SOCIÉTÉ

Des gangs spécialisés dans la vente de gazoline à Port-au-Prince ?

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Des vendeurs de carburant du secteur informel témoignent à AyiboPost

Le « gaz » se fait rare dans les stations à essence, mais Gesner, un vendeur ambulant du précieux liquide à la rue Magloire Anbroise, raconte s’en procurer à profusion dans des « baz » à Cité Soleil, La Saline, Drouillard, Pernier, Village de Dieu ou sur la route de rail à Carrefour.

C’est donc dans ces fiefs de bandits que certains revendeurs du marché noir s’approvisionnent.

« La majeure partie des vendeurs saisonniers de carburant s’alimente au quotidien dans ces zones », témoigne Gesner.

Selon le revendeur, des camions venant des terminaux vendent le carburant aux grands revendeurs de ces zones chauds. « Parfois, ce sont les bandits qui placent leurs hommes dans la vente », selon Gesner.

Jackson écoule le produit au niveau de Lalue. Avant d’avoir été attaqué et dépouillé d’une petite cargaison de 15 000 gourdes au niveau de Village de Dieu, il allait s’approvisionner à Carrefour directement auprès de camions.

Au noir, il faut compter 4 000 gourdes pour environ sept gallons, fait savoir Jackson.

Lire aussi : Il n’y a pas pénurie, mais détournement du carburant vers le marché noir, selon le ministre du Commerce et de l’Industrie

Le président de l’Association des professionnels du pétrole (APPE), Randolph Rameau qui intervenait à Radio Caraïbes à la fin du mois de juillet, a tenu des propos similaires.

« Le propriétaire d’une station de service est quelqu’un qui a des dettes bancaires qu’il doit acquitter mensuellement, a déclaré Rameau. En temps normal, il vend chaque mois une quantité de gallons d’essence qui lui permettait de payer ses employés et acquitter ses prêts. Avec la rareté, le propriétaire reçoit moins d’essence que prévu. Pour compenser les pertes, il préfère livrer les rares quantités qu’il reçoit sur le marché informel. »

Gesner, dans la trentaine, a traversé Martissant dans la matinée du 8 août 2022 pour se rendre sur la route des Rails afin de se procurer, à 4 250 gourdes, un récipient plein d’essence d’une capacité de 7 gallons et demi.

Lorsque Gesner tombe sur une station fonctionnelle, il revend l’essence à 600 gourdes le gallon. Sinon, il faut débourser au moins 1000 gourdes pour un gallon.

Le ministre du Commerce et de l’Industrie (MCI) est informé de la situation, mais affiche son impuissance.

« L’essence n’arrive pas dans les stations de services à cause de sa livraison “ailleurs “, ce qui débouche sur le marché noir », fait savoir à AyiboPost le ministre titulaire du MCI, Ricardin St-Jean.

Le MCI a pourtant pris des décisions. Par exemple, les camions sortant des terminaux doivent divulguer la quantité de carburant qu’ils transportent et le nom de la pompe à essence où ils doivent la livrer. Dans la pratique, rien n’a réellement bougé.

La vente de produits pétroliers sur le marché noir est punie par la loi du 20 décembre 1946 portant sur la spéculation illicite. Les contrevenants risquent une amende et une peine d’emprisonnement allant jusqu’à trois ans.

Le ministre St-Jean n’est pas le seul à avoir décrété, sans résultat concret, la zéro tolérance contre la spéculation illicite et le stockage clandestin des produits pétroliers.

À la fin du mois de juillet 2022, le commissaire du gouvernement des Cayes, Me Ronald Richemond, avait émis des mandats d’amener à l’encontre de certains propriétaires et directeurs de stations de service suspects de sa ville.

« Il revient à la police de faire son travail et de les amener par devant de la justice », disait-il.

Contacté par AyiboPost, le commissaire Richemond n’a pas souhaité discuter des raisons de l’échec de sa stratégie.

Franscisco Jauvin est propriétaire d’une pompe à essence dans la région métropolitaine de Port-au-Prince. Il dit avoir fermé sa station de service puisqu’il ne reçoit plus de carburant. « J’arrive à payer mes employés grâce à la vente du propane », dit-il.

Jauvin avoue que certains de ses pairs écoulent le « gaz » sur le marché informel.

« L’essence qui se vend dans les rues provient probablement d’une pompe à essence ou d’un camion-citerne saisi par les bandits, dit Jauvin. Même si certains propriétaires revendent le produit dans l’informel, ils n’arriveront pas toujours à compenser les pertes. »

Lire enfin : Concrètement, comment fait l’Etat Haïtien pour acheter le pétrole ?

L’État haïtien alloue une subvention mensuelle de neuf milliards de gourdes aux compagnies pétrolières pour maintenir le carburant au même prix à la pompe.

Selon David Turnier, président de l’association nationale des distributeurs de produits pétroliers (ANADIPP), cette subvention devrait être allouée en dollars pour résoudre le problème de la disponibilité de cette monnaie, soulevé par les importateurs.

Dans le document fixant le prix des transactions pétrolières, le taux moyen d’acquisition du dollar est fixé à 113 gourdes.

« En réalité, les compagnies achètent le dollar à 135 gourdes ou plus, révèle David Turnier. Ceci représente un manque à gagner pour les compagnies, et favorise une baisse considérable de la quantité de carburant commandé ».

La faible quantité commandée ne permet pas d’alimenter tout le marché. Or, une grande partie des commandes ne va pas directement dans les pompes à essence, selon Jauvin. « Des entreprises commerciales à forte capacité de stockage comme les banques, les compagnies de télécommunications, les aéroports, entre autres, sont les premiers desservis. ».

Widlore Mérancourt a participé à ce reportage.

Photo de couverture  : Frantz Cinéus pour AyiboPost

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Emmanuel Moïse Yves
Journaliste à AyiboPost. Communicateur social. Je suis un passionnné de l'histoire, plus particulièrement celle d'Haïti. Ma plume reste à votre disposition puisque je pratique le journalisme pour le rendre utile à la communauté.

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