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En fin de vie à travers le monde, le journal papier en crise en Haïti

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Malgré internet, la disparition de la presse papier en Haïti n’est pas pour demain

En Haïti, des journaux, comme Le Matin, Le Nouveau Monde, l’Union ou Haïti Liberté ont opéré un temps, pour disparaitre subitement ou migrer exclusivement vers le web, comme Le National. De nos jours, Haïti ne compte que Le Nouvelliste comme quotidien. Même quand ce journal circule progressivement avec moins de papier, ses responsables assurent qu’ils n’arrêteront pas de l’imprimer de sitôt. Le National compte également revenir à l’imprimé, bientôt.

Le manque à gagner publicitaire et le peu de rendement financier offert par le web rendent difficile de financer les journaux numériques et physiques dans le pays. Autrefois, « il y avait des hebdomadaires comme Haïti en marche, Haïti Observateur, Haïti Progrès. Ces médias n’ont pas tenu longtemps », dit Jacques Desrosiers, ancien collaborateur du journal — désormais inactif — Le Matin et secrétaire général de l’Association des journalistes haïtiens (AJH).

Mondialement, l’on avance vers la consommation de l’information sur internet et la disparition progressive des grands titres de journaux papier. De 2008 à 2019, les salles de rédaction des journaux américains ont perdu la moitié de leurs employés selon une étude de Pew Research. Cette tendance s’est poursuivie durant la pandémie du nouveau coronavirus.

Lire aussi: Quel avenir pour le journal Le Nouvelliste ? Grande interview avec Max Chauvet.

Une des raisons qui expliquent l’attraction de l’imprimé en Haïti, malgré des tirages faibles et une performance économique désastreuse, demeure les annonces. « La loi oblige la publication du contenu de certains documents dans au moins deux journaux alors que Le Nouvelliste reste le seul quotidien du pays. Tant qu’il n’y aura pas une modification dans les lois haïtiennes pour la reconnaissance de la signature électronique, la presse [papier] aura toujours sa raison d’être », dit Max E. Chauvet, responsable du média.

Le directeur et fondateur du journal Le National, Hervé Lerouge, met en avant les mêmes considérations. Fondé en 2015, le quotidien Le National n’a été décliné sur support papier que pendant trois ans. « Le National a temporairement stoppé la publication de ses journaux papier en raison des coûts économiques entièrement déficitaires pour le média », fait savoir Hervé Lerouge. En même temps, l’entrepreneur révèle que son média vient tout juste d’acheter et d’installer une nouvelle presse. Ce développement permettra le tirage du « journal papier une fois par semaine ».

Problème d’accès à internet

« Le support de diffusion de l’information a certes modifié avec le web, mais Haïti n’est pas encore prêt pour ce changement par rapport à l’avancement du monde et la façon dont plusieurs médias étrangers renoncent au papier », commente Yvens Rumbold, spécialiste en communication. Rumbold ne pense pas que le papier va disparaître rapidement en Haïti. Les raisons qu’il avance touchent non seulement l’aspect juridique, mais aussi le problème de l’accès à internet dans le pays.

Quoiqu’il en soit, la plupart des entreprises en Haïti développent des stratégies web. Et les grands gagnants de cette transformation restent les multinationales comme Facebook et Google qui captent la grande majorité des revenus publicitaires. Les crises financière et sanitaire qui s’abattent sur le pays impactent également les dépenses des département marketing. « Le premier budget que les entreprises réduisent est celui de la publicité », admet le directeur du quotidien Le Nouvelliste, Max Chauvet.

Imprimer la presse papier est coûteux. Photo : Frantz Cinéus / Ayibopost

La multiplication désordonnée des médias est vue, par Yvens Rumbold, comme une sorte de brigandage qui a considérablement réduit l’assiette publicitaire des médias sérieux et établis. « Les entreprises confient donc leurs publicités à plusieurs médias au lieu de deux ou trois médias clés. »

Or, imprimer la presse papier est coûteux. Les dépenses quotidiennes pour le tirage d’un journal de seize pages au sein du Nouvelliste coûtent en moyenne 1000 dollars US sans compter les dépenses en carburant, encres, etc., explique Max Chauvet.

Faire payer les abonnés

Cela dit, l’information en soi n’est pas une activité rentable, pour une bonne partie des médias. La presse haïtienne en général vit grâce aux supports publicitaires de l’État et des entreprises. Ainsi, « l’abonné qui reçoit le journal Le Nouvelliste au prix de 500 gourdes le mois est subventionné », dit Max Chauvet.

« Il n’y a pas de moyens financiers dans la vente des journaux », renchérit Hervé Lerouge du quotidien Le National. « Au début, Le National imprimait ses journaux à Miami. C’était une opération déficitaire qui nous a coûté une fortune. Mais on recherchait de la qualité ».

Ces jours-ci, les nouvelles entreprises médiatiques sont légion dans le pays. Avec le support du web, l’information circule dans l’immédiat. En sus, le journalisme citoyen fleurit sur les réseaux sociaux. « En ayant le site web, on sait qu’on allait perdre des abonnés (du journal papier) », rapporte Max Chauvet. À cela s’ajoute le temps de distribution du journal qui constitue un manque à gagner pour l’entreprise puisque les contenus sont déjà disponibles gratuitement sur le site web ou dans l’application Le Nouvelliste.

Lire également: La précarité des journalistes fragilise la démocratie en Haïti

Le Nouvelliste et Le National envisagent de faire payer les abonnés en ligne. « Je préfère avoir 15 000 abonnés qui paient le journal au lieu de 100 000 qui consultent gratuitement le site », dit Max Chauvet qui souhaite aboutir avec ce processus l’année prochaine. Hervé Lerouge explique qu’il travaille déjà sur un plan similaire pour le quotidien Le National.

Le directeur de rédaction du journal l’Union, Jacques Desrosiers, pense que le secteur de la presse mérite un support de l’État afin d’éviter sa disparition prématurée en Haïti. Aux yeux de Rumbold ce financement peut compromettre la démarcation entre les médias et l’État.

Le plaidoyer de Jacques Desrosiers risque de ne pas aboutir quand on sait que le journal d’État, l’Union, n’a jamais eu de budget réel pour son fonctionnement depuis sa réouverture en 2017, selon Antoine Mary Cœur, responsable de technologie des services de l’information du journal.

Créé en 1987, l’Union a fermé ses portes en 2004 après le départ du président Jean Bertrand Aristide. L’Union n’avait pas de presse. La parution de ses journaux était confiée à l’imprimerie Édition Aux Antilles.

Emmanuel Moïse Yves

Photo couverture: Frantz Cinéus / Ayibopost

Commentaires

Emmanuel Moïse Yves
Journaliste à AyiboPost. Étudiant en communication sociale. Je pratique le journalisme pour le rendre utile à la communauté.

Et si Port-au-Prince arrivait à manquer d’eau ? C’est une possibilité.

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