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Des livres dangereux sont en utilisation dans les écoles haïtiennes. Voilà pourquoi.

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L’unité chargée de contrôler la qualité des ouvrages au sein du Ministère de l’Éducation fonctionne avec difficultés. Des professeurs continuent d’utiliser aussi d’anciens livres, dépassés par le temps et au contenu parfois raciste

Les manuels scolaires en circulation sont contrôlés par l’institut d’homologation et des matériels didactiques. « Ce service est implanté au sein de la Direction du Curriculum et de la Qualité depuis la création de celle-ci dans les années 1990 » informe le Directeur de cette Direction, Aky Alix Nicolas.

Mais vieux de plus de deux décennies, ce service destiné à évaluer et à homologuer ces manuels n’est pas sans faille. Tous les manuels scolaires ne sont pas homologués jusqu’à date et « il y a des retards dans le processus d’évaluation des manuels », reconnaît Nicolas. Dans ses premiers moments, la Direction du Curriculum et de la Qualité a donné une date moratoire de deux ans à partir de laquelle tous les manuels devaient être homologués. Mais un déficit de gouvernance fait que cette mesure n’a pas pu être appliquée.

Outre cela, c’est l’utilisation des anciennes éditions des livres dans plusieurs écoles de la capitale qui pose problème. Pourtant de nouvelles éditions sont continuellement proposées par des maisons d’édition au ministère de l’Éducation nationale pour être mises sur le marché.

Parmi elles, la maison Henri Deschamps qui couvre à elle seule plus de 90 % du marché haïtien des manuels. Des chiffres qui viennent classer l’entreprise dirigée par Peter Frisch en tête de liste dans le domaine.

Un travail de longue durée 

Le processus de fabrication des livres d’école est à la fois rigoureux et compliqué. « Sur une année scolaire, explique Peter Frisch, il y a un nombre de jours d’études d’une matière, une quantité d’heures par semaine pour cette matière. Et bien d’autres facteurs encore qui amènent à devoir automatiquement découper toutes les formations devant être entrées dans un nombre limité de chapitres ».

Tous ces détails pris en compte sont dus au fait que le manuel scolaire doit être adapté aussi bien qu’à l’élève qui apprend qu’au professeur. Ainsi, pour pas que les deux aient du mal se repérer dans le livre, et donc à l’utiliser, l’entreprise opte pour un travail sur le long terme. Directrice des éditions à Henri Deschamps, Maëlle Fouchard révèle que « les collections publiées à la maison Henri Deschamps sont travaillées pendant de nombreuses années par une équipe d’experts ». Ce qui fait que, même un tout petit livre peut prendre deux à trois ans pour être fait.

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Et tout le long du processus de fabrication, la maison d’édition Henri Deschamps dit utiliser le curriculum préparé par le ministère de l’Éducation nationale. Le document en question est jugé imparfait, car plein d’erreurs. Ce que confirme Aky Alix Nicolas qui promet toutefois que d’ici trois ans, la Direction du Curriculum et Qualité de concert avec la Coordination générale Enseignement et Qualité aura réussi à réformer tous les curriculums, notamment ceux du troisième cycle, suivant des principes scientifiques.

En attendant qu’on y parvienne, les spécialistes de l’édition Henri Deschamps disent se faire malgré tout le devoir de respecter le programme officiel du Ministère.

« Pour tous nos livres, on vérifie toujours chapitre par chapitre si les objectifs établis par le curriculum et le programme détaillé du Ministère sont bien couverts. Parce qu’on ne peut pas ne pas les prendre en compte. Seulement, on essaie de ne pas reproduire les erreurs qui s’y trouvent en ajoutant un peu plus dans les livres », lâche Maelle Fouchard. Ces plus sont pour la plupart certaines notions absentes du curriculum, mais jugées nécessaires par les membres de l’équipe.

Une évaluation de niveau international

Pour faire évaluer son manuel, l’auteur ou la maison d’édition doit déposer au moins trois exemplaires à la Direction du Curriculum et de Qualité. Ces exemplaires seront analysés à partir d’une grille d’évaluation générale. « C’est un outil, disponible pour consultation, utilisé pour quel que soit le manuel et qui répond aux standards internationaux », affirme Aky Alix Nicolas. C’est à partir de cette grille que des évaluateurs formés à cet effet soumettent les manuels à évaluation. Laquelle grille est constituée de critères de perfectionnement et de principes directeurs portant eux-mêmes sur différents aspects liés entre autres aux cognitifs, valeurs, stéréotypes et langues.

À ce sujet, Maelle Fouchard attire l’attention sur le fait que ledit ministère n’a pas toujours de fonds disponibles et se retrouve dans l’obligation d’attendre un bailleur pour l’évaluation des livres. En conséquence de quoi, on peut avoir des livres qui sont évalués à une période donnée et que des nouveaux qui arrivent après cette évaluation doivent attendre un certain moment pour être évalués.

Par ailleurs, Nicolas tient à préciser qu’un livre évalué n’est pas nécessairement homologué. « L’homologation est une décision du ministre sous recommandation de la Direction du Curriculum et de la Qualité qui veut dire que ce livre est autorisé à être vendu et peut être utilisé dans les salles de classe ». Autrement dit, la Direction évalue les manuels et les transfère au ministre de l’Éducation qui seul est autorisé à les homologuer.

Un contenu minutieusement traité

Le travail de l’auteur allant être confronté à l’analyse d’experts, l’équipe éditoriale Henri Deschamps tient à en compter également dans ses rangs. Sauf qu’aussi qualifiés qu’ils soient, aucun n’ose prétendre pouvoir faire un livre à lui seul. « On en est conscient, aussi bien qu’on l’est des stéréotypes ».

Ainsi, pour éviter toute interprétation et remarque fâcheuses, l’édition Deschamps porte une attention spéciale à des éléments comme le genre. « On fait souvent des réunions avec les illustrateurs et auteurs parce qu’on veut qu’il y ait un équilibre garçon fille sur les images. Cependant, on ne peut pas non plus inventer, surtout en histoire. Par exemple, il n’y a pas d’image de femmes lors de la signature du contrat pour les frontières. Certains nous le reprochent. Mais s’il n’y en a pas, c’est parce qu’il n’y en avait pas. On ne peut pas mettre une femme juste pour faire plaisir », déclare la directrice adjointe, Rwanda Pierre.

Cette volonté à vouloir tout traiter minutieusement les a poussés à changer de méthode de travail depuis que le ministère de l’Éducation nationale s’est structuré pour avoir un programme détaillé de concert avec l’Indice de performance logistique (IPL).

En effet, jusque dans les années 1980, les auteurs emmenaient leurs matériels et travaillaient seuls, tandis que de son côté, Henri Deschamps faisait un travail d’édition limité à la présentation graphique, les illustrations, la mise en page, la promotion et la diffusion du livre. « On n’intervenait pas dans le contenu », précise Geneviève Auguste, auteure et membre de l’équipe Deschamps.

Mais désormais, confirme Peter Frisch, « la maison d’édition Henri Deschamps remplit vraiment son rôle d’éditeur avec une composante éditoriale qui accepte de moins en moins de manuscrits ».

Là-dessus, la Directrice des éditions affirme préférer travailler avec un auteur qui a un brouillon au lieu d’une personne avec un travail considéré comme achevé. Parce que, même excellents, certains livres peuvent ne pas correspondre au programme du ministère de l’Éducation nationale. Ils deviennent alors illico des livres que la maison d’édition refuse d’éditer pour les salles de classe. De ce fait, pour tout auteur désireux d’éditer son livre chez Henri Deschamps, outre le fait de savoir que Deschamps n’édite pas des livres de connaissances générales, obligation est faite de rencontrer l’éditeur en amont et ne pas venir avec un travail fini. Car il est jugé très compliqué de reprendre à zéro.

Après que l’auteur aura discuté de ses idées avec l’éditeur, explique Maelle Fouchard, si cela fait partie de la ligne éditoriale de la maison d’édition, une équipe sera montée pour « retravailler avec l’auteur et mettre l’ouvrage au niveau de ce qu’il faut pour répondre aux exigences du curriculum ». Le texte d’origine finit par évoluer grandement par rapport au texte final qui pour sa part devient un travail d’équipe et non l’œuvre d’un auteur. « Il y a toujours un auteur principal, mais le résultat est celui de toute l’équipe ».

Les faussaires, les principaux ennemis

Que ce soit au niveau de la présentation des leçons, des exercices, des images et autres, le contenu des livres se révèle extrêmement important pour l’édition Henri Deschamps. C’est pour cela qu’elle continue de publier de nouvelles éditions et ne commercialise plus les anciennes jugées inadaptées à notre société actuelle.

Pourtant, malgré la suppression de ces anciennes éditions au niveau de leur production, les responsables de la maison d’édition reconnaissent que celles-ci sont encore en utilisation dans certaines salles de classe. La géographie élémentaire et moyen au contenu raciste est prise à titre d’exemple. Et de cela, ce sont les faussaires qui sont accusés.

« Parce qu’on est dans un pays où les faussaires ont droit de cité, ces derniers peuvent faire ce qu’ils veulent comme voler la propriété littéraire des auteurs et de la maison d’édition sans risquer d’être sanctionnés », regrette Maelle Fouchard.

Cette pratique du côté des faussaires est effectivement reconnue comme un simple délit par la loi. En d’autres termes, les faussaires risquent une sanction bien faible et non dissuasive.

Aky Alix Nicolas fait également le même constat. Il rappelle que « le ministère de l’Éducation nationale ne peut pas punir les coupables parce que cela ne relève pas de ses fonctions ». Mais pendant ce temps, les faussaires continuent de contribuer à l’utilisation des anciens livres et de copier aussi les nouvelles éditions de plus en plus utilisées dans les salles de classe.

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Outre les faussaires identifiés comme les responsables de l’actuelle utilisation des anciennes éditions, Peter Frisch pointe du doigt des écoles avec des professeurs qui, par rapport à leur niveau, sont très à l’aise avec ces anciens ouvrages qui ne devraient plus exister. Leur persistance n’est pas bien, selon le directeur général de l’entreprise, mais « ce n’est pas à nous autres éditeurs, dit-il, d’intervenir auprès de ces écoles-là ».

Quand bien même, la maison d’édition dispose de délégués pédagogiques qui visitent les écoles et encouragent à laisser ces anciens ouvrages au profit des nouvelles collections.

Des enseignants et directeurs sont encore très réticents à cause de leur faible niveau, selon Rwanda Pierre.

« Un enseignant qui connaît un ouvrage par cœur est automatiquement beaucoup plus à l’aise dans sa salle de classe. Et un directeur qui n’a pas le niveau adéquat est persuadé qu’il est ce qu’il est par rapport aux livres qu’il avait utilisés. Les deux ne veulent donc pas les changer en dépit du fait que l’on ne soit plus à la même époque ».

Et à côté de ces réticents, il existe des écoles qui n’utilisent ni les anciennes ni les nouvelles éditions. Il s’agit d’établissements qui importent des livres qu’elles font payer excessivement cher aux parents. Frisch dénonce le fait que malheureusement « certains de ces parents aiment bien puisqu’ils considèrent que le produit étranger est meilleur que le produit haïtien ». Et l’un des désavantages qui en résultent pour les parents est que certaines de ces écoles savent faire des copies de ces livres étrangers qu’elles revendent aux élèves.

Les manuels scolaires doivent régulièrement être actualisés. Raison pour laquelle Henri Deschamps dit sortir régulièrement de nouvelles éditions après avoir mené des enquêtes auprès des écoles et professeurs pour savoir quels problèmes ils ont avec les manuels et ce qu’ils auraient aimé avoir dans les livres. Et c’est justement ces rapports d’enquêtes qui servent de guide pour toute amélioration au niveau de ces manuels.

En tant que responsable des manuels scolaires et des matériels didactiques, la Direction du Curriculum et de la Qualité promet, via son Directeur, que des réformes auront lieu. Déjà, des dispositions sont prises pour moderniser le dispositif d’évaluation des manuels pour le rendre plus efficient et efficace à partir de l’année 2021-2022. Et bientôt, des supports pédagogiques et didactiques vont être mis en œuvre pour renforcer et améliorer la qualité de l’enseignement en Haïti.

Photo de couverture: Respire Haiti

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Rebecca Bruny
Rebecca Bruny est journaliste à AyiboPost. Passionnée d’écriture, elle a été première lauréate du concours littéraire national organisé par la Société Haïtienne d’Aide aux Aveugles (SHAA) en 2017. Diplômée en journalisme en 2020, Bruny a été première lauréate de sa promotion. Elle est étudiante en philosophie à l'Ecole normale supérieure de l’Université d’État d’Haïti

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