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Entre fatalité et héroïsme: la dure réalité des non-voyants en Haïti

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Sur la route de l’Aéroport, non loin du carrefour de la Renaissance, sous le nez du viaduc inconscient, les badauds chassent le pain comme le gibier. Dans l’ambiance bruyante des marchandes qui s’approprient le trottoir, les taxis motos se faufilent entre les voitures. Pendant que les égouts, silencieux, bouches ouvertes, attendent leur prochaine victime. Comme les humains, ce carrefour est insensible et peu accueillant envers ceux qui ne savent pas où poser les pieds.

Là ! Dans ce carrefour, d’humeurs changeantes, une dame, non-voyante, paie l’insolence de croire qu’elle a le droit de circuler librement. Malencontreusement, nez pour nez, elle se frotte au dur devoir d’exister dans un pays où l’insouciance des autorités de l’État se fond dans l’hystérie collective.

Ici, l’État ne fait pas dans la mesure ni dans l’égalité. La station a été déplacée en marge des normes d’accessibilité universelle. Les piétons se rentrent dedans. La dame se perd dans cette marée humaine, qui va à contresens. Elle fait du surplace. Elle ne peut pas bouger. La pauvre trébuche, chahutée. Elle perd ses moyens, sa route. Aucune compassion pour cette dame qui a voulu se colleter aux voyants. Suivre sa route pour se trouver un taxi en vue de vaquer à ses activités. Y parvenant finalement, ses problèmes s’amplifièrent par l’impatience du chauffeur de taxi, l’intransigeance de certains passagers et la pitié, certaines fois, hypocrite d’autres. Les non-voyants ont la vie dure en Haïti et cette dame l’a apprise à ses dépens.

En référence au cadre légal existant en Haïti sur les personnes handicapées, des avancées considérables aurait dû être faites dans ce secteur. L’adoption de la loi de 13 mars 2012 portant sur l’intégration des personnes handicapées et la ratification à la fois de la Convention des Nations Unies relative aux droits des Personnes Handicapées et la Convention Interaméricaine pour l’Élimination de toutes les Formes de Discriminations basées sur le Handicap en 2009, devraient servir de base à l’amélioration de leurs conditions matérielles d’existence. Aussi significatives soient-elles, ces avancées légales ne sont pas suivies d’effets. Et pour cause, les personnes handicapées, particulièrement, les non-voyants continuent d’aspirer à une justice sociale qui n’existe en réalité que dans les textes de lois.

Devant cette dure réalité existentielle, certains non-voyants capitulent et se réfugient dans la mendicité. Alors que d’autres, au péril de leurs vies, quitte à s’offrir en victimes expiatoires, mènent un combat, certes à armes inégales, contre l’exclusion et la discrimination. Que ce soit dans les écoles, les églises, les universités ou dans les milieux socioprofessionnels, les non- voyants se font valoir.

Certaines églises, contrairement aux apparences, constituent l’un des bastions de l’indifférence en Haïti, et ce n’est pas le témoignage de cette protestante zélée qui nous dira le contraire.

« C’est par la grâce de Dieu que nous ne sommes pas aveugles, que nous pouvons venir seuls à l’église. Nous devons le remercier pour cette faveur », lance-t-elle, confiante.

N’est-ce pas là une façon subtile de dire aux non-voyants que leur déficience visuelle est un châtiment?

Loin de se décourager, au contraire, les non-voyants décident de se jeter à l’eau comme les réfugiés qui fuient le conflit syrien, dans l’espoir, aussi infime soit-il, d’un lendemain meilleur.

Dr Michel Péan, Président de la Société haïtienne d’aide aux aveugles (SHAA),  incarne, presque à lui seul, ce combat. « Notre lutte s’articule autour de la défense de nos droits. Nous sommes des Humains et nous exigeons d’être traités en tant que tels», a précisé le Dr Péan.

Conscient de l’énormité de sa tâche, il tient à mobiliser tout le monde autour de cet idéal. Il s’adresse à tous dans un message plein d’espoir qui interpelle la solidarité et la conscience collective : « Nous faisons appel à la conscience citoyenne et à la responsabilité de l’État. Car, la cause que nous défendons n’est pas uniquement la nôtre, elle aussi celle de toute la société, voire de toute l’humanité »

D’une manière générale, les personnes handicapées n’ont pas la partie facile en Haïti. Invité à se prononcer sur l’état de la situation, Monsieur Gérald Oriol Jr, Secrétaire d’État à l’intégration des personnes handicapées en Haïti, s’est exprimé ainsi : «  Haïti est un pays où l’exclusion sociale est toujours présente. La plupart des membres de la population vivent en situation de pauvreté et ont très peu accès aux biens et services sociaux de base. N’étant pas exemptes de cette situation, les personnes handicapées constituent l’une des catégories les plus vulnérables. En effet, les personnes handicapées connaissent des conditions d’existence difficiles avec un accès limité aux infrastructures physiques, à l’éducation, à l’emploi formel, et aux soins de santé primaires ».

Selon Monsieur Oriol, la situation, aussi lamentable soit-elle, ne peut pas être résolue du jour au lendemain. « Il est clair que le travail visant l’inclusion des personnes handicapées doit se faire dans la durée en vue d’assurer la prise en compte des droits des personnes handicapées et l’amélioration progressive de leurs conditions matérielles d’existence », explique-t-il.

Se réjouissant des progrès enregistrés jusque-là, le Secrétaire d’État fait appel à la mobilisation générale et à une prise en charge collective. «On ne peut changer considérablement leur situation sans un effort collectif de transformation positive des conditions de vie de l’ensemble des populations », a déclaré Monsieur Oriol.

L’éducation constitue un facteur déterminant dans la lutte des déficients visuels en Haïti. À travers des institutions spécialisées comme l’École St-Vincent, une prise en charge est effectuée au profit des personnes handicapées, et des non-voyants, en particulier.

Selon le Père Léonidas Sardony, ancien Directeur de cet établissement, « sa mission consiste dans l’intégration des personnes handicapées par l’éducation et la santé préventive ». En dépit, des « difficultés rencontrées », il estime satisfaisante sa contribution dans l’instauration d’une société égalitaire et équitable en Haïti.

Tout comme cette dame perdue dans la foule des voyants insouciants, qui ne croient pas dans  la réciprocité, Nathalie, une jeune femme de 27 ans, journaliste, étudiante en Diplomatie, expérimente chaque jour cette dure réalité. Elle nous explique la problématique de l’intégration des non-voyants en Haïti. Elle en a profité également pour nous raconter son histoire pleine d’émotions: « Mes problèmes oculaires ont commencé quand j’avais 12 ans. Après des interventions chirurgicales, j’ai perdu l’usage de mes deux yeux. J’ai dû affronter cette nouvelle réalité. Je savais que la vie n’était pas finie pour autant ».

Très positive, et ce, malgré sa déficience visuelle, Nathalie croit en ses rêves et se donne à fond pour les réaliser. Quoiqu’éprouvées, sa détermination et sa croyance en Dieu demeurent intactes. Selon ses affirmations, elle ne compte pas s’arrêter en si bon chemin. Sure d’elle, elle renouvelle son engagement à aller de l’avant. « Ma foi en Dieu et le soutien de ma famille m’ont permis d’aller de l’avant. Je crois en mes rêves,  et je suis disposée à les poursuivre jusqu’au bout. Je sais qu’avec mon handicap, je dois multiplier mes efforts pour franchir les obstacles. Une chose est sûre, je ne me laisserai pas impressionner. La bataille ne fait que commencer», a martelé Nathalie, d’une voix ferme et enthousiasmante.

Sur les difficultés rencontrées depuis (le début de) sa déficience visuelle, Nathalie n’a pas froid aux yeux  au moment d’aborder la question. Au contraire, sans aller par quatre chemins, elle présente fidèlement le diagnostic de la situation. « Mis à part les problèmes d’ordre académique, structurel et financier, nous sommes confrontés à l’incompréhension des gens; marcher seul pour un non-voyant en Haïti, relève de l’exploit. C’est carrément de l’héroïsme, car, jusqu’à présent chez nous, le handicap visuel est perçu comme une fatalité », poursuit-elle.

La discrimination contre les non-voyants n’a pas de limites en Haïti, selon Nathalie « Elle s’étend malheureusement à la vie sentimentale. Certains parents imposent des critères de validité pour s’opposer aux unions de leurs enfants à des non-voyants ».

Ces dernières révélations de Nathalie, aussi banales qu’elles puissent paraitre, viennent nous rappeler, qu’au-delà des problèmes infrastructurels, nous avons des problèmes pressants de société à régler. Pendant que nous nous contemplons à rechercher un sauvetage individuel, nous aggravons des blessures collectives en renforçant l’exclusion et la marginalisation.

Il n’est pas facile d’être non-voyant en Haïti. En plus de lutter contre les difficultés structurelles, il faut aussi affronter quotidiennement l’indifférence, l’incompréhension et même l’indécence. Loin de vouloir entrer dans la pitié des gens, les non-voyants bravent le mépris social et forcent leurs destins. Dans un pays où règne un tel déficit de réciprocité, où sont dressés les obstacles de tous genres, il est temps de faire preuve d’humanité. Ce ne sera que juste réparation pour les préjudices moraux ou physiques, à eux, causés soit par la nature, le fait de l’homme ou par l’absence (l’irresponsabilité, la nonchalance, le mépris, etc.) de l’État, sachant que le droit à l’égalité est inaliénable.

Nathan Laguerre

Image: Roy Nachum

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