquent sur le terrain et demandent à Ascencio Paul d’abandonner son projet et de quitter les lieux s’il tient à sa vie.

Cet incident non isolé prend place dans le cadre d’une vague de spoliation entamée depuis plusieurs années dans le bassin du Cap-Haïtien dans la région Nord du pays. Ce problème touche particulièrement les paysans et les agriculteurs.

Quartier-Morin, la Plaine du Nord, Cap-Haïtien, l’Acul du Nord et Limonade représentent les communes les plus touchées.

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Dans une correspondance en date du 4 avril 2023, le Conseil d’administration communal à Roucou avait demandé à la mairie de Limonade de voler à son secours à cause d’une envolée de l’insécurité foncière dans la zone.

«Biwo kazèk la mande konkou paske li pa gen mwayen pou goumen avèk nèg ki gen gwo zam lou nan men yo», peut-on lire dans cette correspondance écrite en créole haïtien.

Contacté par AyiboPost, le maire Assesseur de Limonade, Saül Claudin confirme des activités de « dechoukaj » dans au moins quatre à cinq communes dans le département du Nord. Il dit avoir reçu plusieurs correspondances de la part de citoyens « se plaignant du vol de leurs terrains ».

C’est une activité qui se développe depuis environ trois ou quatre ans dans la région et qui se trouve concentrée particulièrement dans la commune de Limonade, qui s’étend sur une superficie de 131,9 km2. Les paysans sont dépossédés de leurs terres par des individus armés, dit le maire. Les gangs brûlent les récoltes et accaparent les terrains, raconte le maire Assesseur de Limonade.

« Ces vols de terrains se font le plus souvent en complicité avec des représentants de la Direction générale des Impôts sans l’approbation de la mairie », révèle le maire Assesseur Saül Claudin qui n’a pas voulu citer de noms pour des raisons de sécurité.

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Ces individus qui sont généralement des autorités de la ville profitent de la faiblesse de l’État pour s’emparer des terres des paysans, selon des témoignages. « Ils débarquent avec des engins lourds et se font accompagner de la police pour pouvoir détruire les infrastructures agricoles des paysans », poursuit le maire Saül Claudin bien au courant de ces pratiques.

Ces vols de terrains se font le plus souvent en complicité avec des représentants de la Direction générale des Impôts sans l’approbation de la mairie.

Ces paysans sont majoritairement des fermiers de l’État et paient régulièrement la DGI depuis des années.

Contacté par Ayibopost, l’inspecteur principal en chef de la DGI, James Henriquez Georges, n’a pas voulu répondre aux questions.

Le commissaire du gouvernement du Cap-Haïtien Ednot Placid n’a pas non plus répondu aux demandes d’interview d’AyiboPost.

Entre-temps, les victimes continuent de s’empiler. En février 2022, Gabriel Chanel, un septuagénaire qui habite la commune de Quartier-Morin, a remarqué des individus armés dans ses plantations de figue banane, de manioc et de canne à sucre. Ils ont mis le feu et dépossédé ce père d’une douzaine d’enfants de plus de six carreaux de terre qu’il travaillait depuis les années 1970.

Gabriel Chanel, fermier de l’État, dit avoir enregistré une perte estimée à 100 000 gourdes sur l’ensemble de ses récoltes durant la période de « dechoukaj ». « C’est avec ces ressources que je prenais soin de mes enfants. Pour l’instant, je pratique l’élevage, mais cela ne me permet pas de répondre a leurs besoins », dit-il.

Ces paysans sont majoritairement des fermiers de l’État et paient régulièrement la DGI depuis des années.

Interviewé par AyiboPost, Israël Milien, le coordonnateur de l’Asosyasyon Pwodiktè Lèt Limonad (l’Association des Producteurs de lait de Limonade) (APWOLIM), révèle que les individus armés volent les bétails et occupent à présent presque toutes les terres des paysans.

Aujourd’hui, APWOLIM — une organisation de paysans évoluant dans l’élevage et l’agriculture — est dépossédée d’une bonne partie des terrains qu’elle avait acquis en 2009 à Roucou, troisième section communale de Limonade.

Avis de cotisation de l’Association des Producteurs de Lait de Limonade à la Direction Générale des Impôts (DGI).

APWOLIM produit pour « Lèt A Gogo ». Selon le dirigeant de la structure, cette situation risque de faire baisser le volume de ce lait sur le marché. « Actuellement, nous avons interrompu toutes nos activités, car on a volé toutes nos terres et tous nos bétails », se plaint Israël Milien.

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Selon les témoignages de victimes, l’insécurité foncière s’est accélérée dans la zone sous la magistrature du maire intérimaire de Limonade, Gesner Dieudonné. Ce dernier a été arrêté le 3 novembre 2020 par le commissaire du gouvernement du Cap-Haïtien à l’époque, Richemond Florival pour des actes de destruction et de dévastations au préjudice des habitants de Limonade et de ses environs.

« C’était une arrestation politique », réagit le maire adjoint, Saül Claudin qui n’a pas fourni trop de détails. Il n’y avait, dit-il, aucune flagrance dans les reproches adressés au maire Gesner Dieudonné.

Ces actes de « dechoukaj » de paysans arrivent dans un contexte où le pays fait face à une situation d’insécurité alimentaire aiguë. Selon la coordination nationale pour la sécurité alimentaire, presque la moitié du pays se trouve en situation d’insécurité alimentaire. Or, plusieurs organisations paysannes victimes de spoliation témoignent enregistrer de grandes pertes.

Nous avons interrompu toutes nos activités, car on a volé toutes nos terres et tous nos bétails.

L’organisation des Paysans Pour le Développement de Limonade (OPDL) est dépossédée depuis le mois de mars 2023 des trois carreaux de terre que ses membres cultivaient depuis 2003 à Roucou.

« Des individus armés ont débarqué et ont pris le contrôle de nos terrains », explique à AyiboPost l’ingénieur Jorel Guerrier, trésorier de l’institution. « Actuellement, dit-il, ces gens divisent les terres en lotissement afin de les revendre. »

Cette information est confirmée par l’agronome Wisnel Tanis, un membre important de l’organisation OPDL.

Selon Jorel Guerrier, l’OPDL a déjà dressé une requête à la DGI de Limonade, mais elle n’a reçu aucune réponse de l’institution étatique.

Par Fenel Pélissier


Visionnez ce reportage réalisé par AyiboPost en 2021 sur la situation des vols de terrains dans le département du Nord-Est.


© image de couverture : freepik

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Fenel Pélissier est avocat au Barreau de Petit-Goâve, professeur de langues vivantes et passionné de littérature.

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