SOCIÉTÉ

Des femmes violées par les gangs sont humiliées dans les camps de déplacés

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Ces actes de violences verbales contraignent ces femmes à s’isoler, à se séparer de leurs enfants ou à cacher à leurs voisins leur agression sexuelle, les empêchant ainsi d’obtenir une prise en charge médicale et psychologique

Dans les camps de déplacés à Port-au-Prince, des femmes violées par les gangs affrontent une autre violence, plus insidieuse : elles sont souvent stigmatisées, injuriées ou humiliées publiquement par d’autres résidents des camps.  Selon des témoignages collectés par AyiboPost, des victimes rapportent confronter des propos « dégradants » visant principalement leurs corps ou leur intimité.

Ces actes de violences verbales contraignent ces femmes à s’isoler, à se séparer de leurs enfants ou à cacher à leurs voisins leur agression sexuelle, les empêchant ainsi d’obtenir une prise en charge médicale et psychologique.

Pascale, une femme de 38 ans et doublement violée entre 2023 et 2025 au bas de la ville de Port-au-Prince, a failli se suicider en voyant son intimité régulièrement prise pour cible par des voisins du camp, la réduisant à un corps « abîmé », marqué par la violence des gangs.

Un panorama du ministère de la communication et de la culture, transformé en camp de déplacés. 23 septembre 2025. CP : Junior Legrand.

Cette mère de cinq enfants, rencontrée au Ministère de la culture et de la communication (MCC) à Bois-Verna, rapporte à AyiboPost qu’une petite friction lors d’une distribution d’eau au mois d’août 2025 dans le camp a dégénéré en une violente altercation physique l’opposant à une autre femme qui lui a rappelé le viol qu’elle a subi.

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Cet épisode a poussé Pascale à se séparer de ses cinq enfants. Alarmés souvent par ces remarques dirigées contre leur mère, celle-ci s’était résolue à les envoyer chez une amie à Pétion-Ville afin de les protéger psychologiquement de cette atmosphère hostile.

Pour elle, ces mots sont très éprouvants : « Ils me forcent à revivre mon agression sexuelle. C’est l’aide d’un psychologue qui m’a dissuadée de mettre fin à mes jours », confie-t-elle, les yeux embués de larmes.

La pratique consistant à stigmatiser les personnes survivantes de viol est courante en Haïti. Elle s’inscrit dans une tendance plus large de banalisation des violences sexuelles, où les victimes sont parfois tenues pour responsables des agressions qu’elles ont subies.

Pascale, une femme de 38 ans et doublement violée entre 2023 et 2025 au bas de la ville de Port-au-Prince, a failli se suicider en voyant son intimité régulièrement prise pour cible par des voisins du camp, la réduisant à un corps « abîmé », marqué par la violence des gangs.

Près d’une demi-douzaine de témoignages recueillis par AyiboPost suggèrent que cette situation s’infiltre largement dans plusieurs camps de déplacés à Port-au-Prince, dans un contexte de crise sécuritaire aiguë et d’exactions des gangs armés.

Darline Armand, psychologue au sein de l’organisation communautaire SEROvie, confie à AyiboPost rencontrer dans son organisation beaucoup de personnes dans les camps qui ont été réticentes à une prise en charge parce qu’elles étaient stigmatisées en lien avec le viol qu’elles ont subi. Dans ces espaces, cette situation les pousse ainsi au silence, aux idées suicidaires ou à la réclusion.

Selon Morissette Watson, un psychologue qui intervient souvent auprès de ces victimes, parfois les responsables de camps de déplacés profitent de leur position de pouvoir et de la vulnérabilité économique des femmes dans ces espaces pour obtenir d’elles des faveurs sexuelles.

Une photo du Ministère de la culture et de la communication à Turgeau, transformé en camp de déplacés. 23 septembre 2025. CP : Junior Legrand.

Jean, 40 ans, pense encore aux dégâts que les mots stigmatisants liés à son viol en février 2025 ont causés sur elle et sa famille.

Ses voisins du camp – parfois des femmes âgées – lui rappellent souvent qu’elle est une personne « violée » et s’attaquent à son intimité, éprouvant ainsi sa santé mentale et lui faisant revivre sans cesse son agression sexuelle dont la sauvagerie l’a laissée avec une incontinence urinaire.

« Ce viol est comme un cancer que je traîne », souligne Jean, dont la maison a aussi été incendiée et son mari froidement assassiné par les gangs armés entre février et avril  2025.

Une autre mère de quatre enfants – violée en mai 2024 à l’avenue Christophe, au bas de la ville de Port-au-Prince – raconte aussi à AyiboPost que les propos dégradants prennent souvent forme sur la bouche de ses voisins, hommes et femmes, parfois sans raison apparente. Elle est souvent insultée et ses parties intimes décrites comme « l’apanage » des gangs armés.

Lire aussi : La détresse des hommes violés par les gangs en Haïti

Contre ces agressions verbales, la survivante dit adopter le silence ou l’isolement. « Je leur réponds rarement. Je fais celle qui n’entend absolument rien », renchérit-elle.

Redoutant les expressions stigmatisantes, des femmes violées dans les camps expliquent à AyiboPost qu’elles préfèrent garder pour elles cet événement traumatisant.

C’est le cas de David, rencontrée dans un camp de déplacés à Turgeau. Agée de 45 ans, elle a été violée par des bandits lourdement armés le 6 mai 2025 à Carrefour-Feuilles. Son mari, s’opposant à son viol, a été froidement abattu par les malfrats sous ses yeux ce jour-là.

« Je n’ai communiqué mon agression qu’aux personnes en qui j’ai entièrement confiance », souligne-t-elle.

Redoutant les stigmatisations, une adolescente de seize ans – enceinte des suites d’un viol en février 2025 à Carrefour-Feuilles – s’est vu obligée de cacher à ses voisins du camp la paternité de son enfant.

Des enfants jouant au football dans le camp de déplacés du Ministère de la culture et de la communication (MCC). 23 septembre 2025. CP : Junior Legrand.

« C’est une façon pour moi de me protéger. Personne ne pourra s’en prendre à moi s’ils ignorent comment mon enfant a été conçu », analyse-t-elle.

Les cas de viol commis par les bandits sur les habitants dans la zone métropolitaine ont explosé ces dernières années.

AyiboPost a déjà souligné dans des reportages comment les gangs utilisent désormais la violence sexuelle comme outil d’extension de leur pouvoir de domination sur le corps des femmes et des filles, y compris des hommes.

Les chiffres sont très parlants.

L’organisation Solidarite Fanm Ayisyèn (SOFA) avait soutenu avoir recueilli, au premier trimestre de l’année 2025, 206 survivantes de violences basées sur le genre au niveau de l’arrondissement de Port-au-Prince, contre seulement une dizaine pour la même période en 2024. Un chiffre qui marque une hausse de plus de 1600 %.

Pour l’année 2024, l’organisation féministe avait accueilli 1 289 survivantes de violences sexuelles faites aux femmes.

Par : Junior Legrand

Couverture |Une femme debout, montrée de dos, dans une allée. Source : Care France

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Journaliste à AyiboPost depuis avril 2023, Legrand junior fait ses études à l'Université d'État d'Haïti. Passionné des mots et du cinéma, il espère mettre à contribution sa plume pour donner forme au journalisme utile en Haïti et favoriser l'éclosion d'une sphère commune de citoyenneté.

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